L’Essence mystique du Saint-Martinisme

« Laissez-là tous les moyens mécaniques que les hommes

plus curieux que sages ont ramassés parmi les débris de la science.

Ces hommes imprudents prétendraient transmettre la puissance,

et ils employaient autre chose que la racine.

Le Seigneur seul enseigne à ses élus les moyens

qui sont nécessaires à son œuvre. » (L’Homme de désir, § 33).

 

Dans le livre qui vient de paraître sous le titre « L’Esprit du Saint-Martinisme », dont la richesse des thématiques est réellement impressionnante, ceci pour la plus grande joie spirituelle évidemment de ceux qui ont le privilège de pouvoir aborder l’ensemble des études réunies dans ce fort volume de près de 600 pages, est à noter une insistance toute particulière invitant les âmes à s’ouvrir aux lumières de la vie intérieure « en Esprit », en s’éloignant des initiations réduites aux formes rituelles et pratiques externes, afin de s’engager dans la contemplation directe et immédiate de la Divinité.

a) Le Saint-Martinisme est une mystique du « silence »

Pour ce faire, Jean-Marc Vivenza, dans un chapitre intitulé « Le monde divin et sa relation au silence de l’âme », explique comment le Philosophe Inconnu nous propose d’entrer dans ce chemin participant d’une authentique mystique du silence :

« Saint-Martin insiste, en raison de la relation entre le monde divin et le silence,  inlassablement, et de manière toute particulière, sur l’importance fondamentale du silence (et même de « l’ombre », ce qui peut s’entendre comme lieu de « retraite » et fuite de l’agitation du monde), pour l’âme qui souhaite entrer dans la proximité intérieure de la Vérité : « L’ombre et le silence sont les asiles que la Vérité préfère ; et ceux qui la possèdent, ne peuvent prendre trop de précautions pour la conserver dans sa pureté…» (Des erreurs et de la vérité). Il reviendra de nombreuses fois, en des termes explicites, sur la relation qui unit la « Sagesse » et la « Vérité », délivrant un enseignement « silencieux » : « Sagesse, sagesse, toi seule sais diriger l’homme sans fatigue et sans danger, dans les paisibles gradations de la lumière et de la Vérité. Tu as pris le temps pour ton organe et ton médiateur ; il enseigne tout, comme toi, d’une manière douce, insensible, et en gardant continuellement le silence ; tandis que les hommes ne nous apprennent rien avec la continuelle et excessive abondance de leurs paroles. »  (L’Homme de désir, § 15) Son conseil est clair, il convient d’abandonner les « moyens mécaniques » et artificiels si nous voulons entrer dans « l’œuvre divine », s’éloigner des formes externes pour se laisser entièrement « agir par l’Esprit » en lui permettant de déverser l’onction sainte, de sorte que la Sagesse qui s’est « anéantie » en s’assimilant à la « région du silence et du néant », veille à ce que ces régions ne fussent point troublées[1]. »

b) L’Esprit n’a besoin que d’une chose l’arrêt de notre action

Il apparaît dans ces lignes une vérité essentielle pour avancer sur la « voie selon l’interne », vérité résumée par cette phrase en forme de sentence :

« L’Esprit n’a besoin que d’une chose, l’arrêt de notre action, la tranquillité de notre âme, notre totale passivité et la suspension de tous nos mouvements, pour qu’il puisse, et lui-seul, accomplir l’œuvre divine [2]

Ce que Saint-Martin prodigua d’ailleurs comme avertissement à ses disciples :

« Homme d’iniquité, suspends tes mouvements turbulents et inquiets, et ne fuis pas la main de l’esprit qui cherche à te saisir. Il ne te demande que de t’arrêter, parce que tous les mouvements qui viennent de toi, lui sont contraires. Où est la place de l’action de l’esprit ? Tout n’est-il pas plein des mouvements de l’homme ? Où est-il, celui qui est régénéré dans les mouvements de l’esprit ? Où est celui qui aura traversé et comme pulvérisé toutes les enveloppes corrosives qui l’environnent. Ne serait-il pas comme l’agneau abandonné dans les forêts, au milieu de tous les animaux carnassiers ? Que l’univers entier se convertisse en un grand océan ; qu’un vaisseau soit lancé sur cette immense plage, et que toutes les tempêtes rassemblées viennent sans cesse en tourmenter les flots : tel sera le juste au milieu des hommes, tel sera celui qui sera régénéré dans les mouvements de l’esprit. » (L’Homme de désir, § 33).

c) Conclusion : l’ouverture de la « Porte Sainte » 

Il convient donc de prendre conscience que se joue tout simplement, dans la nécessité d’accomplir un désengagement radical vis-à-vis des voies stériles périphériques attachées aux formes et aux phénomènes, la possibilité pour les âmes de désir de voir s’ouvrir la « Porte Sainte » :

« L’ouverture de la « Porte Sainte », ce qui signifie la porte du Sanctuaire, s’acquiert par le repos, le recueillement, la paix et « le silence de la retraite dans le calme de la nuit » : « Seigneur, sans ta loi vivante nous ne connaîtrions que l’ombre de Dieu, qu’une ombre, qui en aurait la forme, et qui n’en aurait pas les couleurs. Car, si l’enveloppe n’avait été élevée au dessus du lieu de sa réintégration, les aigles n’auraient pas abandonné ce lieu pour la poursuivre ; et la terre n’eût pas été purifiée. Seigneur, comment sans toi ces vérités simples et profondes arriveraient-elles jusqu’au cœur de l’homme ? Le tumulte de ses pensées agite trop son atmosphère : il ne peut t’écouter que dans le repos. Poursuis-le dans le silence de la retraite et dans le calme de la nuit. Appelle-le, comme tu appelas Samuel. Empare-toi de ses sens doucement, et sans que ses facultés puissent s’opposer à ton approche. Transforme-le en homme de paix, en homme de désir, afin qu’ensuite tu puisses lui ouvrir la porte sainte. » (L’Homme de désir, § 177) [3]

On comprend en conséquence pourquoi Saint-Martin rejeta avec une rare énergie les voies trompeuses découvertes auprès de Martinès de Pasqually, ayant compris le caractère erroné et fallacieux des méthodes théurgiques, n’ayant eu de cesse de prier les âmes sincèrement éprises de la Vérité de se retirer dans le silence des « lumières saintes de l’Esprit Divin » :

« Ainsi s’explique le fait que certains, multipliant les actes et les formes externes, s’imaginant être dans la « voie de Dieu » en sont fort éloignés, alors que d’autres âmes, plus retirées, plus recueillies et silencieuses, sont, par grâce, dans la participation des lumières saintes de l’Esprit Divin :  « Oh ! Combien d’hommes sont dans la voie sans le savoir ! Combien d’autres se croient dans la voie, pendant qu’ils en sont si éloignés ! Attendez en paix et en silence. Retirez-vous dans la caverne d’Elie, jusqu’à ce que la gloire du Seigneur soit passée. Qui de vous serait digne de la contempler ? Ce n’est point à l’homme faible que la gloire du Seigneur est promise ; avant d’en jouir, il faut que la pensée de l’homme ait recouvré son élévation.» (L’Homme de désir, § 202) [4]. »

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

[1] J.-M. Vivenza, L’Esprit du Saint-Martinisme, Louis-Claude de Saint-Martin et la ‘‘Société des Indépendants’’, La Pierre Philosophale, 2020, pp. 390-391.

[2] Ibid., p. 392.

[3] Ibid., p. 393.

[4] Ibid., p. 393-394

Rejet des méthodes théurgiques de la « voie externe » par Saint-Martin

« Combien l’homme court de dangers dès qu’il sort de son centre

et qu’il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)

Dans le livre récemment publié sous le titre « L’Esprit du Saint-Martinisme », Jean-Marc Vivenza revient de nouveau, longuement, sur le rejet par Louis-Claude de Saint-Martin des méthodes théurgiques de Martinès de Pasqually, insistant sur le caractère non compatible des « voies », ceci en fidélité avec les positions clairement affirmées du Philosophe Inconnu qui n’eut de cesse de mettre en garde contre la « voie externe » qualifiée à juste titre « d’initiation selon les formes », puisque dépendante des phénomènes et procédés matériels.

Cette « voie externe », périlleuse à bien des égards car faisant appel à des esprits intermédiaires, fut jugée « inutile et dangereuse » par Saint-Martin, qui ne se priva pas de le faire savoir avec force auprès des élus coëns qui voulaient en rester aux pratiques enseignées par Martinès, leur demandant instamment de rejeter ce qu’ils avaient reçu du thaumaturge bordelais en matière d’initiation. [1]

Ainsi Jean-Marc Vivenza écrit :

« La nécessité de l’intériorité, de la voie purement secrète, silencieuse et invisible, se justifie pour Saint-Martin, en raison de la présente faiblesse constitutive de la créature, de sa désorganisation complète et de son inversion radicale, plongeant de ce fait les êtres dans un milieu infecté, une atmosphère viciée et corrompue, qui guettent chacun de nos pas lorsque nous nous éloignons de notre source et délaissons notre « centre », qui mettent en péril notre esprit lorsque, par imprudence et présomption, nous osons outrepasser les limites des domaines sereins protégés par l’ombre apaisante de la profonde paix du cœur :

 « Aussi à peine l’homme fait-il un pas hors de son intérieur, que ces fruits des ténèbres l’enveloppent et se combinent avec son action spirituelle, comme son haleine, aussitôt qu’elle sort de lui, serait saisie et infestée par des miasmes putrides et corrosifs, s’il respirait un air corrompu. La Sagesse suprême sait si bien que tel est l’état de nos abîmes, qu’elle emploie les plus grandes précautions pour y percer et nous y apporter ses secours ; encore n’est-elle malheureusement que trop souvent contrainte de se replier sur elle-même par l’horrible corruption dont nous imprégnons ses présents […] combien […] l’homme court de dangers dès qu’il sort de son centre et qu’il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)

L’homme doit donc se persuader qu’il n’a rien à attendre des régions étrangères, il a, bien au contraire, à travailler, à creuser en lui afin d’y découvrir les précieuses lumières enfouies qui attendent depuis l’éternité d’être mises au jour et, enfin, portées à la révélation. Les trésors de l’homme ne sont pas situés dans les lointains horizons inaccessibles, ils sont à ses pieds, ou plus exactement en son cœur ; ils demeurent patiemment dissimulés, ils rayonnent sourdement, effacés et oubliés, sous le bruit permanent de l’agitation frénétique qui porte, dans une invraisemblable et stérile course, les énergies vers les réalités non essentielles et périphériques. Saint-Martin insistera sur ce point avec force :

« Par ses imprudences, l’homme est plongé perpétuellement dans des abîmes de confusion, qui deviennent d’autant plus funestes et plus obscurs, qu’ils engendrent sans cesse de nouvelles régions opposées les unes aux autres et qui  font que l’homme se trouvant placé comme au milieu d’une effroyable multitude de puissances qui le tirent et l’entraînent dans tous les sens, ce serait vraiment un prodige qu’il lui restât dans son cœur un souffle de vie et dans son esprit une étincelle de lumière […] l’œuvre véritable de l’homme se passe loin de tous ces mouvements extérieurs. » (Ecce Homo, § 4).

L’œuvre véritable se passe effectivement loin de l’extérieur car c’est dans l’interne, derrière le second voile du Temple que se déroulent les rites sacrés, qu’ont lieu l’authentique culte spirituel et la liturgie divine célébrés par l’exercice constant de la prière et de l’adoration. » [2]

On ne saurait donc trop insister, pour ceux souhaitant avancer sérieusement dans la « carrière », de prendre très au sérieux les lumières fort heureusement rappelées dans « L’Esprit du Saint-Martinisme », et les encourager à se plonger avec attention dans les pages de ce livre essentiel pour la parfaite compréhension des critères spirituels véritables, afin de ne pas s’égarer dans les vapeurs frelatées et souvent infectées des « voies externes », et s’approcher réellement des régions célestes.

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

1 – « Toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d’incertitudes et de dangers… ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu’inutile et dangereux, puisqu’il n’y a que le simple de sûr et d’indispensable » (Saint-Martin aux Coëns du Temple de Versailles, Lettre de Salzac, mars 1778)

2 – J.-M. Vivenza, L’Esprit du Saint-Martinisme, Louis-Claude de Saint-Martin et la ‘Société des Indépendants’’, La Pierre Philosophale, 2020, pp. 184-186.

René Guénon et le Rite Écossais Rectifié

Entretien avec Jean-Marc Vivenza :

« Les lumières ignorées par René Guénon

de l’ésotérisme chrétien« 

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Nous reproduisons volontiers, en raison de son grand intérêt théorique et doctrinal, des extraits de l’entretien récemment accordé par Jean-Marc Vivenza à l’occasion de la réédition en 2019, revue et augmentée, du « René Guénon et le Rite Écossais Rectifié« , livre qui avait été publié initialement en 2007, notamment les questions portant sur la question essentielle s’il en est, du statut et de la valeur de l’ésotérisme chrétien dans le cadre de l’initiation occidentale, ésotérisme dont on sait que René Guénon (1886-1951), ignora de nombreux aspects fondamentaux, l’amenant à soutenir des positions singulièrement inexactes et erronées.

*

Question : Quelles sont les caractéristiques et les particularités de cet « ésotérisme chrétien » dont témoignent Martinès, Willermoz et Saint-Martin selon vous ?

Jean-Marc Vivenza : La singularité de l’ésotérisme chrétien, notamment dans les formes qu’il prit au sein des courants de l’illuminisme en Europe au XVIIIe siècle, provient du fait qu’il considère qu’une part secrète de la « Révélation » a été réservée pour certaines âmes choisies, cette part n’ayant pas été entièrement intégrée à l’intérieur de l’institution ecclésiale [1], Jean-Baptiste Willermoz considérant d’ailleurs que depuis le VIe siècle, l’Église a oublié une part non négligeable de l’enseignement dont furent dépositaires les chrétiens des premiers siècles, perte qui touche et concerne l’ensemble des confessions chrétiennes, d’Orient comme d’Occident, qui ont adopté les décisions dogmatiques des sept premiers conciles – et non en particulier l’une d’entre elles, car toutes souscrivent aux positions définies par le deuxième concile de Constantinople (553), et notamment les anathèmes prononcés contre les thèses d’Origène, portant sur la préexistence des âmes, l’état angélique d’Adam avant la prévarication, l’incorporisation d’Adam et sa postérité dans une forme de matière dégradée et impure en conséquence du péché originel, et la dissolution finale des corps et du monde matériel -, qui conservent toute leur force d’application sur le plan théologique et dogmatique [2].

L’idée de ces théosophes, combattue par l’Église, tous issus du courant illuministe, relève d’une intuition principale : l’origine des choses, le principe en son essence, n’est pas une réalité positive mais négative, de ce fait l’enseignement ésotérique considère qu’une « tradition » a été conservée, et qu’il est possible de la retrouver soit par l’effet d’une « illumination intérieure », soit grâce à des transmissions cérémonielles et rituelles.

Par ailleurs, leur conviction commune, était que le christianisme fut avant tout, et demeure, une authentique initiation. Ce discours se répandit auprès de nombreux esprits, et beaucoup adhérèrent à cette conception qui devint une sorte de vision commune pour tous ceux qui aspiraient à une compréhension plus intérieure, plus subtile, de vérités que l’Église imposait par autorité, voire qu’elle avait tout simplement oubliées [3].

C’est ce que soutiendra positivement Jean-Baptiste Willermoz, en des termes extrêmement clairs : « Malheureux sont ceux qui ignorent que les connaissances parfaites nous furent apportées par la Loi spirituelle du christianisme, qui fut une initiation aussi mystérieuse que celle qui l’avait précédée : c’est dans celle-là que se trouve la Science universelle. Cette Loi dévoila de nouveaux mys­tères dans l’homme et dans la nature, elle devint le complé­ment de la science [4]

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La  « Discipline de l’Arcane » où sont perceptibles les fondements d’une métaphysique relativement originale n’a rien à envier aux affirmations les plus avancées des penseurs de la vacuité ontologique et du non-dualisme radical.

La voie initiatique occidentale issue de l’illuminisme mystique, participe donc d’une tradition, se revendiquant de la  « Discipline de l’Arcane » [5], où sont perceptibles les fondements d’une métaphysique relativement originale – qui n’a rien à envier aux affirmations les plus avancées des penseurs de la vacuité ontologique et du non-dualisme radical -, et dont la mise en œuvre fut l’unique possibilité d’accéder en Europe à la connaissance de ce « Néant éternel » qui s’éprouve originellement dans un « désir », une faim de quelque chose, une aspiration à un autre que lui-même que manifeste sa volonté, son «Fiat », désir qui constitue un mouvement intensément dialectique, une action au sein de l’immobilité infinie, faisant passer la Divinité du déterminé à l’indéterminé, produisant en elle de l’obscurité et de l’ombre et qui, pourtant, ne sont point totalement ténébreuses et obscures car ce « désir », cette soif, sont emplies d’une lumière quoique « en négatif », et bien que demeurant, pour l’entendement immédiat et la vision superficielle qui en restent à une vision première, une pure et totale nuit ontologique relevant du « Soleil noir de l’Esprit » [6].

Question : Mais pourquoi alors, René Guénon semble s’être montré quasi indifférent à cette dimension proprement « ésotérique » présente au sein du christianisme, affirmant même que l’ensemble des connaissances sacrées étaient situées en Orient, et que l’Occident avait perdu son lien avec les sources effectives de l’authentique « Tradition » ?

Jean-Marc Vivenza : Le problème de Guénon il est vrai, car problème il y a, c’est que sur divers sujets – en particulier ce qui relève de l’ésotérisme occidental et de la nature du christianisme -, Guénon s’est lourdement trompé, et a commis des erreurs notables, patentes et relativement importantes. Cela n’enlève rien à la valeur de ses contributions en d’autres domaines bien évidemment, mais n’autorise pas pour autant à s’aveugler volontairement sur les limites de son œuvre théorique et de ses analyses historiques qu’il convient de repositionner correctement, de sorte d’éviter de tomber dans des impasses catégoriques.

À cet égard, la profonde méconnaissance de Guénon à l’égard des richesses de l’ésotérisme occidental, alors qu’il ignorait l’allemand et ne s’intéressa jamais aux principaux auteurs de langue germanique, explique peut-être sa conviction s’agissant de la nécessité de s’ouvrir aux « lumières de l’Orient » qu’il identifiait avec l’image qu’il se faisait de la « tradition ésotérique », négligeant, faute des les avoir étudié et approfondi sérieusement, les fondements propres du vénérable héritage théosophique d’Occident passablement écarté de sa réflexion. L’aboutissement de cette ignorance chez Guénon à l’égard des sources, notamment germaniques, de l’ésotérisme occidental, est connu – celle-ci se doublant de la non reconnaissance de la valeur propre des « lumières » originales du christianisme -, soit l’impérative nécessité de s’ouvrir aux enseignements orientaux afin d’accéder aux méthodes capables de nous conférer les « outils de réalisation » dont nous serions dépourvus, ce qui l’amena logiquement à déclarer en 1935 : « L’islam est le seul moyen d’accéder aujourd’hui, pour des Européens, à l’initiation effective (et non plus virtuelle), puisque la Maçonnerie ne possède plus d’enseignement ni de méthode  [7]

C’est pourquoi, on pourrait, sans exagération aucune, parler d’ésotérisme « fantasmatique » chez Guénon tant ses conceptions participent d’une vision relativement imaginée de l’Histoire, et d’une singulière idéalisation de « l’Orient » [8]. Ainsi, en permanence sous sa plume, nous sommes renvoyés à des pactes, des complots, des décisions cachées, des pouvoirs effectifs inconnus de tous, des cénacles dirigeant le cours des choses et maîtrisant le destin des civilisations, se référant inlassablement à une grille d’analyse faisant intervenir une histoire secrète parallèle à l’Histoire visible qui ne serait qu’une sorte de premier plan superficiel sous lequel travailleraient, dans l’ombre évidemment, les initiés mystérieux, les fameux « Rose-Croix retirés en Asie après le Traité de Westphalie en 1548 », possédant le pouvoir véritable sur le monde loin des regards indiscrets.

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Selon Guénon, les maîtres de « l’Agartha » veillent sur le dépôt

de la« Tradition primordiale ».

 

À longueur de page, Guénon insiste sur le caractère non-connu de l’authentique vérité historique et nous entraîne dans des développements parfois délirants où il nous explique, avec un enthousiasme certain mais une efficacité contrastée, comment les événements obéissent à des lois et des jugements pris en « haut lieu », loin de la foule ignorante. Ainsi nous apprenons que dans les coulisses du temps, et ce depuis quasiment les origines, œuvrent  des initiés en possession de la connaissance des mystères, guidant de manière invisible les « prétendus » dirigeants de la planète afin de les engager dans les « voies » préparées depuis longtemps par les maîtres de « l’Agartha » qui veillent sur les dépôt de la« Tradition primordiale » [9].

Il serait facile de multiplier les exemples de ce type de discours présent dans l’œuvre guénonienne, cherchant à nous convaincre de la véracité des thèses exposées [10].

Mais la source, peut-être la plus tenace des positions de Guénon, par-delà sa méconnaissance du domaine théosophique européen, a pour origine  une influence problématique subie dans ses années de formation, qui lui fit tenir des discours ahurissants au sujet du christianisme, et surtout l’empêcha d’accéder à la connaissance des richesses propres de son mysticisme regardé comme du « sentimentalisme passif ».

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Albert de Pouvourville (1861-1939), dit  « Matgioi »

Cette influence provient de celui qu’il qualifiait de « notre Maître » (sic) [11], c’est-à-dire Albert de Pouvourville (1861-1939), dit  « Matgioi », Tau Simon en tant qu’évêque gnostique, versé dans l’ésotérisme taoïste, qui soutenait la thèse d’une « dégénérescence » sentimentale du christianisme, devenu une religion consolante au prétexte qu’ « aimer Dieu est un non-sens », la direction éditoriale de la revue « La Gnose », baptisée « Organe officiel de l’Église gnostique universelle », présentant le premier article publié par Matgioi en 1910 en ces termes : «  La Métaphysique jaune rejette toute intervention du sentiment dans la Doctrine, et proclame l’inanité des dogmes consolants et des religions à forme sentimentale [12]

Et ce que cache l’affirmation absolument invraisemblable, et insoutenable à bien des égards, de Guénon : « le mysticisme proprement dit est quelque chose d’exclusivement occidental et, au fond, de spécifiquement chrétien [13]» – point qui n’a été que très rarement mis en lumière -, c’est en réalité un soubassement apriorique à l’encontre du christianisme provenant directement des thèses de Matgioi, qui confine parfois en certains textes jusqu’au rejet pur et simple, en raison d’une opinion dépréciative résultant de cette influence qui devint ensuite une empreinte durable, et dont Guénon ne parvint jamais à se défaire.

Et voilà comment René Guénon a grandement et singulièrement erré sur des sujets pourtant cruciaux et fondamentaux, puisque touchant à l’essence même de l’ésotérisme chrétien, erreurs profondes signe d’une carence théorique et doctrinale rendant inacceptables ses principales thèses lorsqu’il exprima un jugement à l’égard du Régime Écossais Rectifié, des Élus Coëns ou de la théosophie de Louis-Claude de Saint-Martin.

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« Guénon par ignorance vis-à-vis de la tradition occidentale,  

s’est rendu incapable de pénétrer au cœur de l’ésotérisme chrétien,

n’étant jamais parvenu à en saisir la substance véritable. »

 

C’est donc toute la doxa guénonienne qui est frappée d’illégitimité de par son incapacité à appréhender – faute de posséder les outils adéquats -, les lumières propres de l’initiation chrétienne, et qui, ne voyant rien en elle, et pour cause, juge de façon brutale et péremptoire que, « à bien des égards », on n’y trouve rien d’essentiel. Or, c’est bien plutôt Guénon, malheureusement, par une rupture et une fermeture inexplicables vis-à-vis de la tradition occidentale, qui s’est rendu incapable de pénétrer au cœur de l’ésotérisme chrétien, n’étant jamais parvenu à en saisir la substance véritable, refusant de se donner la peine d’en comprendre la perspective spirituelle, restant dans une ignorance coupable et stupéfiante des plus grands textes de cette tradition [14], regardant un cheminement dont il s’était tragiquement et volontairement coupé, avec une abyssale incompétence qui ne pouvait que le conduire à soutenir des thèses totalement inexactes, en absolue contradiction avec la réalité des faits les plus avérés et les plus assurés.

Que René Guénon, encore possesseur d’une « aura » de science et de connaissance pour un grand nombre d’érudits ou d’initiés, se soit à ce point trompé en ces matières est déjà lourd de conséquences pour la juste compréhension des enjeux initiatiques, mais que l’on puisse encore de nos jours, pour de nombreux et méritants disciples actuels de Jean-Baptiste Willermoz, en rester à ces erreurs manifestes et leur conférer une quelconque autorité, nous semble donc relever d’un aveuglement inexplicable et injustifiable, alors même qu’il importe, pour tout les « cherchants » habités par une droite et sincère intention, de parvenir à pénétrer au centre des circonférences que la Divine Providence leur a permis de découvrir en les plaçant au sein du Régime Rectifié ou dans les assemblées saint-martinistes, d’en comprendre le sens effectif et la valeur précise, de manière à ce qu’ils se rendent aptes d’allumer correctement, c’est-à-dire en ayant conscience de participer à une « opération » bénie de réconciliation, les diverses lumières d’Ordre, de sorte que, par leurs efforts répétés et continus, soit enfin relever l’autel d’or du Temple invisible.

Notes. 

[1] Lors de la publication de son livre, certes remarquable à bien des égards, nous avons signalé en quoi la position de Jean Borella, qui refuse l’idée d’un ésotérisme chrétien extérieur à l’Église, était problématique. (Cf. J.-M. Vivenza, Analyse de « Ésotérisme guénonien et mystère chrétien » de Jean Borella, (Delphica / L’Âge d’Homme, Paris, 1997), in Connaissance des religions, n° 55-56, juillet-décembre 1998, pp. 165-168).

[2] Cette allusion à la perte par l’Église de vérités connues jusqu’au VIe siècle, puis oubliées et même combattues par les clercs, se retrouve dans de nombreuses fois chez Willermoz, notamment dans le « Traité des deux natures », rédigé tardivement, entre 1806 et 1818. (J.-B. Willermoz, Traité des deux natures, 1818, B.M. de Lyon, Fonds Willermoz, ms 5940 n° 5.)

[3] « Oui il y a un corps de doctrine purement ésotérique à l’intérieur du christianisme, c’est certain car il y a eu un énoncé de la bouche même du Christ. Le christianisme n’est pas seulement cette doctrine à coloration sentimentale, destinée à convertir le plus grand nombre d’êtres, mais aussi il renferme en soi, ou du moins il a renfermé en soi à l’origine, tout un énoncé de Connaissance auquel nous n’avons plus accès à l’heure actuelle et qui est tout à fait comparable aux énoncés ésotériques des autres religions ou traditions. Car Dieu lorsqu’il se manifeste, le fait toujours sous les deux aspects ; Il parle aux foules et il donne aussi accès à qui peut l’entendre, aux mystères qui président à la création. » (Cf. Y. Le Cadre, Frère Élie Lemoine et René Guénon, in Il y a cinquante ans René Guénon, Éditions Traditionnelles, 2001, p. 166).

[4] Instruction pour les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, 1784, Bibliothèque Municipale de Lyon, Fonds Willermoz, MS 5921.

[5] Le terme « Discipline de l’Arcane » provient, non du vocabulaire de l’Église antique, mais semble avoir été introduit dans la littérature théologique au XVIIème siècle par Jean Daillé (1594-1670), théologien réformé, puis trouva, sous la plume de Fénelon (1651-1715), qui désigne du nom de « tradition secrète des mystiques » ce à quoi correspond cette «disciplina arcani », ou « gnose », un ardent avocat. Dans le manuscrit intitulé « Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie » (1694) – manuscrit inédit conservé aux Archives de Saint-Sulpice, puis publié pour la première fois, précédé d’une longue introduction, par le R.P. Paul Dudon, s.j., (1859-1941) en 1930 dans la collection des « Études de Théologie Historique » (Paris, Gabriel Beauchesne éditeur) -, Fénelon soutient que le Père grec, canonisé par l’Église (150-215), affirme que « la gnose est fondée sur une tradition secrète », ancienne et authentique qui provient des premiers siècles du christianisme.

[6] « Le Néant a faim du Quelque Chose et la faim est le désir, sous forme du premier «Verbum fiat » ou du premier faire, car le désir n’a rien qu’il puisse faire ou saisir. Il ne fait que se saisir lui-même et se donner à lui-même son empreinte, je veux dire qu’il se coagule, s’éduque en lui-même, et se saisit et passe de l’Indéterminé au Déterminé et projette sur lui-même l’attraction magnétique afin que le Néant se remplisse et pourtant il ne fait que rester le Néant et en fait de propriété n’a que les ténèbres; c’est l’éternelle origine des ténèbres : Car là où il existe une qualité il y a déjà quelque chose et le Quelque Chose n’est pas comme le Néant. Il produit de l’obscurité, à moins d’être rempli de quelque chose d’autre (comme d’un éclat) car alors il devient de la lumière. Et pourtant en tant que propriété il reste une obscurité. » (J. Böhme, Mysterium Magnum, III, 5, trad. N. Berdiaeff, Paris, Aubier Éditions Montaigne, 1945, t. I, p. 63).

[7] R. Guénon, Propos à Jean Reyor, in P. Feydel, Aperçus historiques touchant à la fonction de René Guénon, Arché, 2003, p. 155.

[8] Lorsqu’on se penche sur certains extraits de ses ouvrages, cette idéalisation quasi « naïve » de l’Orient, apparaît de façon évidente ; l’exemple du peuple chinois, dont on a pu apprécier depuis les vertus « pacifiques », notamment au Tibet, est assez éloquent : « Les Chinois sont le peuple le plus profondément pacifique qui existe ; nous disons pacifique et non « pacifiste », car ils n’éprouvent point le besoin de faire là-dessus de grandiloquentes théories humanitaires : la guerre répugne à leur tempérament, et voilà tout. Si c’est là une faiblesse en un certain sens relatif, il y a, dans la nature même de la race chinoise, une force d’un autre ordre qui en compense les effets, et dont la conscience contribue sans doute à rendre possible cet état d’esprit pacifique… » (R. Guénon, Orient et Occident, 1924, 1ère Partie, Ch. IV, « Terreurs chimériques et dangers réels »).

[9] Lire sur le sujet : J.-M. Vivenza, René Guénon et la Tradition primordiale, La Pierre Philosophale, 2017.

[10] Cf. L’Ésotérisme de Dante, le Roi du Monde, Le Règne de la quantité et les signes des temps, Aperçus sur l’initiation, etc.

[11] R. Guénon [« Palingénius »], La Religion et les religions, La Gnose, n°10, septembre-octobre 1910.

[12] Matgioi, L’erreur métaphysique des religions à forme sentimentale, La Gnose, n°9, juillet-août 1910.

[13] R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, op.cit.

[14] Lorsque l’on songe que Guénon se refusa toujours à lire sérieusement les rhénans (Suso, Tauler, Eckhart, etc.), ainsi que les principaux mystiques et docteurs de l’Église dont il n’avait qu’une connaissance superficielle, on s’explique beaucoup mieux certaines prises de positions assurément bien étonnantes.

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René Guénon

et le

Régime Écossais Rectifié

La Pierre Philosophale, 2019, 330 pages.

 

Le Régime Écossais Rectifié otage du sectarisme religieux dogmatique

L’Ordre est chrétien – et il l’est certes, mais d’une façon originale dans la mesure où le « christianisme » qui traverse en son entier le système édifié par Jean-Baptiste Willermoz, relève de bien autre chose que de l’enseignement dispensé par les différentes confessions chrétiennes.

Dans le livre qu’il vient de faire paraître, et qui fera date en raison des vérités qu’il comporte sur de nombreux sujets : « Histoire du Régime Écossais Rectifié des origines à nos jours » (La Pierre Philosophale, 2017), Jean-Marc Vivenza met en lumière la source de l’erreur dogmatique qui a entraîné, peu à peu, le Grand Prieuré des Gaules (G.P.D.G.), vers une conception obédientielle multi-ritualiste en plaçant à sa tête une « Aumônerie », dont le but est de veiller « à l’instruction religieuse des Frères » [1].

On sait que c’est précisément par refus de cautionner plus avant une telle structure éloignée des principes willermoziens, que fut constitué en décembre 2012 le Directoire National Rectifié de France-Grand Directoire des Gaules. Mais il était sans doute nécessaire, que soit enfin exposée clairement – parallèlement aux divers événements qui en ont accompagné la mise en place largement décrits dans le livre – la racine théorique de la déviance constatée au sein du G.P.D.G.

L’origine de cette déviance, tient à une proposition ainsi signalée dans l’ouvrage : « C’est non sans étonnement, que nous avons pu lire cette affirmation chez le père Jean-François Var, expliquant d’ailleurs bien des orientations discutables qu’aura à subir l’instance du réveil du Régime au XXe siècle, sur lesquelles nous reviendrons d’ailleurs plus loin dans la partie touchant à la situation contemporaine de l’Ordre : « Et, merveille, entre Willermoz, Saint-Martin et l’Église régnait une complète harmonie (je répète) qui me transportait d’allégresse : c’est ce que je ressentais dans mes débuts exultants ; par la suite, j’apportai à cette appréciation quelques modulations, il n’empêche qu’elle reste toujours immuable en son fond. » (J.-F. Var, La franc-maçonnerie à la lumière du Verbe, Dervy, 2013, p. 16). Affirmation réitérée dans un exercice, il faut bien l’avouer, assez laborieux et non convaincant, publié en parallèle de l’ouvrage précité, cherchant à démontrer la « conformité » des positions des Pères de l’Église avec les thèses martinésiennes :  « ceux qui sont familiers de la pensée de Martines auront été frappés de voir à quel point une bonne partie de ses intuitions [celles des Pères] sont là confortées, d’une part au sujet de l’état où se trouvait l’Homme premier, et d’autre part quant aux conséquences de la chute. » (J.-F. Var, Réintégration et Résurrection à la lumière des Pères de l’Eglise,  Renaissance Traditionnelle, n° 169, janvier 2013, p. 22). » [2]

Jean-Marc Vivenza explique donc en quoi, de telles déclarations qui relèvent, au minimum, de la myopie intellectuelle et au pire de la très grosse méprise théorique frisant peut-être, ce qui n’est pas à exclure, avec la patente « mauvaise foi », déclarations reproduites en étant reformulées sur le site officiel du G.P.D.G. [3], qui sont contredites par une lecture attentive de l’enseignement dispensé par Martinès de Pasqually, repris par Jean-Baptiste Willermoz, représentent une grossière contrevérité ainsi décrite, qui fut extrêmement lourde de conséquence : « L’erreur catégorique du Grand Prieuré des Gaules, qui eut des conséquences considérables dans la « transformation » de l’instance du réveil qui se mua en quelques années en une structure multi-ritualiste qui ira jusqu’à se doter d’une « Aumônerie » ayant pour rôle de « veiller à l’instruction religieuse des Frères », ceci dans son action de nature quasi « missionnaire » en faveur d’un Régime rectifié fidèle à son caractère « chrétien », question qui est directement à l’origine de la rupture des relations survenue avec le Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie, en ayant entraîné la cessation de l’existence du Conseil Général de l’Ordre en 1992, est de ne pas avoir perçu, erreur largement partagée, que si l’Ordre est chrétien – et il l’est certes, mais d’une façon originale dans la mesure où le « christianisme » qui traverse en son entier le système édifié par Jean-Baptiste Willermoz, relève de bien autre chose que l’enseignement dispensé par les différentes confessions chrétiennes, ce qui explique d’ailleurs pourquoi a été établi un cheminement initiatique progressif pour en découvrir les vérités, sans quoi, on ne comprendrait pas pourquoi il serait nécessaire pour des chrétiens convaincus, sans compter les sévères peines prévues par l’autorité romaine s’appliquant à ceux qui se font recevoir en franc-maçonnerie, d’attendre de longues années en se soumettant à des rituels plus qu’étranges pour s’entendre énoncer au final un discours que chacun possède déjà depuis l’enfance dans son catéchisme -, c’est d’un « christianisme transcendant » dont il s’agit, fort éloigné des dogmes énoncés lors des conciles de l’Église puisque issu de la tradition illuministe. » [4]

 Le monde relève, du point de vue de l’ontologie martinésienne, d’une création indirecte, ce qui signifie qu’il est sans consistance réelle, non substantiel, illusoire […] Dieu ordonna que les esprits pervers, c’est-à-dire les démons et leur chef, soient « précipités dans des lieux de ténèbres, pour une durée immense de temps » (Traité, [15])

 

Rappelons, insiste J.-M. Vivenza dans son livre, thèse adoptée par Willermoz figurant de façon explicite dans les Instructions secrètes de l’Ordre, que « le monde relève, du point de vue de l’ontologie martinésienne, d’une création indirecte […], ce qui signifie [puisque créé non directement par Dieu mais par des esprits intermédiaires] qu’il est sans consistance réelle, non substantiel, illusoire […] Dieu ordonna que les esprits pervers, c’est-à-dire les démons et leur chef, soient « précipités dans des lieux de ténèbres, pour une durée immense de temps » (Traité, 15), et pour ce faire demanda aux esprits mineurs ternaires de procéder à la création de l’univers matériel pour qu’il devienne une prison, une infranchissable barrière, une borne hermétiquement fermée et close de manière à y « contenir et assujettir les esprits mauvais dans un état de privation » : « A peine les esprits pervers furent bannis de la présence du Créateur, les esprits inférieurs et mineurs ternaires reçurent la puissance d’opérer la loi innée en eux de production d’essences spiritueuses, afin de contenir les prévaricateurs dans des bornes ténébreuses de privation divine. » (Traité, 233). La matière fut donc créée, façonnée sur l’ordre de Dieu par les esprits mineurs ternaires, ces derniers marquant de leur empreinte indélébile et indéfectible, par une signature universelle, chaque forme, chaque essence, chaque vie, déterminant temporellement, par une identité frappée irréductiblement de l’image du ternaire, le moindre des éléments présents en ce monde. » [5]

La « nécessité » a été rejetée avec une absolue abomination par tous les Pères de l’Église, et en particulier saint Irénée  (130-202).

D’autre part, un point qui apparemment a été totalement in-entrevu depuis que les soi-disant « auteurs maçonniques » se penchent sur le sujet, c’est que non seulement le monde fut constitué par des esprits intermédiaires, dits « esprits mineurs ternaires« , mais en plus, il le fut par une violente contrainte exercée sur Dieu, ce qui en langage théologique est désigné sous le nom de « nécessité », « nécessité » qui est rejetée avec une absolue abomination par tous les Pères de l’Église, saint Irénée en tête (130-202) :  « Par ailleurs, non content d’avoir été constitué par des esprits intermédiaires, l’univers matériel participe d’une ontologie assez originale, et pour le moins délicate au regard de ce soutient l’Église sur le plan dogmatique en ces domaines – aspect éminemment problématique qui semble être resté singulièrement non perçu et non entrevu, par ceux qui se sont penchés sur les thèses de Martinès, qui sont très loin de présenter un caractère « d’harmonie », comme on a pu en lire l’affirmation absolument irrecevable, avec les enseignements conciliaires au sujet de la Création -, ontologie que l’on peut sans peine décrire comme étant placée sous le sceau de la « nécessité », puisque sans la prévarication des anges rebelles, puis celle d’Adam, jamais l’univers matériel n’aurait été créé, ainsi que cette proposition, qui participe à l’évidence des concepts présents chez les penseurs, soit influencés, soit participant directement des courants gnostiques et néoplatoniciens alexandrins des premiers siècles du christianisme, est soutenue dans le Traité, en des termes qui ne laissent place à aucune contestation : « Sans cette première prévarication, aucun changement ne serait survenu à la création spirituelle, il n’y aurait eu aucune émancipation d’esprits hors de l’immensité, il n’y aurait eu aucune création de borne divine, soit surcéleste, soit céleste, soit terrestre, ni aucun esprit envoyé pour actionner dans les différentes parties de la création. Tu ne peux douter de tout ceci, puisque les esprits mineurs ternaires n’auraient jamais quitté la place qu’ils occupaient dans l’immensité divine, pour opérer la formation d’un univers matériel.. » (Traité, § 237). » [6]

Une évidence s’impose donc : « Nous sommes évidemment avec la doctrine de Martinès, pour lequel le mineur spirituel, c’est-à-dire Adam, n’a été émané qu’en raison de la prévarication des esprits pervers – ce qui renforce plus encore ce caractère de « nécessité » entourant l’ontologie martinésienne de la création selon ce que soutient le Traité, à savoir que « l’ordre de l’émanation des mineurs spirituels n’a commencé qu’après la prévarication et la chute des esprits pervers » (Traité, § 233) -, non pas dans la « conformité », la « confortation », ou la « complète harmonie » (sic) avec la doctrine indivise des Pères de l’Église où Dieu crée le monde par l’effet d’un don gratuit, par amour et sans aucune espèce de contrainte, mais dans le climat des thèses néoplatoniciennes, gnostiques et plotiniennes des théogonies propres aux cultes à mystères de l’antiquité, des gnoses et des cosmogonies des premiers siècles du christianisme, ainsi que des conceptions origéniennes […] » [7]

En guise de « non-contradiction » rêvée, et de « corroboration » imaginaire, tous les textes, toutes les analyses, démontrent et prouvent la parfaite « non-orthodoxie », au regard de l’ensemble des confessions chrétiennes, de l’enseignement du Régime Ecossais Rectifié

Jean-Marc Vivenza rappelle de ce fait aux ignorants, qui prétendent avoir autorité sur une caricature de Régime rectifié qu’ils ont façonné et transformé selon des vues personnelles partisanes et dogmatiques : « La doctrine chrétienne professe au sujet de la Création, tout comme le judaïsme, l’excellence de la Création physique, cosmique et biologique, insistant sur la perfection originelle primitive de l’existence humaine corporelle, et conçoit la Création comme un pur don d’amour du Créateur. Selon la révélation hébraïque, selon la pensée de l’Église universelle et son enseignement dogmatique, selon la doctrine des Pères et des grands docteurs, en créant le monde matériel, et donc l’homme dans sa chair, Dieu a « révélé comme le premier pas de l’alliance avec son Peuple, le premier et universel témoignage de son amour tout-puissant » (cf. CEC, 288). Ce monde a été voulu et créé bon et parfait, c’est seulement l’introduction du mal, par un abus de la liberté d’Adam, qui le corrompit en l’affaiblissant, et lui conféra une tonalité moindre dans l’ordre de l’être, telle est la conception de la Création matérielle selon la dogmatique ecclésiale qui repousse toute idée dépréciative à l’égard de la matière, et rejette totalement les systèmes néoplatoniciens, plotiniens, dualistes ou gnostiques, qui comprennent l’existence du monde comme une dégradation, le résultat d’une chute et la conséquence d’une tragédie. » [8]

En guise de « non-contradiction » rêvée, et de « corroboration » imaginaire, tous les textes, toutes les analyses, démontrent comme il est aisé de le constater, et prouvent, la parfaite « non-orthodoxie », au regard de l’ensemble des confessions chrétiennes, du Régime rectifié : « puisque l’Église et la théologie chrétienne la plus constante, à travers toutes les définitions dogmatiques acceptées par l‘ensemble des confessions chrétiennes (catholicisme, réforme, orthodoxie), refusant catégoriquement que l’ordre surnaturel et l’ordre de la Révélation, soient prétendument fondés sur un ordre naturel dévalorisé ontologiquement, un ordre qui n’aurait qu’un caractère « apparent », c’est-à-dire irréel, qui serait une illusion, un simulacre, un composé « dépourvu de réalité propre », un « assemblage instable », une situation existentielle dégradée et souillée provenant de la « densification » d’une nature spirituelle première réalisée, en forme de sanction, par l’action « d’essences spiritueuses » soumises au contrôle d’esprits inférieurs, formant, par le corps actuel de l’Adam chuté, un « voile opaque » autour d’un corps glorieux conservé intact, mais comme dissimulé en arrière plan de la « matière apparente », constituant, sur ce dit « corps glorieux », un voile caractérisé par un « nombre de décomposition » (sic) qui soulignerait l’aspect « éphémère », « circonstanciel et artificiel de la matière » ». [9]

Tout ceci, tout ce discours objectivement « non-orthodoxe » du point de vue théologique, véhiculant des thèses dualistes issues des courants gnostiques, discours totalement étranger à ce que professent les différentes confessions chrétiennes au sujet de la Création, explique ainsi pourquoi l’Apprenti s’entend dire, lorsqu’il arrive au sein de l’Ordre : « Être dégradé ! malgré ta grandeur primitive et relative, qu’es-tu devant l’Eternel ? Adore-le dans la poussière et sépare avec soin ce principe céleste et indestructible des alliages étrangers ; cultive ton âme immortelle et perfectible, et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien, lorsqu’elle sera dégagée des vapeurs grossières de la matière. » [10]

Histoire du Régime Ecossais Rectifié

des origines à nos jours

La Pierre Philosophale, 2017, 575 p.

Notes.

  1. « L’Aumônerie est un organisme national dont la mission est l’enseignement des principes spirituels des Ordres, en particulier la doctrine de la religion et de l’initiation chrétiennes. » (Cf. Constitution de 2005 du Grand Prieuré des Gaules, Livre VII, Titre 1).
  2. J.-M. Vivenza, Histoire du Régime Écossais Rectifié des origines à nos jours, La Pierre Philosophale, 2017, pp. 73-74.
  3. « Bien que certains prétendent le contraire, ces deux doctrines [la doctrine « ésotérique » de Martines de Pasqually et la Foi de l’Église], non seulement ne se contredisent pas, mais au contraire se corroborent l’une l’autre. Tous les textes prouvent la parfaite orthodoxie, au regard de l’ensemble des confessions chrétiennes, du Régime rectifié….» (Cf. Site du G.P.D.G., présentation du R.E.R.).
  4. J.-M. Vivenza, op.cit., p. 433-434.
  5. Ibid., pp. 72-73.
  6. Ibid., pp. 75-76.
  7. Ibid.
  8. Ibid.
  9. Ibid.
  10. Règle Maçonnique, Art. II, § 1.

Lire également :

La dérive religieuse sectaire du Grand Prieuré des Gaules au grand jour !

Sur une déviance dogmatique au sein du Régime Ecossais Rectifié

La Tradition d’Abel « non-apocryphe » et celle « apocryphe » de Caïn

Dans l’article mis en ligne par Jean-Marc Vivenza, annonçant la réédition, revue et augmentée de son étude consacrée à «René Guénon et la Tradition primordiale », une lumière tout à fait essentielle nous est proposée qui n’avait jamais été exposée de façon si précise depuis le XVIIIe siècle et c’est un point sur lequel il faut insister, portant sur ce qui sépare et distingue depuis les premiers siècles, la postérité d’Abel de celle de Caïn.

Comme il nous est dit : «La Tradition se divisa quasi immédiatement, et ce dès l’épisode rapporté par le livre de la Genèse, lors de la séparation qui adviendra entre le « culte faux » de Caïn et celui, « béni de l’Éternel », célébré par Abel le juste. Le culte de Caïn, en effet, uniquement basé sur la religion naturelle, était une simple offrande de louange dépourvue de tout aspect sacrificiel, alors que le culte d’Abel, qui savait que depuis le péché originel il n’était plus possible, ni surtout permis, de reproduire la forme antérieure qu’avaient les célébrations édéniques, donna à son offrande un caractère expiatoire qui fut accepté et agréé par Dieu, constituant le fondement de la « Vraie Religion », la religion surnaturelle et sainte. » [1]

Le culte « béni de l’Éternel », célébré par Abel le juste.

Il en résulte une conséquence fondamentale pour toute les conceptions doctrinales qui tentent de poser un discours théorique sur la notion de « Tradition », ce qui, redisons-le encore, à notre connaissance depuis le XVIIIe siècle et les penseurs qui furent à la source de cette réflexion, en particulier Martinès de Pasqually (+ 1774), Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) et Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), n’avait jamais été expliqué de façon si claire : « De la sorte les deux cultes de Caïn et Abel vont donner naissance, dès l’aurore de l’Histoire des hommes, à deux traditions également anciennes ou « primordiales » si l’on tient à ce terme, mais absolument non équivalentes du point de vue spirituel. Si l’on en reste au simple critère temporel, comme le fait Guénon dans sa conception de la Tradition, sans distinguer et mettre en lumière le critère surnaturel, alors il est effectivement possible d’assembler, sous une fausse unité, ces deux sources pour en faire les éléments communs d’une univoque et monolithique  « Tradition primordiale » indifférenciée, se trouvant à l’origine de toutes les religions du monde, égales en ancienneté et « dignité », puisque issues d’une semblable souche méritant le même respect et recevant le même caractère de sacralité. » [2]

A ces deux cultes, l’un d’Abel et l’autre de Caïn, correspondent donc deux traditions ennemies que tout sépare et va opposer au cours de l’Histoire, se livrant une lutte incessante expliquant pourquoi il ne peut y avoir de conciliation entre ces deux « voies » antagonistes.

« Tubalcaïn » est le fils de Lamech et de Tsillah,

descendant de Caïn, il est « l‘ancêtre

de tous les forgerons en cuivre et en fer. » (Genèse IV, 22). 

On doit donc être vigilant sur le plan spirituel, afin de ne point se laisser entraîner vers les domaines issus de la tradition réprouvée de Caïn, faute de quoi on risque d’être conduit vers des horizons très éloignés de la véritable initiation. On sait d’ailleurs combien Willermoz, conscient de cette possible déviance, fut amené à prendre une décision importante sur ce point, puisque le 5 mai 1785, par une décision entérinée par la Régence Écossaise et le Directoire Provincial d’Auvergne, fut écarté le nom de « Tubalcaïn » des rituels du Régime Écossais Rectifié, « Tubalcaïn » étant le fils de Lamech et de Tsillah, descendant de Caïn, il est « l’ancêtre de tous les forgerons en cuivre et en fer. » (Genèse IV, 22). [3]

C’est pourquoi, ainsi que le souligne Vivenza : « Il est évident, et extrêmement clair, qu’il y a une grave erreur à confondre en une seule « Tradition » deux courants que tout oppose, deux cultes radicalement différents et contraires, antithétiques, l’un, celui de Caïn, travaillant à la glorification des puissances de la terre et de la nature (et donc des démons qui, pour être des esprits, n’en sont pas moins des « forces naturelles »), visant au triomphe et à la domination de l’homme autocréateur, religion prométhéenne s’exprimant par la volonté d’accéder par soi-même à Dieu, (les fruits de la terre, à cet égard, symbolisant les antique mythes païens), l’autre, à l’inverse, celui d’Abel, fidèle à l’Éternel et à ses saints commandements, conscient de l’irréparable faute qui entachait désormais toute la descendance d’Adam, et qui exigeait que soit célébrée par les élus de Dieu une souveraine « opération » de réparation, afin d’obtenir, malgré les ineffaçables traces du péché originel dont l’homme est porteur, d’être réconcilié et purifié par le Ciel. » [4]

« Abel se comporta comme Adam aurait dû se comporter

dans son premier état de gloire envers l’Eternel… »

L’analyse du concept de « Tradition » qui nous est exposée, se place donc dans la continuité exacte de Martinès de Pasqually qui, dans son Traité sur la réintégration des êtres, nous explique : « Abel se comporta comme Adam aurait dû se comporter dans son premier état de gloire envers l’Eternel : le culte qu’Abel rendait au Créateur était le type réel que le Créateur devait attendre de son premier mineur. Abel était encore un type bien frappant de la manifestation de gloire divine qui s’opérerait un jour par le vrai Adam, ou Réaux, ou le Christ, pour la réconciliation parfaite de la postérité passée, présente et future de ce premier homme, moyennant que cette postérité userait en bien du plan d’opération qui lui serait tracé par la pure miséricorde divine, ainsi que le type d’Abel l’avait prédit par toutes ses opérations à Adam et à ses trois premiers nés. » (Traité, 57).

S’impose dès lors une vérité importante : « Les deux « traditions » originelles antagonistes, correspondent à deux « religions », l’une naturelle (apocryphe) l’autre surnaturelle (non-apocryphe). Dès l’origine il y a donc, non pas une Tradition, mais deux « traditions », deux cultes, ce qui signifie deux religions, l’une apocryphe et naturelle reposant uniquement sur l’homme, l’autre non-apocryphe et surnaturelle plaçant toutes ses espérances en Dieu seul et en sa Divine Providence. La suite des événements n’aura de cesse de confirmer ce constant antagonisme, cette rivalité et séparation entre deux « voies » dissemblables que tout va en permanence opposer, les rendant rigoureusement étrangères et inconciliables. » [5]

Il y a donc pour chaque âme de désir, et c’est en cela que ce livre sur la Tradition primordiale est d’un intérêt supérieur du point de vue spirituel, lorsqu’on s’engage dans les domaines traditionnels, deux branches, deux « voies » issues de deux « rameaux » absolument différents et même totalement étrangers qu’il convient de savoir toujours distinguer et être capable de connaître en identifiant ce que sont leurs caractéristiques propres, pour ne pas se retrouver engager, souvent de façon inconsciente faute de disposer des connaissances nécessaires, dans une démarche tout à fait contraire à la quête des Vérités célestes.

L’Église latine propose à la vénération des fidèles

le juste Abel car il est une parfaite image préfiguratrice du Christ.

Une remarque nous apparaît de ce point de vue d’une grande aide, qui sera très utile pour chaque âme en chemin, qui pourra dès lors placer son itinéraire de vie intérieure sous les saintes bénédictions d’Abel le Juste :

« L’Église latine propose à la vénération des fidèles le juste Abel car il est une parfaite image préfiguratrice du Christ : « On découvre entre la victime de Caïn et le Sauveur du monde de nombreux et frappants traits de ressemblance. Abel innocent – vierge toute sa vie – nous fait penser à celui qui demandait un jour aux juifs, sans soulever une protestation : ‘‘Qui donc, parmi vous, pourrait me convaincre de péché’’, à celui que saint Paul appelle le Pontife saint, innocent, sans tâche, à tout jamais séparé des pécheurs. Abel pasteur de brebis, nous rappelle le Verbe incarné venant sauver le monde et se présentant à l’homme comme le Pasteur qui voudrait rassembler les brebis égarées et les réunir toutes dans un même bercail sous sa paternelle houlette […] Abel, mourant martyr du service de Dieu, est bien la figure de Jésus-Christ, crucifié pour avoir courageusement accompli la mission de régénération de l’humanité que son Père lui avait confiée […] Abel fut d’ailleurs canonisé par le Sauveur lui-même, qui, dans l’Évangile, l’appela un jour: ‘‘Abel le Juste’’. Aussi, son nom revient souvent dans la sainte liturgie. À la messe tous les jours, le prêtre rappelle à Dieu le sacrifice ‘‘d’Abel son enfant plein de justice’’ et aux litanies des agonisants on recommande à saint Abel l’âme qui va quitter ce monde.» (Fête d’Abel le Juste, le 30 juillet). » [6]

Abel, mourant martyr du service de Dieu,

est bien la figure de Jésus-Christ, crucifié.

On ne saurait trop conseiller, notamment aux disciples de Martinès de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz, d’autant plus s’ils ont placé leurs pas dans des structures initiatiques qui se prétendent héritières de l’enseignement des Maîtres « passés », de conserver fermement en mémoire ces lignes de Jean-Marc Vivenza, afin de fuir, radicalement, les transmissions « apocryphes », afin de se consacrer et pour œuvrer au sein de la voie droite et sainte de la « Tradition » non apocryphe, qui est celle des élus de l’Éternel :

« À cet égard, l’Histoire du monde est devenue celle de la lutte acharnée et du combat irréductible entre deux semences antagonistes, deux postérités ennemies, deux «corps mystiques » radicalement différents et antagonistes ; lutte alternant les victoires et les défaites, les trahisons, les avancées et les reculs, les compromissions et les réactions. Les hommes assistent et participent, de ce fait, depuis la Chute, à un développement croissant et continuel de la religion naturelle réprouvée qui souhaite conquérir le Ciel par ses propres moyens, héritière, en raison de son insoumission et de son caractère criminel, de la postérité du serpent, contraignant les élus de l’Éternel qui constituent le « Haut et Saint Ordre », à une préservation attentive et soutenue des éléments du vrai culte, de la Vraie Religion, de la Tradition effective. » [7]


                  René Guénon et la Tradition primordiale,

2ème édition revue et augmentée, La Pierre Philosophale, 2017.

Notes.

1. J.-M. Vivenza, René Guénon et la Tradition primordiale, 2ème édition revue et augmentée, La Pierre Philosophale, 2017.

2. Ibid.

3. Cf. MS 5 868, n°73, Bibliothèque municipale de Lyon, Fonds Willermoz.

4. J.-M. Vivenza, René Guénon et la Tradition primordiale, op.cit.

5. Ibid.

6. Ibid.

7. Ibid. Lire la suite

Le christianisme transcendant et l’illuminisme initiatique

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« C’est à cette lignée traditionnelle que se rattache la notion d’Église intérieure qu’utilisa Saint-Martin, pour évoquer ceux qui sont regroupés pour cultiver les lumières de la doctrine divine… »

Dans deux de ses ouvrages, « La Clé d’Or » et « L’Eglise et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin », Jean-Marc Vivenza insiste tout particulièrement sur cette idée de « christianisme transcendant », qui possède des caractéristiques propres en se distinguant du dogmatisme des églises chrétiennes, se rattachant à un enseignement secret qui fut connu lors des premiers siècles.

Voici ce qu’écrit Jean-Marc Vivenza : « L’Église intérieure, qui est dépositaire de la doctrine secrète et de « l’esprit de vérité de l’Évangile » dont parle Saint-Martin, cultivant le « mystère caché en Dieu », ne contredit pas la Tradition constante du christianisme, et ce dès les premiers siècles de son existence, elle se réfère au « secret » partagé entre l’âme et Dieu, ce qui est positivement exprimé dans l’Écriture Sainte à plusieurs endroits, et de façon explicite : « Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre, et ayant fermé ta porte, prie ton Père qui demeure dans le secret ; et ton Père qui voit dans le secret, te récompensera » (Matthieu, VI, 6), ce secret relève du « mystère » éternel que Dieu a réservé pour certaines âmes élues et choisies : « Et il leur dit, A vous il est donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais pour ceux qui sont dehors, toutes choses se traitent par des paraboles » (Marc IV, 11)…

Mais d’autre part, et ce point est d’importance afin d’éviter de nombreuses confusions qui pourraient laisser croire à une nouveauté non fondée en légitimité, cette tradition mystérique est connue depuis toujours sous le nom de « discipline de l’Arcane », elle a plus particulièrement été exposée et développée par saint Clément d’Alexandrie (v.150-v.215), qui en fit allusion à de nombreuses reprises dans son œuvre, notamment dans les Stromates, où il écrit  : « La vraie tradition de la bienheureuse doctrine, qu’ils avaient reçue immédiatement des saints apôtres, de Pierre, de Jacques, de Jean, et de Paul, chacun comme un fils de son père. » (Stromates I, 1). » [1]

 

Extrait tiré du site http://www.baglis.tv/ et d’une table ronde intitulée

« Illuminisme mystique et christianisme transcendant »

avec Jean-Marc Vivenza et Roger Dachez, animation Jean Solis. 

Ce qui est précisé ensuite dans l’ouvrage, dont nous ne saurions trop insister sur son caractère fondamental, est très important pour la démarche initiatique de ceux qui souhaitent progresser en ces voies réservées, et en particulier comprendre la notion de « christianisme transcendant » : « Il ne s’agit donc, absolument pas d’une « contre-église », d’une dénomination ecclésiale cherchant à se constituer en une nouvelle Église parallèle concurrente, ou se substituant à l’institution visible et ses multiples expressions, non ; mais d’une société fondée sur la connaissance des mystères cachés, société transversale à toutes les confessions chrétiennes – sans aucune exception – issues de la primitive Église, et dont est dévolue la fonction de cultiver et veiller sur la « sainte doctrine », selon l’expression de saint Clément d’Alexandrie, qui est une gnose réservée à peu : « Nous savons que nous avons tous une foi commune pour les choses communes, qui est qu’il n’y a qu’un Dieu ; mais la gnose n’est pas dans tous : elle est donnée à peu» (Stromates II, 1), ce que confirme saint Denys l’Aréopagite (Διονύσιος ο Αρεοπαγίτης), lorsqu’il affirme : «Il y a deux théologies, l’une commune et l’autre mystique ; et la mystique a ses traditions secrètes, comme l’autre a sa tradition qui est publique.» (Traité des Noms divins, II). [2]

On perçoit ainsi immédiatement l’originalité de ce christianisme transcendant, échappant à la dogmatique des conciles, fondé sur la divine lumière de l’âme :« C’est à cette lignée traditionnelle que se rattache la notion d’Église intérieure qu’utilise Saint-Martin pour évoquer ceux qui sont regroupés pour cultiver les lumières de la doctrine divine, la bienheureuse doctrine à laquelle est attaché Clément d’Alexandrie, et il ne s’agit pas d’une nouvelle « église pour les parfaits », une chapelle récemment créée, une organisation constituée au temps de l’illuminisme au XVIIIe siècle, et réservée à une petite élite de purs retranchés du monde, hostiles, par instinct irrationnel, aux formes de la piété ostensible, ou inutilement méprisants à l’égard des sacrements dispensés par les ministres du culte visible, mais bien d’un dépôt vénérable héritier d’une longue chaîne séculaire au sein de laquelle se retrouvent les plus grands noms de l’histoire du christianisme, dépôt précisément désigné, selon le terme même employé par Clément d’Alexandrie, sous le nom de « sainte doctrine », transmise par une grâce particulière de Dieu, non à un grand nombre, mais au petit nombre de ceux auxquels cette « sainte doctrine » est depuis toujours destinée, et qui est délivrée de manière mystique   : « Ceux qui ont reçu des saints apôtres Pierre et Jacques, Jean et Paul, la tradition véritable de la ‘‘sainte doctrine’’ (ιερό δόγμα),  comme un fils qui reçoit un héritage de son père (et il en est peu qui ressemblent à leurs pères), sont parvenus jusqu’à nous, par une grâce particulière de Dieu, pour déposer dans nos âmes la doctrine apostolique, léguée par leurs ancêtres (…) Les mystères sont transmis d’une manière mystique, de sorte que la vérité se trouve sur les lèvres de celui qui enseigne, et plus encore dans son intelligence que dans sa bouche. » (Stromates I, 7-9). » [3]

Francois-de-Salignac-de-la-Mothe-FenelonCe qui est tout à fait extraordinaire, c’est qu’à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, Fénelon (1651-1715), archevêque de Cambrai, rédigea un texte essentiel se présentant comme un exposé du « système » des Stromates de saint Clément d’Alexandrie, profondément imprégné de philosophie platonicienne, et expliqua à propos de l’enseignement secret :

« Ces passages [de saint Clément] montrent évidemment trois choses :

  • 1°) La première, que le gnostique enseigne, quand même, il serait  réduit à un seul auditeur ;
  • 2°) la seconde, que loin de pouvoir être examiné, jugé, par ceux qui sont encore pathique, il ne peut être, ni entendu,  ni compris par eux, en sorte qu’il ne doit pas leur confier les mystères de la gnose, et qu’ils ne sont pas même en état d’être instruit par lui ;
  • 3°) la troisième, que tout ce que l’on dit de la gnose n’est point encore tout ce que l’expérience en a appris au véritable gnostique ; qu’il ne doit pas le divulguer; ce serait violer le secret de Dieu et trahir son mystère. »  (Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie, ch. XVII, « Du secret qu’on doit garder sur la gnose »).

Ramsay

Andrew Michael ou André Michel Ramsay, dit le chevalier de Ramsay, né le 9 janvier 1686 à Ayr en Écosse, mort le 6 mai 1743 à Saint-Germain-en-Laye.

Et lorsqu’on sait que Fénelon eut pour secrétaire, qu’il baptisa en secret en 1709 …..un certain chevalier de Ramsay (1686-1743), qui devint ensuite un intime de  Madame Guyon, avant que d’introduire en France la franc-maçonnerie de Rite écossais, en développant l’idée d’une fraternité universelle souchée sur une conception transcendante et intérieure de la religion, dont la maçonnerie, devait devenir la clé de voûte….alors on comprend mieux pourquoi certaines « clés » sont dites en « Or » !

Notes.

1. J.-M. Vivenza, L’Eglise et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin, La Pierre Philosophale, 2013, pp. 130-131.

2. Ibid., p. 132.

3. Ibid., p. 134.

L'EGLISE ET LE SACERDOCE SELON SAINT-MARTIN

 L’Église et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin

 La Pierre Philosophale, 2013.

Clé d'or

La Clé d’or

et autres écrits maçonniques

 Editions de l’Astronome, 2012.

L’erreur de Robert Amadou : Saint-Martin n’a pas manqué de « l’Orient chrétien » !

SM et l'Eglise XXV

La sortie du livre : « L’Eglise et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin », représente un événement. Cet ouvrage, par sa dimension certes et elle est imposante, mais surtout par son contenu, peut difficilement faire l’objet d’une simple recension.

Ce n’est pas un livre habituel, le genre de volume qu’on lit rapidement et puis qu’on range, en l’oubliant, sur les rayons de sa bibliothèque. C’est un authentique bréviaire de l’Eglise intérieure. Il comporte même une « Règle » pour savoir comment vivre selon la loi de l’interne. C’est tout dire.

Nous avons donc décidé, non pas d’évoquer ce livre en un article, mais de nous pencher au cours de différents éclairages, sur certaines questions soulevées dans les 554 pages de « L’Eglise et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin », en les abordant les unes après les autres.

I. « La science de l’Orient chrétien » n’a pas manqué à Saint-Martin. »

Robert Amadou II

« Saint-Martin est tombé dans l’erreur des pseudo-gnostiques….

il a spiritualisé de manière illusoire les sacrements…

l’initiation par l’interne risque de devenir mythique

faute de s’ancrer dans l’externe…. »

(Robert Amadou, La Révolution du Philosophe Inconnu, 1989).

 

Aujourd’hui nous débuterons cet examen, en nous arrêtant à une affirmation constituant un chapitre intitulé : « La science de l’Orient chrétien » n’a pas manqué à Saint-Martin. » (pp. 73-86). 

Pourquoi Jean-Marc Vivenza affirme-t-il ceci ?

Tout simplement parce que depuis un bon nombre d’années, on s’était résolu, pour expliquer la distance de Saint-Martin d’avec l’Eglise visible et ses sacrements, de considérer que si le Philosophe Inconnu avait pu connaître à son époque les formes religieuses de l’orthodoxie, il aurait peut-être changé d’avis…On s’était habitué à cette assertion, on n’y prenait même plus garde, on la considérait recevable.

Pourtant, par ce qui se trouve dans les pages de L’Eglise et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin,  un coup d’arrêt brutal vient de mettre fin à cette idée ! En effet, avec ce qui est révélé par Jean-Marc Vivenza, c’est le genre d’affirmation que l’on ne pourra plus soutenir.

On va comprendre pourquoi et ça risque de surprendre.

II. Le stupéfiant discours dogmatique et ecclésial de Robert Amadou

Dans un article, exhumé par Jean-Marc Vivenza : « La Révolution du Philosophe Inconnu », publié par Robert Amadou (1924-2006), ce dernier soutenait : « Saint-Martin méconnaît la pleine essence de la communauté chrétienne et du sacerdoce. L’Eglise n’est pas un complément, encore moins un complément facultatif ; elle expose, elle exprime le Christ dans sa plénitude et l’univers lui est donc associé, auquel elle deviendra co-extensive. Mais l’Eglise n’est pas non plus une réalité purement spirituelle ; il y a du matériel dans les sacrements et des hommes sont chargés par l’Eglise, d’ordre divin, de les administrer : ‘‘Le Père, le Fils et le Saint Esprit agissent tandis que le prêtre prête sa langue et étend ses mains.’’ (Saint Jean Chrysostome). Saint-Martin là-dessus fait schisme. » [1] 

Le constat était juste.

La suite de l’article d’Amadou est plus problématique : « A la fois la matière est mauvaise et tout l’univers promit à la transfiguration ; à la fois, dirait-on, il est optimiste et pessimiste. Mais, tout ce qui relève de l’externe, et donc de la matière, il le juge facultatif, et donc dangereux, superflu : Quand Martines de Pasqually lui dit : ‘‘il faut bien se contenter de ce qu’on a’’, il ne convainc point le jeune élu coën de la nécessité des opérations de théurgie cérémonielle. Et le pur désir de Saint-Martin, dont je ne séparerai pas des mobiles personnels, le porte à proscrire dans la foulée les sacrements de l’Eglise, ou du moins leur ôter leur caractère divin et obligatoire, et à les priver, par conséquent, de leur vertu – toute puissante. Un même désir en partie dévoyé, oserai-je dire vers l’angélisme, en l’espèce, ou vers un gnosticisme hétérodoxe ? – le conduit à ne pouvoir imaginer les prêtres que comme des hommes-esprit, tous, capables d’opérer des miracles, et ce serait là le signe de leur élection, ainsi qu’il en irait avec les poètes. Point d’ordination, en somme, sans élection prophétique. Le spectacle de prêtres indignes confirma cette exigence abusive, qu’elle avait peut être contribué à susciter par réaction. (…) » [2] 

Anges célestes

« Un même désir en partie dévoyé,

oserai-je dire vers l’angélisme…. »

(Robert Amadou, 1989).

III. Pour Robert Amadou Saint-Martin est « tombé » dans « l’erreur des pseudo-gnostiques » (sic !) 

Vivenza s’étonne : « L’analyse, qui ne manque déjà pas en ces première lignes de dénoncer sous forme interrogative, au rang des causes aggravantes qui firent adopter à Saint-Martin ses positions,  tour à tour  un « désir dévoyé », « l’angélisme » et même la tendance au « gnosticisme hétérodoxe », se poursuit ainsi, mais cette fois-ci sur un mode affirmatif :  « Il parait bien que Saint-Martin est tombé dans l’erreur des pseudo-gnostiques, en spiritualisant de manière illusoire les sacrements : le baptême et l’eucharistie, dans l’Homme de désir, et surtout dans le Nouvel homme, sont privés de matière et de forme au sens scolastique ; ils perdent leur forme, au sens de Saint-Martin, à qui nul n’apprit que celle-ci était inhérente aux mystères, puisque ceux-ci sont mystériques, c’est-à-dire rituels, autant que mystérieux, c’est-à-dire porteurs d’énergie divine. Sans dénier (pas davantage d’ailleurs que les gnostiques combattus par les Pères de l’Eglise) son rôle capital à l’Incarnation, aussi réparatrice qu’instructive, Saint-Martin cantonne, pour ainsi dire, son historicisme, et l’initiation par l’interne risque de devenir mythique faute de s’ancrer dans l’externe (et sauf la toute puissance gracieuse de Dieu). Avec l’Eglise visible et historique, Saint-Martin écarte les sacrements, et les prêtres ; n’essayons pas de supputer si ce triple rejet se distribue logiquement et, en ce cas, comment. Il est vrai que l’attrait de Saint-Martin pour l’interne, follement divin, n’en souffrait pas moins de quelque aberration humaine, et, d’autre part, qu’il détestait la plupart des prêtres de son temps.» [3]

Nous avons bien lu ?!

Pour Robert Amadou : « Saint-Martin est tombé dans l’erreur des pseudo-gnostiques », il a, toujours selon Amadou : « spiritualisé de manière illusoire les sacrements », sans compter que pour faire bonne mesure le même Amadou rajoute : : « nul ne lui a apprit que [la forme] était inhérente aux mystères », insistant plus encore pour affirmer que :  « l’initiation par l’interne risque de devenir mythique faute de s’ancrer dans l’externe », enfin, comble de tout, son «attrait pour l’interne…n’en souffrait pas moins de quelque aberration humaine ».

Robert amadou III

«L’attrait de Saint-Martin pour l’interne…

n’en souffrait pas moins de quelque aberration humaine  ».

(Robert Amadou, La Révolution du Philosophe Inconnu, 1989).

Incroyable, ce discours est absolument stupéfiant !

Voici donc comment furent jugées les positions de Saint-Martin à l’égard de l’Eglise et de ses sacrements, par Robert Amadou, et comme le dit avec un étonnement Vivenza, faisant évidemment allusion au Portrait historique et philosophique écrit par Saint-Martin : « Tout ceci constitue donc, on l’avouera, un curieux ‘‘Portait ‘’. »[4]

IV. Une totale incompréhension de la part de Robert Amadou, des positions extra-ecclésiales de Louis-Claude de Saint-Martin

Eh bien oui, curieux Portrait, mais surtout si distant de ce que Saint-Martin soutenait, si manifeste de l’incompréhension de ce qu’était la pensée du Philosophe Inconnu ; Vivenza écrit, rappelant les bases de cette pensée : «  Difficile d’être plus en contradiction avec les convictions de Saint-Martin, qui part du principe, en accord avec les auteurs réformés, piétistes et illuministes, que depuis le Christ, il n’y a plus de sacerdoce réservé à une classe de croyants, mais que ce sacerdoce, non transmissible par un biais humain et institutionnel, a aboli complètement le sacerdoce tel qu’il était compris selon les conceptions de l’Ancien Testament. ; le voile du temple s’est déchiré depuis le haut jusqu’en bas (Matthieu XXVII, 51), voile devant lequel se tenait le clergé hébreu, et derrière lequel Dieu demeurait caché et inaccessible, faisant que désormais, chaque âme peut entrer là où nul sacrificateur ne pouvait entrer sous l’ancienne loi, sauf le grand sacrificateur une fois l’an, et elle a, et toutes ont avec elle : « une pleine liberté pour entrer dans les lieux saints par le sang de Jésus, par le chemin nouveau et vivant qu’il nous a consacré à travers le voile, c’est-à-dire sa chair» (Hébreux X, 19-20). » [5]

Et ce qui devait advenir advint dans le raisonnement d’Amadou. Rejetant, ou ignorant volontairement, les positions extra-ecclésiales de illuminisme chrétien, il affirmait : « Tout en déplorant que la providentielle intuition du Philosophe Inconnu, qui lui avait permis de retrouver la doctrine paulinienne, patristique, orientale, du nouvel homme, ne lui ait pas restitué l’exacte doctrine, qui complète, de l’Eglise, des sacrements et du sacerdoce, comprenons sa protestation contre une certaine conception occidentale du sacerdoce, des sacrements, de l’Eglise. (…) Un fois de plus, la science de l’Orient chrétien a manqué à Saint-Martin.  Quant à Saint-Martin lui-même, au Louis-Claude enfant de Dieu, quoiqu’il lui manquât pour être chrétien régulier – d’appartenir à l’Eglise dont l’aspect visible est inaliénable, il fut homme de désir. Le reste est le secret de Dieu et du Philosophe Inconnu[6]

Oui, nous nous ne rêvons pas….non seulement Robert Amadou considérait que l’intuition de Saint-Martin était dépourvue de « l’exacte doctrine sacramentelle et sacerdotale », mais plus grave, et sans doute extraordinairement injuste, pour Amadou,  « il manquât [à Saint-Martin] pour être chrétien régulier – d’appartenir à l’Eglise dont l’aspect visible est inaliénable. »

louis-claude-de-saint-martin III

« Il manquât [à Saint-Martin] pour être chrétien régulier –

d’appartenir à l’Eglise dont l’aspect visible est inaliénable. »

(Robert Amadou, La Révolution du Philosophe Inconnu, 1989).

Comment ? Saint-Martin n’aurait pas été un « chrétien régulier », il n’aurait pas appartenu à l’Eglise éternelle, lui le témoin de la Lumière et du Verbe !

Et il ne l’aurait pas été, car ayant soutenu, à la suite des piétistes et des disciples de Jacob Boehme, des positions qui heurtent de plein fouet les vues étroites de ceux qui considèrent qu’il n’y a « point de salut » hors des formes et structures de l’Eglise institutionnelle !

C’est invraisemblable, proprement ahurissant, d’un sectarisme total !

V. L’origine de la thèse erronée de Robert Amadou et de ses disciples … sur le prétendu « manque » de la « science de l’Orient chrétien » dont aurait soi-disant souffert Saint-Martin

Jean-Marc Vivenza nous dit donc en conséquence : « La conclusion de cette étude de Robert Amadou (…) est stupéfiante, puisqu’elle va jusqu’à lui refuser, de par sa distance d’avec l’Église visible, d’être un « chrétien régulier », comme si la « règle », pour être considéré comme « chrétien », était, non pas d’avoir, et avant tout, rencontré le Christ et d’avoir foi en Lui et en sa Parole, mais d’être membre d’une confession religieuse établie (…). On l’admettra, ces lignes sont troublantes, et on pourrait expliquer bien des aspects « surprenants » de la vie initiatique contemporaine découlant directement de ces analyses. » [7]

Ainsi, étant vu comme « un chrétien irrégulier », et même  considéré comme se trouvant « hors de l’Eglise », la conclusion s’imposait pour une sensibilité ecclésiale, qu’incarnait Amadou, dérangé et contrarié par de telles positions : Saint-Martin n’aurait pas tenu ces propos s’il avait connu l’église d’Orient, et de ce fait, « la science de l’Orient chrétien a manqué à Saint-Martin ».

Voilà l’origine d’une thèse fallacieuse – « expliquant bien des aspects « surprenants » de la vie initiatique contemporaine découlant directement de ces analyses » – et qui faute d’avoir été en mesure d’admettre et respecter les sources et les influences de Saint-Martin, lui fait reproche d’une imaginaire « ignorance » de l’Orient chrétien.

Conclusion

La conclusion de Vivenza, au sujet de ce « manque imaginaire », est de ce fait on ne peut plus juste : « C’est pourquoi, redisons-le car il importe d’y insister, cet angle d’approche s’appuyant sur des vues personnelles issues de convictions ecclésiales, est inefficace pour aborder la pensée de Saint-Martin, il empêche catégoriquement ceux qui pourraient lui accorder un quelconque crédit, de pénétrer en vérité dans l’enseignement que dispensa le Philosophe Inconnu, ce qui explique pourquoi il était devenu nécessaire de tenter de rétablir, dans toute son ampleur et son exacte portée et effective dimension, l’authentique position spirituelle du Philosophe Inconnu dans son rapport à l’Église et au sacerdoce, qui ne participe en rien de « l’ignorance » ou du « manque » d’une « science » qui proviendrait d’Orient, mais d’une méditation approfondie, réfléchie et pensée en conscience, invitant au dépassement des formes institutionnelles de sorte de retrouver ce que furent les mystères connus et partagés par les âmes qui vécurent au temps du christianisme primitif, et de ce à quoi peut permettre accéder, comme régions essentielles et ineffables, l’enseignement de l’Évangile, et la sainte doctrine qui en découle. » [8]

*

Remercions Jean-Marc Vivenza pour cet important travail de « rétablissement » de l’authentique pensée spirituelle du Philosophe Inconnu par rapport à l’Église et au sacerdoce qu’il vient d’effectuer, car ce rétablissement nécessaire s’imposait……et il était, comme on le constate, grand temps !

L'EGLISE ET LE SACERDOCE SELON SAINT-MARTIN

J.-M. Vivenza, L’Église et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin,

 La Pierre Philosophale, 2013.

 

Notes.

1. R. Amadou, La Révolution du Philosophe Inconnu, Autre Monde, n°119, septembre 1989, pp. 19-20.

2. Ibid., p. 20

3. J.-M. Vivenza, L’Eglise et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin, La Pierre Philosophale, 2013, pp. 76-77.

4. Ibid., p. 77.

5. Ibid., pp. 77-78.

6. R. Amadou, La Révolution du Philosophe Inconnu, op.cit., p. 20.

7. J.-M. Vivenza, L’Eglise et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin, op. cit., pp. 78-80.

8. Ibid., p. 84.