L’Essence mystique du Saint-Martinisme

« Laissez-là tous les moyens mécaniques que les hommes

plus curieux que sages ont ramassés parmi les débris de la science.

Ces hommes imprudents prétendraient transmettre la puissance,

et ils employaient autre chose que la racine.

Le Seigneur seul enseigne à ses élus les moyens

qui sont nécessaires à son œuvre. » (L’Homme de désir, § 33).

 

Dans le livre qui vient de paraître sous le titre « L’Esprit du Saint-Martinisme », dont la richesse des thématiques est réellement impressionnante, ceci pour la plus grande joie spirituelle évidemment de ceux qui ont le privilège de pouvoir aborder l’ensemble des études réunies dans ce fort volume de près de 600 pages, est à noter une insistance toute particulière invitant les âmes à s’ouvrir aux lumières de la vie intérieure « en Esprit », en s’éloignant des initiations réduites aux formes rituelles et pratiques externes, afin de s’engager dans la contemplation directe et immédiate de la Divinité.

a) Le Saint-Martinisme est une mystique du « silence »

Pour ce faire, Jean-Marc Vivenza, dans un chapitre intitulé « Le monde divin et sa relation au silence de l’âme », explique comment le Philosophe Inconnu nous propose d’entrer dans ce chemin participant d’une authentique mystique du silence :

« Saint-Martin insiste, en raison de la relation entre le monde divin et le silence,  inlassablement, et de manière toute particulière, sur l’importance fondamentale du silence (et même de « l’ombre », ce qui peut s’entendre comme lieu de « retraite » et fuite de l’agitation du monde), pour l’âme qui souhaite entrer dans la proximité intérieure de la Vérité : « L’ombre et le silence sont les asiles que la Vérité préfère ; et ceux qui la possèdent, ne peuvent prendre trop de précautions pour la conserver dans sa pureté…» (Des erreurs et de la vérité). Il reviendra de nombreuses fois, en des termes explicites, sur la relation qui unit la « Sagesse » et la « Vérité », délivrant un enseignement « silencieux » : « Sagesse, sagesse, toi seule sais diriger l’homme sans fatigue et sans danger, dans les paisibles gradations de la lumière et de la Vérité. Tu as pris le temps pour ton organe et ton médiateur ; il enseigne tout, comme toi, d’une manière douce, insensible, et en gardant continuellement le silence ; tandis que les hommes ne nous apprennent rien avec la continuelle et excessive abondance de leurs paroles. »  (L’Homme de désir, § 15) Son conseil est clair, il convient d’abandonner les « moyens mécaniques » et artificiels si nous voulons entrer dans « l’œuvre divine », s’éloigner des formes externes pour se laisser entièrement « agir par l’Esprit » en lui permettant de déverser l’onction sainte, de sorte que la Sagesse qui s’est « anéantie » en s’assimilant à la « région du silence et du néant », veille à ce que ces régions ne fussent point troublées[1]. »

b) L’Esprit n’a besoin que d’une chose l’arrêt de notre action

Il apparaît dans ces lignes une vérité essentielle pour avancer sur la « voie selon l’interne », vérité résumée par cette phrase en forme de sentence :

« L’Esprit n’a besoin que d’une chose, l’arrêt de notre action, la tranquillité de notre âme, notre totale passivité et la suspension de tous nos mouvements, pour qu’il puisse, et lui-seul, accomplir l’œuvre divine [2]

Ce que Saint-Martin prodigua d’ailleurs comme avertissement à ses disciples :

« Homme d’iniquité, suspends tes mouvements turbulents et inquiets, et ne fuis pas la main de l’esprit qui cherche à te saisir. Il ne te demande que de t’arrêter, parce que tous les mouvements qui viennent de toi, lui sont contraires. Où est la place de l’action de l’esprit ? Tout n’est-il pas plein des mouvements de l’homme ? Où est-il, celui qui est régénéré dans les mouvements de l’esprit ? Où est celui qui aura traversé et comme pulvérisé toutes les enveloppes corrosives qui l’environnent. Ne serait-il pas comme l’agneau abandonné dans les forêts, au milieu de tous les animaux carnassiers ? Que l’univers entier se convertisse en un grand océan ; qu’un vaisseau soit lancé sur cette immense plage, et que toutes les tempêtes rassemblées viennent sans cesse en tourmenter les flots : tel sera le juste au milieu des hommes, tel sera celui qui sera régénéré dans les mouvements de l’esprit. » (L’Homme de désir, § 33).

c) Conclusion : l’ouverture de la « Porte Sainte » 

Il convient donc de prendre conscience que se joue tout simplement, dans la nécessité d’accomplir un désengagement radical vis-à-vis des voies stériles périphériques attachées aux formes et aux phénomènes, la possibilité pour les âmes de désir de voir s’ouvrir la « Porte Sainte » :

« L’ouverture de la « Porte Sainte », ce qui signifie la porte du Sanctuaire, s’acquiert par le repos, le recueillement, la paix et « le silence de la retraite dans le calme de la nuit » : « Seigneur, sans ta loi vivante nous ne connaîtrions que l’ombre de Dieu, qu’une ombre, qui en aurait la forme, et qui n’en aurait pas les couleurs. Car, si l’enveloppe n’avait été élevée au dessus du lieu de sa réintégration, les aigles n’auraient pas abandonné ce lieu pour la poursuivre ; et la terre n’eût pas été purifiée. Seigneur, comment sans toi ces vérités simples et profondes arriveraient-elles jusqu’au cœur de l’homme ? Le tumulte de ses pensées agite trop son atmosphère : il ne peut t’écouter que dans le repos. Poursuis-le dans le silence de la retraite et dans le calme de la nuit. Appelle-le, comme tu appelas Samuel. Empare-toi de ses sens doucement, et sans que ses facultés puissent s’opposer à ton approche. Transforme-le en homme de paix, en homme de désir, afin qu’ensuite tu puisses lui ouvrir la porte sainte. » (L’Homme de désir, § 177) [3]

On comprend en conséquence pourquoi Saint-Martin rejeta avec une rare énergie les voies trompeuses découvertes auprès de Martinès de Pasqually, ayant compris le caractère erroné et fallacieux des méthodes théurgiques, n’ayant eu de cesse de prier les âmes sincèrement éprises de la Vérité de se retirer dans le silence des « lumières saintes de l’Esprit Divin » :

« Ainsi s’explique le fait que certains, multipliant les actes et les formes externes, s’imaginant être dans la « voie de Dieu » en sont fort éloignés, alors que d’autres âmes, plus retirées, plus recueillies et silencieuses, sont, par grâce, dans la participation des lumières saintes de l’Esprit Divin :  « Oh ! Combien d’hommes sont dans la voie sans le savoir ! Combien d’autres se croient dans la voie, pendant qu’ils en sont si éloignés ! Attendez en paix et en silence. Retirez-vous dans la caverne d’Elie, jusqu’à ce que la gloire du Seigneur soit passée. Qui de vous serait digne de la contempler ? Ce n’est point à l’homme faible que la gloire du Seigneur est promise ; avant d’en jouir, il faut que la pensée de l’homme ait recouvré son élévation.» (L’Homme de désir, § 202) [4]. »

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

[1] J.-M. Vivenza, L’Esprit du Saint-Martinisme, Louis-Claude de Saint-Martin et la ‘‘Société des Indépendants’’, La Pierre Philosophale, 2020, pp. 390-391.

[2] Ibid., p. 392.

[3] Ibid., p. 393.

[4] Ibid., p. 393-394

Rejet des méthodes théurgiques de la « voie externe » par Saint-Martin

« Combien l’homme court de dangers dès qu’il sort de son centre

et qu’il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)

Dans le livre récemment publié sous le titre « L’Esprit du Saint-Martinisme », Jean-Marc Vivenza revient de nouveau, longuement, sur le rejet par Louis-Claude de Saint-Martin des méthodes théurgiques de Martinès de Pasqually, insistant sur le caractère non compatible des « voies », ceci en fidélité avec les positions clairement affirmées du Philosophe Inconnu qui n’eut de cesse de mettre en garde contre la « voie externe » qualifiée à juste titre « d’initiation selon les formes », puisque dépendante des phénomènes et procédés matériels.

Cette « voie externe », périlleuse à bien des égards car faisant appel à des esprits intermédiaires, fut jugée « inutile et dangereuse » par Saint-Martin, qui ne se priva pas de le faire savoir avec force auprès des élus coëns qui voulaient en rester aux pratiques enseignées par Martinès, leur demandant instamment de rejeter ce qu’ils avaient reçu du thaumaturge bordelais en matière d’initiation. [1]

Ainsi Jean-Marc Vivenza écrit :

« La nécessité de l’intériorité, de la voie purement secrète, silencieuse et invisible, se justifie pour Saint-Martin, en raison de la présente faiblesse constitutive de la créature, de sa désorganisation complète et de son inversion radicale, plongeant de ce fait les êtres dans un milieu infecté, une atmosphère viciée et corrompue, qui guettent chacun de nos pas lorsque nous nous éloignons de notre source et délaissons notre « centre », qui mettent en péril notre esprit lorsque, par imprudence et présomption, nous osons outrepasser les limites des domaines sereins protégés par l’ombre apaisante de la profonde paix du cœur :

 « Aussi à peine l’homme fait-il un pas hors de son intérieur, que ces fruits des ténèbres l’enveloppent et se combinent avec son action spirituelle, comme son haleine, aussitôt qu’elle sort de lui, serait saisie et infestée par des miasmes putrides et corrosifs, s’il respirait un air corrompu. La Sagesse suprême sait si bien que tel est l’état de nos abîmes, qu’elle emploie les plus grandes précautions pour y percer et nous y apporter ses secours ; encore n’est-elle malheureusement que trop souvent contrainte de se replier sur elle-même par l’horrible corruption dont nous imprégnons ses présents […] combien […] l’homme court de dangers dès qu’il sort de son centre et qu’il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)

L’homme doit donc se persuader qu’il n’a rien à attendre des régions étrangères, il a, bien au contraire, à travailler, à creuser en lui afin d’y découvrir les précieuses lumières enfouies qui attendent depuis l’éternité d’être mises au jour et, enfin, portées à la révélation. Les trésors de l’homme ne sont pas situés dans les lointains horizons inaccessibles, ils sont à ses pieds, ou plus exactement en son cœur ; ils demeurent patiemment dissimulés, ils rayonnent sourdement, effacés et oubliés, sous le bruit permanent de l’agitation frénétique qui porte, dans une invraisemblable et stérile course, les énergies vers les réalités non essentielles et périphériques. Saint-Martin insistera sur ce point avec force :

« Par ses imprudences, l’homme est plongé perpétuellement dans des abîmes de confusion, qui deviennent d’autant plus funestes et plus obscurs, qu’ils engendrent sans cesse de nouvelles régions opposées les unes aux autres et qui  font que l’homme se trouvant placé comme au milieu d’une effroyable multitude de puissances qui le tirent et l’entraînent dans tous les sens, ce serait vraiment un prodige qu’il lui restât dans son cœur un souffle de vie et dans son esprit une étincelle de lumière […] l’œuvre véritable de l’homme se passe loin de tous ces mouvements extérieurs. » (Ecce Homo, § 4).

L’œuvre véritable se passe effectivement loin de l’extérieur car c’est dans l’interne, derrière le second voile du Temple que se déroulent les rites sacrés, qu’ont lieu l’authentique culte spirituel et la liturgie divine célébrés par l’exercice constant de la prière et de l’adoration. » [2]

On ne saurait donc trop insister, pour ceux souhaitant avancer sérieusement dans la « carrière », de prendre très au sérieux les lumières fort heureusement rappelées dans « L’Esprit du Saint-Martinisme », et les encourager à se plonger avec attention dans les pages de ce livre essentiel pour la parfaite compréhension des critères spirituels véritables, afin de ne pas s’égarer dans les vapeurs frelatées et souvent infectées des « voies externes », et s’approcher réellement des régions célestes.

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

1 – « Toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d’incertitudes et de dangers… ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu’inutile et dangereux, puisqu’il n’y a que le simple de sûr et d’indispensable » (Saint-Martin aux Coëns du Temple de Versailles, Lettre de Salzac, mars 1778)

2 – J.-M. Vivenza, L’Esprit du Saint-Martinisme, Louis-Claude de Saint-Martin et la ‘Société des Indépendants’’, La Pierre Philosophale, 2020, pp. 184-186.

Entretien avec Jean-Marc Vivenza sur le « Mystère de l’Église intérieure »

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Après la publication récente de son livre « Le Mystère de l’Église intérieure » (La Pierre Philosophale, 2016), Jean-Marc Vivenza vient d’accorder un « Entretien », disponible sur le blog des éditions La Pierre Philosophale, dans lequel il revient sur les principaux thèmes de son ouvrage. En raison de l’importance des sujets abordés et des développements qui sont effectués par l’auteur, nous portons à la connaissance de nos lecteurs ces propos absolument passionnants qui éclairent de façon remarquable de nombreux points fondamentaux : la théurgie des élus coëns, la voie selon l’interne d’après Saint-Martin, le Régime écossais rectifié, Origène, le dualisme, le statut ontologique du monde créé, la préexistence des âmes, la doctrine de la réintégration, la nouvelle naissance de l’homme, la nature de Dieu, etc.

ENTRETIEN INÉDIT SUR

« LE MYSTÈRE DE L’ÉGLISE INTÉRIEURE »

AVEC JEAN-MARC VIVENZA 

(Octobre 2016)

– 1° Le mystère de l’église intérieure est-elle la praxis du martinisme ou  de la Société des Indépendants, société imaginée par Louis-Claude de  Saint-Martin ? Je m’explique les élus coëns pratiquaient la théurgie comme  praxis « faute de mieux » écrira Martinès de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz de son côté préconisait la bienfaisance active, que faut-il en penser ?

Cette question appelle plusieurs précisions.

Tout d’abord «le mystère de l’église intérieure » n’est pas une « praxis » mais, comme son intitulé l’indique, un « mystère », ce qui est relativement différent, car ouvrant sur une connaissance, ou plus exactement une « révélation » vécue intérieurement en un mouvement d’authentique transformation substantielle, portant sur ce qu’il en est, en réalité effective, de la Divinité et de sa nature. C’est là, d’ailleurs, tout l’objet de la 3ème partie du livre qui a pour nom : « La naissance de la Divinité dans l’âme à partir du néant ». Il ne s’agit de ce fait, en aucun cas d’une « praxis martiniste », ou de la Société, dite des « Indépendants » ou des « Intimes » dont Saint-Martin se déclarait le fondateur [1] – bien qu’être membre de cette Société mystique c’est, bien évidemment, accueillir, se disposer et s’ouvrir à la possibilité d’un tel processus -, mais d’une « œuvre » se produisant dans le silence le plus profond de l’âme de certains êtres de désir, qui sont conduits et guidés, invisiblement, par des voies secrètes vers les régions célestes, sublimes et transcendantes, là où est dévoilée entièrement, en sa parfaite nudité essentielle, l’ultime Vérité.

Quant à la pratique qui donne accès à ce « mystère », elle est assez différente, pour le moins, entre Martinès de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint-Martin, ce dernier regardant en effet son premier maître, Martinès, comme en étant demeuré, dans la voie théurgique qu’il préconisait, à une initiation « selon les formes », critique plutôt sévère sous la plume du Philosophe Inconnu [2] qui ne mâcha pas ses mots lorsqu’il le jugea nécessaire [3], signifiant pour lui que pour réaliser notre « objet », ou la « grande affaire », il ne convient pas, et en aucun cas, de s’encombrer de méthodes inutiles, obsolètes et même « dangereuses » comme l’est la théurgie qui peut même « augmenter les maux de l’homme » [4], mais, tout au contraire, d’engager un dépouillement absolu de l’âme afin de parvenir à la contemplation du Divin, et de cette contemplation, réalisée en mode subtil, faire naître le Divin en nous.

Telle est la voie exposée par Saint-Martin, et non une autre, c’est celle qu’il décrivit dans l’ensemble de ses ouvrages, ceci avec une rare constance ; y être fidèle, être fidèle à cette voie « selon l’interne », c’est donc être fidèle, non seulement à Saint-Martin évidemment, mais surtout à ce que l’homme se doit d’accomplir, ontologiquement, depuis les origines, époque où s’étant écarté du sentier qui le relie avec l’éternité il a été réduit en une existence grégaire, ayant anéanti ses facultés.

S’écarter de cette voie de « réintégration », c’est donc rejoindre, pour de vains motifs, où se conjuguent le plus souvent comme depuis l’aube des temps, l’aveuglement volontaire et l’orgueil, le royaume des ombres dominé, selon l’expression du Philosophe Inconnu, par le « principe de ténèbres » [5].

–  Je vous cite : « Maître Eckhart fit intervenir une idée vraiment novatrice, développant ses vues audacieuses à partir de ce qu’il nommera « les deux néants », à savoir celui de Dieu, en tant que néant originel et fondateur qui n’est rien de ce qui est, et le « non-être », celui dont est tiré l’homme, un second « néant » en tant que possibilité infinie à l’intérieur de laquelle le Créateur décide de faire surgir les êtres créés à partir de rien : ex nihilo [6].» Le sens de la vie et de la mystique est donc rien moins, dans la  conception « ex nihilo », que de conduire l’homme, dans un progrès  continu, du néant à la condition divine. N’est-ce pas antinomique avec la notion de chute portée et revendiquée par le Régime écossais rectifié par exemple ? Dans  la conception religieuse « ex deo » le mouvement n’est-il pas différent, n’est-il pas, non plus ascendant mais descendant ? Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes ici, avec Maître Eckhart, dont il est fait allusion, dans un registre métaphysique qu’il convient de bien comprendre sous peine de s’égarer grandement, en confondant les niveaux d’où s’exprime ce discours.

Qu’est-ce au fond que la perspective de « divinisation » eckhartienne, dont hérite Saint-Martin – cette notion ne se trouvant pas chez Martinès qui reste totalement distant sur ce sujet, et observe un total mutisme à son égard -, par l’intermédiaire de Jacob Boehme, son second maître du point de vue de la chronologie mais le premier selon l’Esprit ?

Il s’agit tout simplement, si l’on peut dire, de l’engendrement de la Divinité dans l’âme, et il est ici question, dans la problématique soulevée, certes d’une naissance, mais pas n’importe laquelle, car c’est celle, extraordinaire s’il en est, de l’Être divin Lui-même ! Un Être divin considéré, théoriquement sur le plan théologique, comme incréé, non-né, éternel. Or, dans ce cadre ontologique, cet Être ne possède son être qu’à partir de son avènement dans et par l’âme de l’homme ; il est dépris de lui-même et séjourne dans l’absence d’une absolue pauvreté existentielle, car il « n’existe pas » ; l’Être n’étant rien de ce qui est, il est un pur néant, un « Non-Être ». C’est un changement prodigieux par rapport au discours de la scolastique et de la théologie classique. On ne mesure donc pas réellement ce que cette proposition possède comme aspect radicalement renversant, car il y a là la rencontre entre deux « néants », le « Néant suressentiel » en attente de sa révélation, et le « néant » de la créature, portant, mais en potentialité, la responsabilité de la génération du Verbe. Nous sommes ainsi en présence d’un mouvement dialectique, d’un « vortex » suressentiel, qui n’est plus ni ascendant ni descendant, ou pour le dire autrement ni « transcendant », ni « immanent », mais « méta-ontologique », puisqu’il participe d’une ontologie en mode négatif, c’est-à-dire d’une « ontologie négative ».

C’est pourquoi, en raison du rôle majeur de l’esprit dans l’engendrement de la Divinité, Saint-Martin est fondé lorsqu’il affirme : « tout tient à l’esprit, et tout correspond à l’esprit » (Le Ministère de l’homme-esprit, 1èrePart., « De la nature »), car sans cet « esprit » qui est un intermédiaire existentiel, un authentique « médium », il n’y aurait rien, rien de manifesté, rien de connu ni rien de révélé, le Divin subsisterait dans le Non-Être suressentiel en quoi il a son séjour depuis toujours et pour toujours. Ceci impliquant que sans « l’Esprit », Dieu n’existerait pas.

De la sorte, comme exprimé dans le Mystère de l’Église intérieure : « L’esprit de l’homme, en tant que « médium », est donc un lieu de passage, un germe et une sève par lesquels les régions divines et la Divinité elle-même, traversent l’écran des ténèbres matérielles assimilables au « non-être », afin que, par cette entrée – par, et dans le « non-être » -, elles surgissent dans l’être, et c’est en ce lieu négatif, quoique en un mode paradoxal puisque le visible y relève de la nuit et la nuit de la lumière invisible, et en nul autre, que s’effectue la génération du Verbe en une sorte de vertigineux et déroutant mode d’anéantissement …[7]»

– 3° Vous écrivez dans l’appendice traitant de la préexistence des âmes : « Cette « émanation » qui s’est déroulée « avant le temps » (Traité, 1), représente donc un acte correspondant à ce que les théologiens de l’Église entendent, et condamnent, sous le nom de « préexistence des âmes », soit une génération ayant été effectuée avant qu’Adam ne soit précipité dans un corps de matière, faisant que le mineur spirituel est un être éternel de par son caractère d’être spirituel  [8].» N’est-ce pas toute la différence entre ces deux conceptions « ex nihilo »  et « ex deo » ? En privilégiant l’aspect « ex deo » ? Même si les frontières entre ces deux conceptions ne sont pas si tranchées, l’Église n’a-t-elle  pas perdu l’Esprit ou pour le moins confondu avec l’âme ? Cette vision  dualiste (corps-âme) partagée par Willermoz dans son « Traité des deux natures » n’est-elle pas obsolète aujourd’hui ?

La théorie de l’émanation, soutenue par Martinès de Pasqually, s’inscrit, bien qu’en lui apportant des lumières singulières, dans le discours théologique de la Cause transcendante, c’est-à-dire un discours qui pose, à l’origine et au principe de tout, un Dieu créateur possédant les caractères propres à son essence, soit l’éternité, l’omnipotence et l’omniscience.

Dans ce cadre théorique, Dieu crée en effet toutes choses « ex-nihilo », c’est-à-dire à partir de rien d’existant auparavant (et non à partir d’un « rien substantiel »), et leur confère l’être, un être qui est donné et reçu. C’est ce qui est exprimé dès les premières lignes du Traité sur la réintégration des êtres : « Avant le temps, Dieu émana des êtres spirituels, pour sa propre gloire, dans son immensité divine. » (Traité, § 1).

Mais il y a chez Martinès un élément novateur, ou du moins très différent de l’enseignement de l’Église depuis la condamnation des thèses d’Origène au VIème siècle [9], qui tient à la notion de « nécessité », ce qui en fait une thèse inacceptable pour les docteurs, théologiens et les pères, en ce sens que cette « nécessité » implique une contrainte subie de la part de Dieu, qui se serait vu, au commencement des temps, dans l’obligation de créer le monde matériel pour y emprisonner les esprits rebelles : «Ces premiers esprits ayant conçu leur pensée criminelle, le Créateur fit force de lois sur son immutabilité en créant cet univers physique en apparence de forme matérielle, pour être le lieu fixe où ces esprits pervers auraient à agir et à exercer en privation toute leur malice. » (Traité, § 6).  Dieu, qui fait « force de lois sur son immutabilité en créant cet univers physique »,  est donc victime, en quelque sorte, de sa propre création ; une révolte ayant éclaté au sein de l’immensité divine, il lui est devenu « nécessaire », en faisant « force de lois sur lui-même », c’est-à-dire par contrainte et en allant contre ses plans, d’ordonner la constitution d’une « matière » ayant fonction d’être un cachot dans lequel les esprits rebelles expient leur faute.

Ce monde matériel, de par son origine contrainte ou « nécessaire », est donc qualifié par Martinès « d’apparent », ce qui renforce plus encore l’éloignement par rapport aux positions ecclésiales, car c’est que ce qui est dit « apparent » ne signifie pas seulement inexistant ou irréel, mais est synonyme dans la langue de Pasqually de « créé », et en ce qui concerne la matière, créée de façon imparfaite, impure et souillée « puisqu’elle est le fruit de l’opération d’une volonté mauvaise » (Traité, § 30), produite, qui plus est, non directement par Dieu, mais par des esprits inférieurs agissant sur ordre du Créateur pour former les corps à partir des trois essences spiritueuses : « les esprits inférieurs, ayant reçu l’ordre du Créateur pour la construction de l’univers, ainsi que l’image de la forme apparente qu’il devait avoir, produisirent d’eux-mêmes les trois essences fondamentales de tous les corps, avec lesquels ils formèrent le temple universel (…) des esprits inférieurs producteurs des trois essences spiritueuses d’où sont provenues toutes les formes corporelles » (Traité, § 256).

On est donc dans un climat théorique, propre à celui de la doctrine de la réintégration, extrêmement différent de ce qu’enseignent toutes les Églises au sujet de la création du monde, cette « nécessité » sur laquelle insista d’ailleurs fortement Origène, étant violemment rejetée depuis le VIèmesiècle par tous les conciles et la dogmatique de l’ensemble des confessions chrétiennes.

Il y a donc bien une distance observée à l’égard du monde, tant chez Martinès que ses deux principaux disciples : Willermoz et Saint-Martin, qui tiennent exactement les mêmes propos et affirment des thèses absolument identiques concernant le monde matériel créé sous contrainte « nécessaire », à savoir que sans prévarication des esprits rebelles il n’y aurait jamais eu de Création ni même d’homme, et ce point est en contradiction absolue, ceci rappelé encore une fois, d’avec la conception de la Création selon le dogme de l’Église pour lequel la Création n’est pas une conséquence de la Chute, mais un don d’amour, l’expression d’une générosité diffusive, un témoignage de pure Charité. Avec Martinès la tonalité est de ce fait tout autre, radicalement autre même comme on peut en juger : « Sans cette première prévarication, aucun changement ne serait survenu à la création spirituelle, il n’y aurait eu aucune émancipation d’esprits hors de l’immensité, il n’y aurait eu aucune création de borne divine, soit surcéleste, soit céleste, soit terrestre, ni aucun esprit envoyé pour actionner dans les différentes parties de la création. Tu ne peux douter de tout ceci, puisque les esprits mineurs ternaires n’auraient jamais quitté la place qu’ils occupaient dans l’immensité divine, pour opérer la formation d’un univers matérielPar conséquent, Israël, les mineurs hommes n’auraient jamais été possesseurs de cette place et n’auraient point été émanés de leur première demeure ou, s’il avait plu au Créateur de les émaner de son sein, ils n’auraient jamais reçu toutes les actions et les facultés puissantes dont ils ont été revêtus de préférence à tout être spirituel divin émané avant eux. » (Traité, § 237).

Cette vision séparant ainsi avec vigueur le corps de matière dégradée, de l’âme émanée, partagée par Willermoz dans son « Traité des deux natures», peut-elle être qualifiée de  dualiste ?

D’une certaine manière incontestablement, et il faut répondre par l’affirmative, elle est même l’expression en terrain initiatique, d’un origénisme dont on sait qu’il influença grandement, plus tard, le dualisme médiéval [10].

D’autre part cette vision, me dites-vous, n’est-elle pas obsolète aujourd’hui ?

Mais pour quelle raison le serait-elle ?

Les thèses d’Origène, comme celles de Pasqually, n’ont pas vocation à « évoluer » avec l’Histoire, elles n’ont pas à être « amendées », « contrariées » ou « enrichies », elles sont l’expression d’une position métaphysique qui n’est pas soumise aux vicissitudes et caprices du temps, mais qui participe d’un enseignement, désigné comme sacré par Willermoz dans ses Instructions, et dont il affirme qu’il fut dispensé, en tant que « sainte doctrine » depuis Moïse [11], enseignement que connut parfaitement le christianisme primitif. Elles exigent donc ces thèses, notamment dans un cadre initiatique dont la fonction est de leur servir d’écrin et de conservatoire protecteur, d’être certes étudiées, approfondies et méditées, mais aussi et surtout respectées en fidélité. Ce rappel insistant au respect et à la fidélité est d’ailleurs, tout le sens de mon travail théorique depuis plusieurs années.

– 4° Votre ouvrage La doctrine de la réintégration des êtres publié aux éditions La Pierre Philosophale en 2012, éclaire d’un jour nouveau cette approche de la création du monde selon Origène. Essayons peut-être d’aller un peu plus loin en votre compagnie. En effet, il existe une différence entre « chute » et « création » selon Origène. C’est en commentant la parole du Christ, citée par l’évangile de saint Jean : « Vous êtes d’en bas (katô), moi je  suis d’en haut(anô) » (Jean, VIII, 23), qu’Origène va être amené à préciser le sens de katabolèMais comment peut-il y avoir un lien avec « l’en haut », si ce monde dans lequel nous nous trouvons est une création consécutive à une chute(katabolè) ?

Permettez-moi, au préalable, afin d’en situer le contexte, de dire quelques mots à propos de ce qui a motivé la rédaction de La doctrine de la réintégration des êtres en 2012. Ma décision participe du constat de la situation très préoccupante dans laquelle se trouvait la doctrine dont le Régime rectifié est le dépositaire dans de nombreuses structures initiatiques dans lesquelles on constatait, et l’on constate encore, un net désintérêt, un oubli, une ignorance, voire même un profond rejet ou une vigoureuse hostilité à l’égard d’un enseignement pourtant intrinsèquement lié à l’héritage willermozien. Mais, plus inquiétante encore, était, et demeure, la tendance – celle-là même qui conduisit à la décision d’aller jusqu’à modifier en son essence l’organisation fondée par Camille Savoire lors du réveil du Régime en France en 1935 en la transformant, au nom du concept de « franc-maçonnerie chrétienne », en une obédience « constituée » (sic) de plusieurs rites et coiffée d’une « aumônerie » (re-sic) -, affirmant trouver une parfaite « harmonie » entre les thèses de Willermoz et les dogmes de l’Église alors que le Rectifié professe, de façon implicite dans les Instructions destinées à tous les grades, et de façon explicite dans les Instructions secrètes de sa classe dite « non-ostensible », des thèses condamnées par l’Église et ses conciles, qui soutiennent la nature purement spirituelle d’Adam avant la chute, la création du monde décidée « nécessairement » en raison d’une contrainte imposée (la « cause occasionnelle ») – qui plus est effectuée non par Dieu mais par des esprits intermédiaires -, l’emprisonnement dans un corps de matière de l’homme en conséquence de sa prévarication, la vocation à la dissolution des éléments de l’Univers créé lors de la fin des temps, la résurrection incorporelle du Christ et la destination immatérielle des créatures dans l’éternité [12].

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Revenons à votre question, portant sur le comment du lien entre « l’en haut » et la création consécutive à une chute, c’est-à-dire « l’en-bas » ?

Les affirmations soutenues par Origène, au sujet d’une création du monde pensée comme une « chute », provient de son examen de la formule utilisée par les évangélistes lorsqu’ils évoquent la « fondation du monde » (Matthieu, XIII, 25 ; XXV, 34 ; Luc XI, 50 ; Jean, VIII, 23 ; XVII, 24),formule reprise ensuite par saint Paul dans ses Épîtres, qui désigne bien une « descente », une dégradation, remarquant qu’était employé le terme καταβολή (katabolè), provenant du verbe καταβάλλω (kattaballô), c’est-à-dire l’action de « jeter de haut en bas » pour parler de la création du monde matériel. Origène en déduisit que cela ne provenait pas d’un contresens de leur part, mais bien d’une nette volonté de nous indiquer le caractère descendant du geste créateur, alors même qu’il eût été possible, et normal en pareille circonstance, d’utiliser le terme  kτίσις (ktisis), signifiant positivement « Création » au sens plénier et originel. Ainsi donc, Origène en est arrivé à considérer, sans doute nourri et influencé par les thèses des écoles néo-platoniciennes qui dominaient à Alexandrie en son temps, que ce monde matériel avait été la conséquence d’une « chute », celles des âmes qui, par leur faute, ont mérité d’être précipitées et incorporées en des formes matérielles, comme il l’explique dans le Péri Archon, qu’il n’est jamais inutile de citer : « S’il en est ainsi, sont descendues de haut en bas non seulement les âmes qui l’ont mérité par leurs mouvements divers, mais encore celles qui pour servir ce monde ont été menées, bien que ne le voulant pas, de ces réalités-là, supérieures et invisibles, à ces réalités-ci, inférieures et visibles […] pour ces âmes qui, à cause des trop grandes défaillances de leurs intelligences, eurent besoin de ces corps plus épais et plus solides, et en vue de ceux à qui cela était nécessaire, ce monde visible a été institué. À cause de cela, par la signification de ce mot katabolè (καταβολή) est indiquée la descente de tous du haut en bas [13].» Est-ce que cette situation, celle d’un monde dans lequel nous nous trouvons consécutif à une dégradation, à une « chute » des âmes précipitées d’un état spirituel en des formes matérielles corruptibles, rend encore possible un lien entre le haut et le bas, sachant que le Christ fit cette solennelle déclaration : «Vous êtes d’en bas (katô), moi je  suis d’en haut (anô) » (Jean, VIII, 23) ?

Du point de vue mondain, certes non, aucun lien n’est possible, ni envisageable, entre le corruptible et l’incorruptible.  Ce qui est de l’ordre de la chair est voué à la mort et au néant !

Ces deux ordres, celui de l’esprit et celui de la chair, sont absolument antithétiques de par leur origine totalement différente, l’ordre de l’esprit est « d’en haut », l’ordre de la chair est « d’en bas », c’est pourquoi il y a deux origines distinctes et opposées [14], à quoi correspond deux naissances différentes : « Ce qui est né de l’Esprit est esprit, ce qui est né de la chair est chair » (Jean III, 6).

Toutefois, la réponse se trouve ici.

La seule manière de « communiquer », d’établir un « lien » entre le « haut » et le « bas », est de se faire Esprit ; de naître « en l’Esprit », de « faire place à l’Esprit » comme nous y invite Saint-Martin.

Le dialogue du Christ avec Nicodème, déjà brièvement évoqué par la citation de saint Jean, est essentiel de ce point de vue : « Il y avait un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, sénateur des Juifs, qui vint la nuit trouver Jésus, et lui dit : Maître ! nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu pour nous instruire, comme un docteur : car personne ne saurait faire les miracles que vous faites, si Dieu n’est avec lui. Jésus lui répondit : ‘‘En vérité, en vérité je vous le dis : personne ne peut voir le royaume de Dieu, s’il ne naît de nouveau’’. Nicodème lui dit : ‘‘Comment peut naître un homme qui est déjà vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère, pour naître une seconde fois ?’’ Jésus lui répondit : ‘‘En vérité, en vérité je vous le dis : si un homme ne renaît de l’eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair, est chair ; et ce qui est né de l’Esprit, est esprit. Ne vous étonnez pas de ce que je vous ai dit, qu’il faut que vous naissiez de nouveau. L’Esprit souffle où il veut, et vous entendez sa voix : mais vous ne savez d’où il vient, ni où il va : il en est de même de tout homme qui est né de l’Esprit’’. » (Jean III, 1-8).

Or cette « renaissance », est la véritable naissance, une  μετάνοια (métanoïa), une mutation, ou plus exactement une « transmutation » qui doit être réalisée par  des  purifications successives, par un engendrement essentiel de notre « Esprit », que Saint-Martin nomme « Être intellectuel » : « Notre Être intellectuel lui-même, dans son état présent, est une espèce d’insecte, relativement aux êtres à qui la corruption et le temps ne sont pas connus. Car, quoiqu’il ait reçu avec l’émanation le complément de son existence, il est assujetti,  depuis sa chute, à une transmutation continuelle de différents états successifs,  avant d’arriver  à son  terme. » (Le Tableau naturel, § VIII). Cette « transmutation » par purifications successives, une « transmutation » s’effectuant sur le plan spirituel, se produit  dans le fond de l’âme (abditus mentis), là où la Divinité s’engendre elle-même, dans le mystère secret du silence intérieur par lequel, dans une « opération » invisible, le divin procède à son engendrement : « Dieu opère dans l’âme sans aucun intermédiaire – image ou ressemblance – mais bien dans le fond, là où jamais ne pénétra aucune image que Lui-même, en son Être propre. Cela, aucune créature ne peut le faire […] Il l’engendre exactement de la même manière qu’Il l’engendre dans l’éternité, ni plus ni moins [15]

On le voit, si l’âme, dépositaire d’une essence unique et incréée en raison de son émanation, parvient jusqu’à l’origine même d’où provient le premier commencement, alors elle peut devenir, en acte ce qu’elle était en puissance seulement, soit la pierre fondamentale d’où surgit en son « aurore naissante » la Divinité, et dès lors, la communion entre ce qui est « en haut » et ce qui est « en bas », peut s’accomplir, en mode spirituel pur.

On notera d’ailleurs, que c’est sur cette « pierre » secrète où la Divinité est née, que reposent les sept colonnes de l’Église intérieure : « ‘‘Faites place à l’Esprit’’ […] Comment cette Église serait-elle renversée ? Ses sept colonnes reposent sur la sainteté, et elles s’élèvent jusque dans la demeure du Très-Haut ; là elles puisent continuellement la sève divine, et la rapportent jusqu’aux saints fondements du temple. » (Le Nouvel homme, § 14).

Dès lors, dans ce règne de « l’Esprit », se comprend aisément ce qu’Origène soutient dans le Péri Archon concernant le caractère finalement similaire et identique des différentes époques transitoires pour les âmes, que ce soit « ici-bas » ou « au-delà » les régions étant entièrement transcendées en ce domaine, formant, de manière constante en mode d’invisibilité dans l’ordre des vérités surnaturelles, un unique instant ontologique dans lequel jamais rien ne fut, jamais rien n’est advenu, et jamais rien ne cessera au sein l’éternité incréée : « Et si le commencement qu’elles ont eu est pareil à la fin qu’elles espèrent, elles furent déjà sans aucun doute, dès le début, dans les réalités qu’on ne voit pas et qui sont éternelles [16].»

– 5° En début d’entretien, nous avons évoqué la praxis des élus coëns, puis celle de l’Église intérieure, que vous développez longuement dans ce nouvel ouvrage «Le mystère de l’Église intérieure », et dont vous venez de nous éclairer l’un des points essentiels, mais pourrions-nous évoquer celle des membres du Régime rectifié ? Par ailleurs, est-ce que la classe des Profès prépare à la théurgie ? Le RER serait-il l’antichambre, soit des  élus coëns, soit du martinisme ?

Que les choses soient bien claires. Le caractère « opératoire » du Régime rectifié relève d’une méthodologie originale qui n’est ni celle des élus coëns, ni celle des disciples de Saint-Martin, et c’est pourquoi, le Rectifié n’est l’antichambre de quoi que ce soit, si ce n’est rien d’autre que de lui-même ; le Régime est parfaitement autonome et entièrement autosuffisant, mais encore convient-il qu’il soit pratiqué authentiquement pour délivrer à ceux qui en sont membres toute l’extraordinaire potentialité initiatique dont il est le détenteur de par l’Histoire.

On sait la prévention du Philosophe Inconnu pour les associations humaines [17], alors qu’au contraire Willermoz, voyant précisément la faiblesse constitutive des hommes, croyait que des cadres structurants leur étaient nécessaires pour s’élever vers l’Unité. Le premier nous lègue, par sa théosophie, une voie d’accès à la Divinité à mettre en œuvre dans le « fond de l’âme », voie pratiquée par des solitaires formant la « Société des Intimes », dans le silence et la prière. Le second un système fortement hiérarchisé, maçonnique et chevaleresque, fondé sur un enseignement doctrinal qui est délivré par des Instructions, spécifiques à chacun des grades de l’Ordre.

Ainsi Jean-Baptiste Willermoz, observant une grande fidélité à l’égard de l’enseignement de Martinès de Pasqually, propose une œuvre de régénération en quatre temps : « expiation », « purification », « réconciliation » et « sanctification »,  suivant quasiment pas à pas les différentes étapes qui virent Adam être dépossédé de son état glorieux, puis expulsé de l’Éden pour venir endurer en ce monde ténébreux l’éprouvante douleur d’un exil, ce qui lui vaudra, de par une pénible épreuve (« expiation »), tout d’abord subie (« purification ») mais que tout homme aura la nécessité d’accepter (« réconciliation » ), et de mettre en œuvre (« sanctification »), ceci afin de bénéficier de la grâce salvatrice du Divin Réparateur offerte depuis le Calvaire, gratuitement et librement, à toute créature désireuse de retrouver, par la foi, le chemin qui conduit à l’Être éternel.

Préservant l’héritage de Martinès de Pasqually, son incontestable maître dans le domaine de l’initiation, bien qu’il en corrigea nettement les conceptions sur deux points essentiels touchant à la Trinité et à la double nature du Christ, Willermoz confia la mission de conserver dans toute son intégrité la doctrine de la  réintégration aux membres participant des ultimes niveaux de son Ordre, c’est-à-dire aux frères introduits dans les classes secrètes de la Profession, et institua une sorte de cénacle à l’intérieur de l’Ordre, par delà le dernier grade dit « ostensible » de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, cénacle qui fut le cœur caché et voilé du Régime, et dont le devoir était de rigoureusement veiller aux fondements essentiels de la doctrine,  d’en approfondir les éléments, d’en répandre doucement et avec pédagogie les principes et, surtout, tâche première et essentielle, d’en conserver le dépôt intact ce qui défini d’ailleurs dans ses devoirs et sa fonction supérieure, le rôle précis du « Haut et Saint Ordre » [18].

L’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, sera ainsi conçu pour être l’écrin de « l’Ordre mystérieux » qui est l’essence même du Régime rectifié, sa substance intérieure secrète. Ses travaux se dérouleront dans l’invisible et auront pour objet de se consacrer à l’étude et à la conservation de la doctrine de la réintégration dont il est le dépositaire, doctrine sacrée qui a un but essentiel et très élevé que peu d’hommes sont dignes de connaître ; Willermoz écrira du « Haut et Saint Ordre » :« Son origine est si reculée, qu’elle se perd dans la nuit des siècles ; tout ce que peut l’institution maçonnique, c’est d’aider à remonter jusqu’à cet Ordre primitif, qu’on doit regarder comme le principe de la franc-maçonnerie ; c’est une source précieuse, ignorée de la multitude, mais qui ne saurait être perdue : l’un est la Chose même, l’autre n’est que le moyen d’y atteindre. [19]»

« Certes toute la création porte en elle l’espoir de la liberté, afin d’être libérée de la servitude de la corruption, lorsque les fils de Dieu, qui sont tombés ou ont été dispersés, seront rassemblés dans l’unité, ou lorsqu’ils auront accompli dans ce monde toutes les autres missions que connaît seul Dieu, artisan de l’univers. »

Origène, Traité des Principes.

« Ton Être intellectuel [est] le véritable temple ; les flambeaux qui le doivent éclairer sont les lumières de la pensée qui l’environnent… le sacrificateur c’est ta confiance… les parfums et les offrandes, c’est [ta] prière, c’est [ton] désir et [ton] autel pour le règne de l’exclusive unité. »

Saint-Martin, Le Tableau naturel.

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Le mystère de l’Église intérieure

ou la « naissance » de Dieu dans l’âme

Le cœur métaphysique et ontologique de la doctrine saint-martiniste

Notes.

[1] « C’est cette Société que je vous annonce  comme étant la seule de la terre qui soit une image réelle de la société divine,  et dont je vous préviens que je suis le fondateur. »  (Louis-Claude de Saint-Martin, Le Crocodile, Chant 91).

[2] « Je ne regarde tout ce qui tient à ces voies extérieures que comme les préludes de notre œuvre, car notre être, étant central, doit trouver dans le centre où il est né tous les secours nécessaires son existence (…) je me suis senti de tout temps un si grand penchant pour la voie intime et secrète, que cette voie extérieure ne m’a pas autrement séduit, même dans ma plus grande jeunesse ; car c’est à l’âge de vingt-trois ans que l’on m’avait tout ouvert sur cela aussi, au milieu de choses si attrayantes pour d’autres, au milieu des moyens, des formules et des préparatifs de tout genre, auxquels on nous livrait, il m’est arrivé plusieurs fois de dire à notre maître : Comment, maître, il faut tout cela pour le bon Dieu ? et la preuve que tout cela n’était que du remplacement, c’est que le maître nous répondait : Il faut bien se contenter de ce que l’on a….»  (L.-C. de Saint-Martin, Lettre à Nicolas Antoine Kirchberger du 12 juillet 1792, baron de Liebisdorf publiée par MM. Schauer et Alp.Chuquet, in Correspondance inédite de Louis-Claude de Saint-Martin, Paris, Dentu, 1862, p. 15).

[3] « …toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d’incertitudes et de dangers, ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu’inutile et dangereux, puisqu’il n’y a que le simple de sûr et d’indispensable… » (Saint-Martin aux coëns du Temple de Versailles, Lettre de Salzac, mars 1778).

[4] « Ces établissements (mon ancienne école ou à une autre) servent quelquefois à mitiger les maux de l’homme, plus souvent à les augmenter, et jamais à les guérir…. ceux qui y enseignent ne le font qu’en montrant des faits merveilleux ou en exigeant la soumission. » (Extrait du recueil de correspondance de Saint-Martin, avec MM. Maglasson, De Gérando, Maubach, etc., appartenant à M. Munier, lettre du 5 août 1798).

[5] « Dans les unes [c.a.d. les voies secrètes et dangereuses], ce principe de ténèbres ne forme que de légères taches, qui sont comme imperceptibles et qui sont absorbées par la surabondance des clartés qui les balancent ; dans les autres, il y porte assez d’infection pour qu’elle y surpasse l’élément pur. Dans d’autres, enfin, il établit tellement sa domination, qu’il devient le seul chef et le seul administrateur. » (Ecce Homo, § 4).

[6] Le mystère de l’Église intérieure, La Pierre Philosophale, 2016, p. 107.

[7] Ibid., p. 115-116.

[8] Ibid., p. 207. « Toute forme corporelle est toujours un chaos à l’âme spirituelle divine, parce que cette forme de matière ne peut recevoir la communication de l’intellect spirituel divin, n’étant en elle-même qu’un être apparent. Le mineur, au contraire, par son émanation, est susceptible de recevoir, à chaque instant, cette communication, parce que c’est un être éternel. » (Traité, 124).

[9] Second concile de Constantinople (553).

[10] M. Dando, De Origène aux Cathares, Cahiers d’Études Cathares, XXIXe année, IIe série n° 79, Automne 1978.

[11] « La doctrine […] n’est point un système hasardé arrangé comme tant d’autres suivant des opinions humaines ; elle remonte… jusqu’à Moïse qui la connut dans toute sa pureté et fut choisi par Dieu pour la faire connaître au petit nombre des initiés, qui furent les principaux chefs des grandes familles du Peuple élu, auxquels il reçut ordre de la transmettre pour en perpétuer la connaissance dans toute sa vérité… Les Instructions sont un extrait fidèle de cette Sainte Doctrine parvenue d’âge en âge par l’Initiation jusqu’à nous […] La forme de cette Instruction a quelquefois varié selon les temps et les circonstances, mais le fond, qui est invariable, est toujours resté le même. Recevez-la donc  avec un juste sentiment de reconnaissance et méditez-en la doctrine sans préjugé  avec ce respect religieux que l’homme dignement préparé peut devoir à ce qui l’instruit et l’éclaire.  » (Jean-Baptiste Willermoz, Statuts et Règlement de l’Ordre des G. P., Ms 5.475, BM Lyon).

[12] Les vives réactions observées, qui déclenchèrent un conflit ouvert au sein du Grand Prieuré des Gaules dont j’étais, à cette époque, le Porte-parole officiel depuis huit années, ceci même avant l’édition de La doctrine de la réintégration des êtres – fait exceptionnel livre critiqué (et ses positions condamnées), avant même d’être publié -, c’est-à-dire dès le mois de mai 2012 lors de la mise en ligne d’une analyse intitulée : « Le Régime Écossais Rectifié et la doctrine de la matière – Jean-Baptiste Willermoz et la corruption de la nature de l’homme, Éclaircissements à propos de la distinction entre « l’ordre de la chair » et « l’ordre de l’esprit » (*), me firent comprendre que le problème était tout à fait sérieux, nécessitant que soient rappelés, clairement, les fondements des thèses willermoziennes, et engagé un vrai travail de retour à la doctrine du Régime rectifié.

(*) http://jean-marcvivenza.hautetfort.com/archive/2012/05/25/le-regime-ecossais-rectifie-et-la-doctrine-de-la-matiere1.html

[13] Origène, Traité des Principes, Livre III, 8e traité, III, 5-6.

[14] « …..l’Esprit contre la chair ;  ces choses sont opposées l’une à l’autre… » (Galates V, 16-17).

[15] Maître Eckhart, Sur la naissance de Dieu dans l’âme, trad. Gérard Pfister, Arfuyen, 2004, pp. 45-46.

[16] Origène, op.cit.

[17] « L’unité ne se trouve guère dans les associations elle ne se trouve que dans notre jonction individuelle avec Dieu. Ce n’est qu’après qu’elle est faite que nous nous trouvons naturellement les frères les uns des autres. » (Portrait, § 1137).

[18] Le Régime Écossais Rectifié et son Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte sont porteurs d’une base spirituelle et d’un héritage historique issus des enseignements de Martinès de Pasqually, participant d’une incontestable et directe filiation dont la Grande Profession fut détentrice de par les éléments propres qui y furent déposés par Jean-Baptiste Willermoz, lui-même, ne l’oublions pas, détenteur en tant que Réau+Croix, de l’intégralité de la transmission des élus coëns.

[19] Bibliothèque Municipale de Lyon, Instruction pour le grade d’Écuyer Novice,  ms 1778.

 

 

 

 

L’erreur christologique de Martinès et ses conséquences dramatiques

 Léon B. Crucifixion

La grave erreur christologique de Martinès, qui refuse de reconnaître au Christ la réalité des souffrances de la Passion – « Le corps du Christ ne souffrait aucune douleur dans les tourments qu’on exerçait sur lui. Si ce corps faisait quelques mouvements, ce n’était qu’une suite de l’action innée du véhicule que l’on opprimait contre sa loi de nature » (Traité, 191) – entraîne des conséquences directes sur sa méthode théurgique tirée des grimoires magiques pour obtenir la réconciliation de  l’homme. 

Le sujet a été longuement abordé, par Jean-Marc Vivenza dans son texte fondamental paru récemment : « Louis-Claude de Saint-Martin et les anges », qui nous semble dire tout ce qu’il y a comprendre sur ce à quoi conduit sur le plan initiatique cette terrible erreur qui relève de façon évidente de l’hérésie docétiste et de diverses influences gnostiques.

 Voici ces lignes importantes qui sont à méditer avec attention :

« Martinès en raison de sa christologie déficiente conjuguée à une grave erreur trinitaire, était condamné à devoir passer par les intermédiaires angéliques pour « opérer » la réconciliation de l’homme. Robert Amadou identifia parfaitement le problème : « Les faiblesses du concept martinésien tiennent à l’immaturité de sa christologie. De même la théologie martinésienne de la Rédemption est embryonnaire, plus verbale que réelle.

Certes, davantage que la mort du Christ, importe sa venue en chair et sa Transfiguration. Martines s’apparente sur ce point à l’orthodoxie, mais n’est-ce pas surtout formellement ? 

L’ambiguïté retourne. Ainsi Martines accepte la naissance virginale de Jésus, mais en privant Jésus des souffrances physiques de la Passion, par exemple ne succombe-t-il pas au docétisme ? 

Le docétisme en christologie, passe pour un trait caractéristique des gnosticismes. Ce rejet d’une compromission entre l’esprit, le divin et la matière, veut que le Christ n’ait eu que l’apparence d’un être humain fait d’une autre substance. Ainsi, le Jésus qui fut crucifié, soit aurait été un double du Sauveur (…) soit l’unique Jésus eût été impassible. Cette dernière thèse s’est trouvée chez Martinès. » (1)

C’est pourquoi, contrairement à ce que soutient Martinès, il n’est pas nécessaire, plus précisément nul n’a besoin de « travailler » à sa réconciliation par des méthodes magiques, car le disciple du Christ a été délivré de son ancienne position de déchéance à l’égard de Dieu,  il est placé par grâce, et non à cause de procédés personnels, dans une nouvelle position devant Dieu par la puissance réconciliatrice de la Passion réellement subie et vécue du Divin Réparateur qui n’était pas « en extase » ou en « contemplation » sur la Croix et qui souffrit vraiment  « des tourments qu’on exerçait sur lui ». (2)

Mais tout ceci s’explique car  « les faiblesses du concept martinésien » de réconciliation, comme l’écrit Robert Amadou, « tiennent à l’immaturité de sa christologie », qui rajoute très justement que « la théologie martinésienne de la Rédemption est embryonnaire, plus verbale que réelle », voilà les conséquences de l’erreur christologique de Martinès.

Encore une fois, l’idée que la grâce puisse être obtenue par nos propres moyens, ou par une méthode, un système, des pratiques rituelles, des cérémonies tirées des grimoires magiques, est contredite fermement par l’Ecriture  (Tite III, 5).

DESSIN THEURGIQUE (1)

Saint-Martin, dont les connaissances christologiques étaient bien plus étendues que celles de son premier maître, et qui savait que le « christianisme est l’esprit même de Jésus-Christ dans sa plénitude », comprit rapidement que les méthodes de Martinès n’étaient que du « remplacement » (Lettre à Kirchberger, 12 juillet 1792), ce qu’il ne manqua pas d’affirmer avec la fermeté que l’on sait à ceux des ses Frères dans l’initiation qu’il voyait se fourvoyer grandement dans des voies contestables, périlleuses et réellement peu recommandables.

Une question pour les modernes oublieux des souverains rappels du Philosophe Inconnu : Saint-Martin, doux au caractère mais ferme sur le plan doctrinal, stipula t-il, pour ne choquer personne et éviter de froisser ses frères dans l’initiation, que les voies étaient complémentaires, qu’elles pouvaient se conjuguer, se conjoindre en harmonie ?

La réponse nous la connaissons : Pas le moins du monde ! »

Jean-Marc Vivenza, Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges, Arma Artis, 2012, pp. 93-113.

Notes.

1. R. Amadou, Introduction au Traité sur la réintégration des êtres, Collection Martiniste, Diffusion rosicrucienne,  1995, p. 39.

2.  «(Sur la Croix) Le Christ était en contemplation avec l’esprit du Père, et les heureux mortels qui l’ont imité étaient en contemplation avec l’esprit du Fils divin. C’est là ce qui nous fait concevoir la suspension de l’action de l’âme, et la privation ou l’ignorance où le corps reste alors de ce qui s’opère, autour de lui. » (Traité, 191)

Théurgie coën et rite vaudou en Haïti…un étrange mariage

La Fête de la Saint-Jean est l’occasion en Haïti d’une cérémonie plus qu’étrange, bien qu’elle ne soit pas de nature à surprendre ceux qui connaissent un peu l’histoire initiatique de cette île, autrefois Saint-Domingue.

L’histoire Maçonnique d’Haïti peut-être partagée en deux parties : Avant 1789 (avant l’Indépendance) et après l’Indépendance, le nom indigène « Haïti » n’étant bien sûr pas encore en usage, le territoire de l’État actuel d’Haïti formant à l’époque la « partie française de Saint-Domingue », la plus riche des « îles ». La Maçonnerie d’Ancien Régime y a rencontré un très vif succès et Saint-Domingue a été un « laboratoire » de Hauts Grades.

Mais évidemment, le séjour et la disparition sur place de Martinès de Pasqually en septembre 1774, confèrent à ce lieu une place singulière à Haïti.

Et en effet, comme si les élus coëns avaient laissé quelques traces cérémonielles palpables et concrètes dans ces régions pénétrées des rites vaudous et magiques, se célèbre un rituel directement inspiré des pratiques coëns lors de la fête de la Saint-Jean aux abords du Temple maçonnique où, après avoir inscrit des noms angéliques, planté les bannières et tracé les cercles à la craie sur le sol, on place au centre un grand bûcher auprès duquel se regroupent les maçons des hauts degrés.

Le vaudou, omniprésent en Haïti, vient d’Afrique de l’ouest, mais celui pratiqué sur l’île est en plus intimement lié à la définition identitaire du peuple haïtien, puisque la cérémonie du Bois-Caïman du 14 août 1791, telle qu’elle a pu être décrite : harmonie particulière entre le chant, la danse et les sacrifices d’animaux provoquant les inévitables et énigmatiques crises de possession, tout ceci sous la direction de Boukman, chef des esclaves, mènera grâce à la révolte victorieuse à l’effondrement de l’esclavage en 1804.

Depuis, tout ce qui touche à la magie, à l’occultisme, à l’ésotérisme, à la religion et à la franc-maçonnerie, est pénétré de l’esprit du vaudou sur l’île.

C’est ce curieux mélange de rites vaudous et de théurgie des élus-coëns, qui se déroule publiquement en Haïti lors de la Saint-Jean, et auquel tous peuvent assistés, rituel peu connu mais qui est intéressant à plus d’un titre.

Ainsi certains Frères, selon la description qui nous est donnée de ce rituel, Frères qui se présentent comme « Réaux+Croix » (sic), revêtus d’aubes sacerdotales, retirent leurs chaussures et entrent dans les cercles, puis s’approchent de l’autel de bois et procèdent à son aspersion avec de l’eau bénite, des sels de mer, etc., pratiquent des offrandes d’alcool, d’eau de coco, d’huile de palme et font fumer des parfums pour purifier le lieu. Les prières préalablement recueillies sont placées dans le centre du bûcher qui représente l’autel, que les Frères haïtiens appellent «l’Arche». Enfin un mélange spécial d’encens est brûlé par un thuriféraire, et le Vénérable Maître, gardiens et orateur invoquent les puissances angéliques.

Tous les chœurs angéliques sont invoqués, on chante, on danse, on proclame des formules mélangeant  prières et formules magiques, puis, après de fougueuses circumambulations, est enfin enflammée « l’Arche » par les prêtres maçonniques qui se disent « coëns ».

Dans une extase collective, est ainsi consumé le brasier magico-coën, laissant se poursuivre tardivement dans la nuit, les libations festives de la Saint-Jean haïtienne.

Voilà un curieux exemple, mais assez démonstratif des liens harmonieux existant entre théurgie coën, magie, sorcellerie et vaudou en Haïti, exemple qui méritait d’être signalé en raison de ce mariage – dont on ne sait s’il faut le qualifier « d’heureux » ou non – entre des pratiques qui semblent à l’évidence participer de sources et de méthodes identiques, et poursuivre des buts semblables.

Un néo-coën pris au piège des évidences… explose dans sa tête !

Nous venons d’assister à un événement singulier. En effet, pour la première fois dans les sujets qui nous occupent, on assiste à la critique d’un ouvrage avant même sa sortie. La pratique est courante dans le milieu littéraire où les vanités blessées et les orgueils surdimensionnés sont légions, dans celui de l’ésotérisme le fait est extrêmement rare, pour ne pas dire inconnu.

Celui qui est à l’origine de cette initiative assez ridicule n’est lui pourtant pas un inconnu. Nous avions dans un précédent billet : « Néo-coën, ne te moque pas du Crocodile avant d’avoir atteint l’autre rive ! » noté et mis en lumière le caractère plus que problématique du personnage.

L’olibrius en question  s’agite depuis son apparition sur internet et les réseaux comme un beau diable en tant que « martinésiste chrétien », en rompant d’ailleurs tous les vœux de discrétion et de silence des Serments coëns, mais  restant muet comme la tombe à propos de ses transmissions dont on attend toujours qu’il nous fournisse les précisions demandées.

Le voilà en revanche beaucoup plus loquace pour parler d’un livre à paraître « La doctrine de la réintégration des êtres » de Jean-Marc Vivenza, dont personne ne connaît le contenu, afin de le désigner comme relevant de « vues personnelles » (sic), participant d’une « analyse non objective et partisane » (re-sic) , « enfermée dans un courant de pensée particulier » (re-re-sic), allant jusqu’à souligner « l’aspect limité de l’étude et la rigidité dogmatique de l’approche de son auteur » (re-re-re-sic) !

Et pour faire bonne mesure en conclusion, relevant d’un « penchant hégémonique, relayé par une forme de propagande, enfermant l’esprit des frères dans un mode de pensée unique et dogmatique bien éloigné par nature de l’approche initiatique. » (re-re-re-re-sic) !

Rien que ça !

Outre que le « martinésiste chrétien » semble être un parent de Madame Irma de par ses dons discutables d’extralucide,  il y a tout de même de quoi rigoler à voir celui qui n’hésite pas à tordre le cou à la pensée de Martinès, en de multiples domaines, qui est complètement passé à côté de la logique interne de la doctrine, n’ayant pas vu le caractère nécessaire de la Création, et allant jusqu’à soutenir une « résurrection de la chair » chez Pasqually, se lancer dans la critique d’analyses qu’il méconnaît.

Sa petite musique est de tenter de ramener Martinès au dogmatisme de l’Eglise. Pour ça tous les travestissements et les acrobaties sont permis, ce qui frise souvent le ridicule et prête à sourire. On a fini pas s’y habituer et aujourd’hui ses billets en forme de hoquets successifs ne suscitent que l’ironie et la plaisanterie.

Mais là, l’acrobate martinésiste chrétien, qui a raté une grande carrière de contorsionniste chez Pinder et autres cirques, s’est surpassé !

Comment peut-il savoir, sans avoir le livre en mains, si l’intention de Jean-Marc Vivenza est de « réduire et vouloir restreindre les sources d’inspiration de Martines aux seuls courants de pensée origénistes et augustinens » ? Mystère !

Alors pourquoi une telle mauvaise foi rageuse ?

L’explication est fort simple.Dans la présentation de son ouvrage Vivenza a écrit :  « Pour appréhender véritablement les enjeux de cette réflexion doctrinale importante s’il en est, il convient de clarifier deux points principaux relatifs à la sensibilité en effet « origéniste » qui fut partagée par Martinès de Pasqually (+ 1774), Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) et Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), de sorte que nous puissions comprendre en quoi l’adhésion à leur doctrine représente, non une option du point de vue initiatique lorsqu’on est membre de ses voies, mais relève d’un enseignement spirituel auquel il est nécessaire d’adhérer, faute de quoi on se met soi-même en dehors des critères d’appartenance des Ordres dont le rôle est de préserver les éléments doctrinaux établis par leurs fondateurs. »

La crainte d’être sérieusement pris en défaut sur les thèses mêmes de ceux qui furent les représentants de la doctrine de la réintégration, et de se voir placé soi-même en dehors du champ d’appartenance aux Ordres qui en découlent, provoque donc une réaction irrationnelle chez le martinésiste chrétien.

Et cette terreur est palpable à lire la suite de la pitoyable analyse apriorique : « si nous suivons la règle érigée par l’auteur de cet ouvrage, tout homme qui n’adhèrerait pas à la doctrine présentée dans l’ouvrage, c’est à dire vue au travers du prisme de cette analyse personnelle et partisane de l’œuvre de Martinès et de Willermoz, se mettrait en marge des Ordres qui se revendiquent de souche martinésienne. »

Les choses sont claires, effrayé d’apparaître comme n’adhérant pas à la doctrine, non pas exposée « selon un prisme personnel et partisan », mais objectivement rappelée par Vivenza selon les sources, les fondements et les principes des fondateurs, le martinésiste chrétien tente vainement d’ouvrir des parachutes pour éviter de s’écraser sur le sol des évidences et de se voir écarter automatiquement des domaines où il essaye péniblement d’exercer une autorité !

Peine perdue. Jugeant et rejetant avant même d’avoir lu le livre de Vivenza, car sachant l’étendue de ses falsifications, l’importance de ses travestissements, le caractère évident de ses manipulations, le martinésiste chrétien s’agite pour prévenir que tout ce qu’on va lire n’est pas vrai.

Il essaye donc de nous faire croire que :

– Non jamais il n’a voulu plier Martinès aux dogmes de l’Eglise.

– Ce n’est pas lui qui trafique la pensée de Martinès pour la faire rentrer dans le cadre d’une ecclésiologie étroite.

– Il n’a non plus à aucun moment, caché, tordu, arrangé à sa sauce Martinès pour en faire un trinitaire, un partisan de la résurrection de la chair….et demain pourquoi pas un parfait chrétien confessant à la lettre le Credo de Nicée-Constantinople !

La manœuvre est grossière, trop sans doute pour abuser le plus grand nombre. Mais l’intention partisane et la perfidie surgissent vite sous la plume du néo-coën qui écrit furieux : « exiger de frères qu’ils prennent une distance d’avec les enseignements de l’Eglise afin de pouvoir adhérer à la doctrine martinésienne – alors même que Willermoz et d’Hauterive n’eurent de cesse que de vouloir concilier les deux enseignements – est un contresens, pour ne pas dire une contre-vérité, non seulement historique mais initiatique. »

On sent bien le problème.

Refusant d’admettre que dans le christianisme de Martinès, Saint-Martin ou Willermoz, ce que souligne clairement Vivenza, à la suite précisément des maîtres qui le dirent eux-mêmes, en expliquant où se trouvent les différences et quels sont les points délicats, des positions heurtent de plein fouet les dogmes de l’Eglise, en particulier sur l’origine immatérielle d’Adam, l’incorporisation charnelle comme conséquence de la Chute, le caractère nécessaire de la Création, la disparition de la matière, etc., le néo-coën voit le piège qu’il a lui-même ouvert se refermer bientôt sur lui !

Face à sa position dogmatique et ecclésiale intenable, contredisant la pensée de Martinès, Saint-Martin ou Willermoz, le néo-coën est sans échappatoire, il est pris, cerné, coincé !

Comme l’écrit justement Vivenza il faut être cohérent :

« Soit on tient les deux bouts de la chaîne entièrement, d’un côté ou de l’autre :

– 1°) En adhérant fidèlement à la foi de l’Eglise dans ses préalables au sujet de la Création – en regardant le monde matériel ainsi qu’un don et le corps charnel de l’homme de même -, comme dans ses conséquences, en espérant logiquement en une régénération de la chair et sa vocation à l’éternité par purification et spiritualisation définitive de son essence, simplement flétrie et affaiblie non substantiellement mais accidentellement un instant par le péché, lors de la résurrection des morts.

– 2°) Au contraire en faisant siennes les thèses de Martinès, ce que firent Willermoz et Saint-Martin, en considérant que la création matérielle a été tout d’abord une punition pour les esprits révoltés, et la chair une enveloppe ténébreuse ayant transformé substantiellement les fils d’Adam en êtres de matière impure, regardant ainsi l’anéantissement des formes corporelles lors de la réintégration comme une véritable libération et le retour à l’Unité spirituelle originelle.

Ou bien alors, fatalement en ne respectant pas la cohésion interne des doctrines, en oubliant volontairement un bout de leur chaîne conceptuelle, on tombe dans le piège de l’assemblage disparate. » Jean-Marc Vivenza, Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration des êtres, 2012).

Il ne reste plus au martinésiste chrétien pour s’en sortir, pour s’extraire de l’assemblage disparate, que les armes des faibles : la calomnie, le dénigrement et le mensonge.

Mais à ce petit jeu, emprisonné entre ses contradictions et rattrapé par ses traficotages, auxquels il rajoute à présent la mauvaise foi haineuse et le jugement a priori, tout cela fait un mélange explosif qui aura toutes les chances de ne pas contribuer à faire survenir lors de ses opérations théurgiques que des entités angéliques !

Triste spectacle où conduit fatalement le grand écart schizophrénique entre une appartenance fidéiste à l’Eglise et le cheminement initiatique dans des domaines extra-ecclésiaux possédant une doctrine qui s’écarte des dogmes.

Un jour, pris au piège des évidences…..ça explose dans la tête !

Martinès de Pasqually et l’idée de Création « nécessaire » dans le Traité sur la réintégration

« Il faut vous convaincre que la matière première ne fut conçue par l’esprit bon que pour contenir et assujettir l’esprit mauvais dans un état de privation et que véritablement cette matière première, conçue et enfantée par l’esprit et non émanée de lui, n’avait été engendrée que pour être à la seule disposition des démons. » (Traité, 274.)

Un exposé magistral de la doctrine de la réintégration de Martinès de Pasqually, vient d’être effectué par Jean-Marc Vivenza, qu’il faut une fois de plus remercier pour l’immense travail qu’il effectue afin de nous permettre d’avancer tous dans la connaissance, sous le titre : « Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration, Création nécessaire, transmutation du mineur émané et anéantissement de la matière lors du retour des êtres à leur primitive origine et puissance spirituelle divine. »

Le texte est d’une telle richesse, abordant point par point les éléments fondamentaux de la doctrine de la réintégration (émanation des esprits, nature immatérielle de l’Adam primitif, dégénérescence du mineur, anéantissement de la matière, etc.), qu’il est difficile de le résumer en quelques phrases. Nous retiendrons quant à nous une chose : le rappel des bases de la doctrine sans lesquelles l’enseignement de Pasqually n’est plus authentique et devient une construction fantaisiste.

Comme il est dit dans cette analyse : «Il faut commencer par réaffirmer que Martinès c’est d’abord et avant tout une doctrine, présentant de nombreux aspects surprenants, possédant une cohérence et nous fournissant, sur de nombreux aspects obscurs de l’Histoire universelle, des éclairages essentiels, offrant, à celui qui prend la peine de s’y pencher un instant, d’entrer dans l’intelligence des causes premières et la compréhension de vérités qui lui étaient jusqu’alors inconnues. Et ce qui est extraordinaire, c’est que cette doctrine qui véhicule des thèses judaïques, platoniciennes et origénistes, semble surgir brutalement et apparaître sur le devant de la scène initiatique au XVIIIe siècle sans qu’il soit possible, pour l’instant du moins, d’en repérer l’itinéraire exact de transmission à travers les âges. »

Mais cet avertissement est suivi de précisions importantes, dont la clé se trouve dans cette mise en lumière : « La création de l’univers matériel, selon Martinès, fut imposée à Dieu pour y enfermer les esprits révoltés, de sorte qu’ils soient contenus et emprisonnés dans un cachot en forme de lieu de privation. On voit donc immédiatement la grande différence d’avec la foi officielle de l’Eglise qui repousse vigoureusement sur le plan dogmatique une telle vision (raison pour laquelle l’origénisme, qui postulait des thèses semblables, fut condamné lors du concile de Contantinople II en 553), insistant constamment sur le bienfait de la Création matérielle, témoignage de l’amour de Dieu à l’égard du monde et de ses créatures, Eglise qui ne peut que refuser avec force l’idée d’une création de la matière motivée par la nécessité d’y enserrer les démons (….). Les nombreux passages décrivant cette Création « nécessaire » sont, à l’évidence, extrêmement clairs et précis chez Martinès, qui n’hésite pas à exprimer sa vision à plusieurs endroits du Traité sur la réintégration, comme il le fera dans le « Grand discours de Moïse » où il écrit : « Sans cette prévarication, il n’y aurait point eu de création matérielle temporelle, soit terrestre, soit céleste ; (…) Tu apprendras à connaître la nécessité de toute chose créée, et celle de tout être émané et émancipé. » (Traité, 224). Pourtant, et c’est là un point solennel de la foi de « l’Eglise » entendue au sens générique du terme car toutes les confessions chrétiennes adhèrent à la même conception de la création, Dieu créa l’univers matériel par amour, non par contrainte, l’acte de création n’eut aucun caractère de nécessité, il fut un pur don divin, une offrande témoignant de l’amour du Créateur. Et l’Eglise insiste particulièrement sur ce point, nous amenant à souligner que l’on touche ici à un sujet fondamental, crucial même sur le plan dogmatique, car de la nature de la Création dépend en effet la perspective et les modalités futures du Salut pour l’homme. »

Jean-Marc Vivenza explique ainsi : « Or, et c’est là toute la difficulté qu’il est inutile de cacher, pour Martinès – cette doctrine étant reprise par la suite par ces deux principaux disciples Willermoz et Saint-Martin allant jusqu’à former une part essentielle des Instructions secrètes du Régime rectifié comme de la pensée saint-martiniste -, la création matérielle, si elle n’est pas l’œuvre d’un démiurge ce qui serait du pur gnosticisme, néanmoins, est la résultante d’une faute préalable, elle est une réponse à la prévarication des esprits révoltés contre l’Eternel, puis, dans un second temps ce qui renforce plus encore le problème, sera l’œuvre sacrilège d’Adam opérant contre la volonté du Créateur «devenu impur par son incorporisation matérielle» (Traité, 140), enfermé charnellement dans un « ouvrage impur fruit de l’horreur de son crime » (Traité, 23). Le monde matériel n’est donc pas du tout chez Martinès le fruit d’un « don » de Dieu créé par gratuité, lui ayant fait dire après les six jours que « tout cela était bon », mais il s’est au contraire imposé à Dieu par nécessité afin d’enserrer les démons, puis l’homme à son tour, dans une « prison de matière » : « Il faut vous convaincre que la matière première ne fut conçue par l’esprit bon que pour contenir et assujettir l’esprit mauvais dans un état de privation et que véritablement cette matière première, conçue et enfantée par l’esprit et non émanée de lui, n’avait été engendrée que pour être à la seule disposition des démons. » (Traité, 274.).»

Vivenza constate avec raison : « C’est en réalité du pur Origène (185-253), le seul des pères de la primitive Eglise avec Evagre le Pontique (346-399), à avoir soutenu une telle thèse !  »

Mais par delà ce constat, le plus important à notre avis est l’analyse que fait Vivenza de ce constat  de la présence d’une affirmation du caractère nécessaire de la Création chez Martinès : « On le comprend aisément, l’idée de Création « nécessaire», imposée au Créateur pour contenir les esprits pervers à l’intérieur de la matière, idée située à la source première de toute la construction doctrinale de Martinès : «Sans cette prévarication, il n’y aurait point eu de création matérielle temporelle, soit terrestre, soit céleste » (Traité, 224), entraîne logiquement une seconde idée qui lui est conjointe : l’attente de la dissolution de cette dite « matière ténébreuse », l’anéantissement de la chair impure, afin que tout retourne à l’Unité.  Pour que la chair soit sauvée et promise aux joies du Royaume, c’est-à-dire « spiritualisée », il faudrait que sa nature ne participe pas à l’origine d’une essence « nécessaire » devant être « un lieu fixe » pour que les démons puissent « y exercer toute leur malice », comme le soutient Martinès, c’est une question de logique élémentaire sur le plan métaphysique. C’est cette logique que respecte l’Eglise, pour qui la chair est à la base au sein de la création un don de Dieu. »

La suite est remarquable de clarté : « Or, la conception matinésienne de la Création, reprenant au contraire celle des courant néoplatoniciens et de l’origénisme, est une métaphysique de la nécessité, une métaphysique de l’éloignement et de la corruption de l’Unité. Ceci explique pourquoi pour Martinès, comme pour Willermoz et Saint-Martin, le composé matériel, la chair, l’univers physique, sont un « lieu de privation », un fruit ténébreux, car il est consécutif d’une rupture, d’une fracture, d’un drame céleste qui est celui de la prévarication démoniaque et ensuite adamique. La matière est donc une prison corrompue et infectée dans laquelle le premier homme, être purement spirituel ayant une forme corporelle immatérielle, non doté de chair et de matière à l’origine, a été précipité, conduisant de ce fait à l’espérance, regardée comme un bonheur auquel il est normal et légitime d’aspirer, d’un anéantissement de cette forme de matière, par une dissolution qui « effacera entièrement » la  « figure corporelle de l’homme et fait anéantir ce misérable corps, de même que le soleil fait disparaître le jour de cette surface terrestre, lorsqu’il la prive de sa lumière. » (Traité, 111). On ne saurait être plus clair sur le sort réservé à la chair et à l’univers matériel créé dans la conception de Martinès, cette destination à l’anéantissement étant soulignée à plusieurs endroits du Traité sur la réintégration des êtres : « La création n’appartient qu’à la matière apparente, qui, n’étant provenue de rien si ce n’est de l’imagination divine, doit rentrer dans le néant.» (Traité, 138). »

La conclusion pose donc une évidence que nous pensons absolument essentielle, et insiste sur une idée majeure pour ceux qui adhèrent aux idées de Martinès de Pasqually : admettre la différence et l’assumer« C’est pourquoi la volonté de chercher à concilier de force martinésisme et foi dogmatique de l’Eglise, n’a strictement aucun sens sur le plan ecclésial,pas plus qu’elle n’en a sur le plan initiatique, puisque conduisant à la constitution d’une impasse catégorique, en forme de perspective fondée sur une analyse vouée à une inévitable impossibilité. La seule attitude cohérente, si l’on veut se considérer comme participant véritablement des Ordres dont on prétend être membre, c’est d’assumer clairement la pensée des fondateurs, bien sûr l’interroger, la travailler, l’approfondir ce qui est plus que souhaitable, mais avant tout la respecter dans ses affirmations et fondements essentiels, et non chercher à la tordre ou à la transformer par d’inacceptables contorsions théoriques pour la rendre, dans un exercice improbable, « doctrinalement compatible » avec l’enseignement de l’Eglise. Nous pensons qu’une autre voie est envisageable, celle consistant à admettre la différence doctrinale, la reconnaître honnêtement, et à se considérer comme « cas particuliers » postulant la non incompatibilité entre la foi et l’anthropologie platonicienne au sein de l’épouse de Jésus-Christ. » 

On ne saurait trop remercier Jean-Marc Vivenza pour la clarification qu’il vient « d’opérer », opération sans doute la plus utile qui soit en un temps où certains aiment insister sur le « opérons-donc ! », indispensable à la juste compréhension de la doctrine de la réintégration de Pasqually pour en éviter les déformations insupportables auxquelles on assiste parfois de nos jours !

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A lire : Jean-Marc Vivenza : « Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration, Création nécessaire, transmutation du mineur émané et anéantissement de la matière lors du retour des êtres à leur primitive origine et puissance spirituelle divine ».