Les Hommes de désir seraient-ils fâchés avec Jacob Boehme ?

« C’est avec franchise, Monsieur, que je reconnais n’être pas digne de dénouer les cordons des souliers de [Jacob Boehme] cet homme étonnant, que je regarde comme la plus grande lumière qui ait paru sur la terre après Celui qui est la ‘‘Lumière’’ même. » (Saint-Martin, Lettre à Kirchberger, 8 juin 1792.)

Ce type de citation de Saint-Martin, rappelée par Jean-Marc Vivenza dans son texte Louis-Claude de Saint-Martin et Jacob Boehme, est de nature à montrer en quoi Serge Caillet et Xavier Cuvelier-Roy sont passés complètement à côté du sujet dans leur livre qui vient de paraître « Les hommes de désir », Mercure Dauphinois, 2012.

Serge Caillet s’appuie sur Arthur Waite, à qui l’on doit le faux portrait de Martinès de Pasqually ! et dont l’autorité est discutable en ces domaines, pour minorer la place de Boehme sur Saint-Martin : « l’influence des écrit de Boehme sur Saint-Martin a été de beaucoup exagérée et par nul d’avantage que par l’intéressé lui-même ! »

Et hop emballé c’est pesé…toute la question qui exige un examen serré est réglée en une courte phrase.

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La suite ne manque pas de saveur : «  Tu sais que dans Le Ministère de l’homme-esprit, son dernier livre, Saint-Martin établit la liste des données absentes de ses propres livres et invite ses lecteurs à s’en instruire chez Boehme. Mais cette liste n’apporte rien de bien neuf ! » (Les hommes de désir, op.cit., p. 33).

Or voici ce que dit Saint-Martin dans le Ministère de l’homme-esprit : « Cet auteur allemand, mort depuis près de deux cents ans, nommé Jacob Boehme, et regardé dans son temps comme le prince des philosophes divins, a laissé dans ses nombreux écrits, qui contiennent près de trente traités différents, des développements extraordinaires et étonnants sur notre nature primitive ; sur la source du mal ; sur l’essence et les lois de l’univers ; sur l’origine de la pesanteur ; sur ce qu’il appelle les sept roues ou les sept puissances de la nature ; sur l‘origine de l’eau ; (origine confirmée par la chimie, qui enseigne que l’eau est un corps brûlé) ; sur le genre de la prévarication des anges de ténèbres ; sur le genre de celle de l’homme ; sur le mode de réhabilitation que l’éternel amour a employé pour réintégrer l’espèce humaine dans ses droits, etc. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

Et Saint-Martin rajoute une liste impressionnante des thèses de Boehme :

  • « Le lecteur y trouvera que la nature physique et élémentaire actuelle n’est qu’un résidu et une altération d’une nature antérieure, que l’auteur appelle l’éternelle nature ;
  • que cette nature actuelle formait autrefois dans toute sa circonscription, l’empire et le trône d’un des princes angéliques, nommé Lucifer ;
  • que ce prince ne voulant régner que par le pouvoir du feu et de la colère, et mettre de côté le règne de l’amour et de la lumière divine, qui aurait dû être son seul flambeau, enflamma toute la circonscription de son empire ;
  • que la sagesse divine opposa à cet incendie une puissance tempérante et réfrigérante qui contient cet incendie sans l’éteindre, ce qui fait le mélange du bien et du mal que l’on remarque aujourd’hui dans la nature ;
  • que l’homme formé à la fois du principe de feu, du principe de la lumière, et du principe quintessentiel de la nature physique ou élémentaire, fut placé dans ce monde pour contenir le roi coupable et détrôné ;
  • que cet homme, quoiqu’il eût en soi le principe quintessentiel de la nature élémentaire, devait le tenir comme absorbé dans l’élément pur qui composait alors sa forme corporelle ;
  • mais que se laissant plus attirer par le principe temporel de la nature que par les deux autres principes, il en a été dominé, au point de tomber dans le sommeil, comme ledit Moïse ;
  • que se trouvant bientôt surmonté par la région matérielle de ce monde, il a laissé, au contraire, son élément pur s’engloutir et s’absorber dans la forme grossière qui nous enveloppe aujourd’hui ; que par là il est devenu le sujet et la victime de son ennemi ;
  • que l’amour divin qui se contemple éternellement dans le miroir de sa sagesse, appelée par l’auteur, la vierge SOPHIE, a aperçu dans ce miroir, dans qui toutes les formes sont renfermées, le modèle et la forme spirituelle de l’homme ;
  • qu’il s’est revêtu de cette forme spirituelle, et ensuite de la forme élémentaire elle-même, afin de présenter à l’homme, l’image de ce qu’il était devenu et le modèle de ce qu’il aurait dû être ; que l’objet actuel de l’homme sur la terre est de recouvrer au physique et au moral sa ressemblance avec son modèle primitif ;
  • que le plus grand obstacle qu’il y rencontre est la puissance astrale et élémentaire qui engendre et constitue le monde, et pour laquelle l’homme n’était point fait ;
  • que l’engendrement actuel de l’homme est un signe parlant de cette vérité, par les douleurs que dans leur grossesse les femmes éprouvent dans tous leurs membres, à mesure que le fruit se forme en elles, et y attire toutes ces substances astrales et grossières ;
  • que les deux teintures, l’une ignée et l’autre aquatique, qui devaient être réunies dans l’homme et s’identifier avec la sagesse ou la SOPHIE, (mais qui maintenant sont divisées), se recherchent mutuellement avec ardeur, espérant trouver l’une dans l’autre cette SOPHIE qui leur manque, mais ne rencontrent que l’astral qui les oppresse et les contrarie ;
  • que nous sommes libres de rendre par nos efforts à notre être spirituel, notre première image divine, comme de lui laisser prendre des images inférieures désordonnées et irrégulières, et que ce sont ces diverses images qui feront notre manière d’être, c’est-à-dire, notre gloire ou notre honte dans l’état à venir, etc. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

En effet, comme on s’en rend compte…. « …cette liste n’apporte rien de bien neuf ! »

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Saint-Martin soutient donc, comme il est logique : « Jacob Boehme a levé presque tous les voiles en développant à notre esprit les sept formes de la nature, jusque dans la racine éternelle des êtres… »

Et il conclut : « Lecteur, si tu te détermines à puiser courageusement dans les ouvrages de cet auteur, qui n’est jugé par les savants dans l’ordre humain, que comme un épileptique, tu n’auras sûrement pas besoin des miens. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

Robert Amadou (+ 2006) refusait à Boehme sa place de maître de la théosophie occidentale….et Serge Caillet va évidemment dans le sens d’Amadou (qui ne lisait pas l’allemand ce qui aide grandement à comprendre les domaines de la pensée théosophique de souche germanique)….pour signaler que Saint-Martin ne fut que peu influencé par le visionnaire de Görlitz : « Comme l’a fort bien expliqué Robert Amadou , lors d’un colloque sur Saint-Martin à Tours, dont les actes ont été publiés en 1986 : il est abusif de constituer Boehme en parangon des théosophes occidentaux ; et en particulier du Philosophe Inconnu […] il n’en fut que le second maître, second dans le temps et second dans la mesure de l’apport réel. » (Les hommes de désir, op.cit., p. 34).

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Reconnaissons tout de même à Xavier Cuvelier-Roy le mérite de signaler à Serge Caillet que l’idée de la Sophia, Saint-Martin l’a bien trouvée chez Boehme….La réponse est assez instructive : « La sophiologie de Saint-Martin était déjà là, sans qu’il le sache, ou en ne le sachant qu’à moitié. Boehme agira essentiellement ensuite comme un révélateur » (Les hommes de désir, op.cit., p. 34).

Tout ceci, comme il est aisé de le vérifier, relève de la réinterprétation pas très sérieuse….mais c’est sans doute conforme au climat général qui s’est installé dans le domaine de la pensée initiatique !

On aura donc tout intérêt à faire confiance à Saint-Martin lorsqu’il nous dit : « Jacob Boehme cet homme étonnant, je le regarde comme la plus grande lumière qui ait paru sur la terre après Celui qui est la ‘‘Lumière’’ même. »