Le corps d’Adam selon la doctrine martinésienne

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Trois nouvelles Leçons de Lyon ont été mises à jour par Catherine Amadou dans le fonds d’archives de la Bibliothèque Municipale de Grenoble [1], qui conserve des trésors, sachant que Léonard-Joseph Prunelle de Lierre (1741 – 1828) i.o. Josephus eques a Tribus oculis, administrateur de la commune de Grenoble à compter de 1795 puis Député à la Convention, qui fut un authentique disciple de Saint-Martin et ce dès 1776, passant les dernières années de sa vie dans une intense dévotion et traduisant les Psaumes et le livre d’Isaïe, fut, avec Joseph Gilbert, l’un des intimes les plus proches du Philosophe Inconnu.

Prunelle de lièreRegistre, Fonds Prunelle de Lière, BM de Grenoble.

La reproduction d’un extrait de la leçon du 17 avril 1776, intitulée « Sur les nombres », pourrait éventuellement provoquer un émoi chez les « sarcophiles » non repentis radicalement éloignés de la doctrine martinésienne, puisqu’on peut y lire le passage suivant :

« L’homme est l’image et la ressemblance du Créateur, c’est par son corps qu’il en est l’image, et par son esprit qu’il en est la ressemblance. Mais comment son corps peut-il être l’image d’un être infini, qui n’a point de corps ? C’est qu’il est l’image abrégée de l’image ou du plan spirituel que le Créateur conçut au commencement des temps pour la création universelle qu’il donna à exécuter à ses agents ; ainsi, en ce sens, il est l’image corporelle de l’image spirituelle divine. » [2]

Rien de surprenant dans ces lignes, puisque l’enveloppe corporelle d’Adam avant la Chute, qui était destinée « pour opérer temporellement les volontés du Créateur » (Traité, 230), était une enveloppe corporelle glorieuse, en effet « image corporelle de l’image spirituelle divine ».

Faut-il pourtant en déduire, avec un empressement qui porte à sourire chez quelques interprètes fantaisistes de la pensée de Martinès, que cette image corporelle « de l’image spirituelle divine » dont Adam bénéficiait avant la Chute, « contredit complètement l’interprétation que donnent du corps certains exégètes contemporains, prétendûment (sic), selon Martines de Pasqually » ?

Evidemment non, car c’est tout simplement oublier une chose, pourtant élémentaire et fondamentale sur le plan de l’anthropogenèse, à savoir qu’entre la forme corporelle originelle d’Adam, et celle dont il est revêtu aujourd’hui, il s’est produit une tragédie : la Chute originelle.

Et cette tragédie a modifié « substantiellement » la nature corporelle d’Adam, car Adam est pourvu à présent d’une nature corporelle  « dégénérée » selon Martinès !

Voici ce qu’écrit le thaumaturge bordelais :

«Vous savez que le Créateur émana Adam homme-Dieu juste de la terre, et qu’il était incorporé dans un corps de gloire incorruptible. Vous savez que, lorsqu’il eut prévariqué, le Créateur le maudit, lui personnellement avec son œuvre impure, et maudit ensuite toute la terre. Vous savez encore que, par cette prévarication, Adam dégénéra de sa forme de gloire en une forme de matière terrestre. » (Traité, 43).

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« Adam, dépouillé de son corps de gloire, a reçu une forme matérielle impure en « punition de son crime horrible », qui est destinée à l’anéantissement. »

Cette dégénérescence a « opéré » une transmutation du corps de gloire en une forme matérielle  passive dont l’actuel mineur est constitué, qui ne supporte plus aucun contact avec la matière ténébreuse sans la détruire : « attendu qu’aucune matière ne peut voir et concevoir l’esprit sans mourir ou sans que l’esprit ne dissolve et n’anéantisse toute forme de matière, à l’instant de son apparition. » (Traité, 38).

Comme l’écrit Jean-Marc Vivenza, sur lequel nous nous appuyons pour développer notre analyse :

« Il est donc absolument impossible qu’ait pu subsister, ne serait-ce même qu’une quelconque trace, aussi infime soit-elle, du corps de gloire originel d’Adam dans la forme matérielle impure actuelle qu’il a reçue en « punition de son crime horrible », puisque si tel était le cas, cette trace subsistante aurait été immédiatement un facteur de dissolution et d’anéantissement de toute forme de matièreAinsi,et il est aisé de le comprendre,la « substance de cette forme matérielle » (Traité, 70) dans laquelle est emprisonné Adam (…) est destinée à la même fin que tout ce qui est forme de matière apparente solide passive, elle doit disparaître « au temps prescrit et limité par le Créateur » (Traité, 91). » [3]

Ce que précisait d’ailleurs Robert Amadou en son temps (+ 2006) :

« La matière réintégrée cela signifie la matière anéantie puisque son principe étant le néant, sa réintégration ne peut se faire que dans le néant c’est-à-dire qu’elle disparaîtra sauf les formes transmuées.» [4]

Ainsi, chaque mineur espère non en une « spiritualisation de sa chair » corrompue mais son anéantissement, c’est-à-dire « la réintégration de sa forme corporelle [qui] ne s’opérera que par le moyen d’une putréfaction inconcevable aux mortels. C’est cette putréfaction qui dégrade et efface entièrement la figure corporelle de l’homme et fait anéantir ce misérable corps, de même que le soleil fait disparaître le jour de cette surface terrestre, lorsqu’il la prive de sa lumière. » (Traité, 110).

Nous le voyons, la réintégration de la forme corporelle matérielle impure, selon la doctrine martinésienne véritable, c’est-à-dire non réinterprétée selon un prisme déformant imprégné de conceptions théologiques, sera un événement qui n’aura pas grand-chose à voir avec les rêveries naïves de quelques sarcophiles mal inspirés, qui trahissent allègrement la pensée de Martinès au profit de leurs vues personnelles fondées sur des opinions religieuses.

Notes.

1. Renaissance Traditionnelle, n° 168, octobre 2012.

2. Ibid., p. 214.

3. J.-M. Vivenza, La doctrine de la réintégration des êtres, (Appendice IV, la transformation substantielle d’Adam), La Pierre Philosophale, 2012, p. 199.

4. Robert Amadou, Entretien avec Michel Cazenave, France-Culture, « Les Vivants et les Dieux », 4 mars 2000.

Constant Chevillon admirateur de Jacob Boehme

On relira avec intérêt les analyses de Constant Chevillon (1880-1944), qui fut Grand Maître de l’Ordre Martiniste, ayant été inhumé aux côtés de Jean Bricaud (1881-1934) dans le cimetière de Francheville-le-Haut dans le lyonnais, et dont l’orientation métaphysique montre la grande subtilité de son esprit.

Dans un texte où Chevillon se penche sur la question de l’être et du néant, il met en lumière l’apport fondamental de Jacob Boehme, qu’un récent ouvrage portant sur le martinisme relègue pourtant étrangement au rang des maîtres secondaires.

 Nous croyons donc utile de faire bénéficier aux fidèles lecteurs du Crocodile, des réflexions précieuses de Constant Chevillon :

 « Les Kabbalistes ont dit: Aïn-Soph, horizon de l’éternité; les philosophes agnosticistes : l’Inconnaissable; les spiritualistes et les religions: Dieu. Les uns s’appuient sur la débile raison humaine et indiquent sa limite, les autres sur la révéla­tion et sur la foi; certains mêmes, admettant le concept de Dieu, ne se sont pas embarrassés dans les difficultés, car, pour eux, nous et la nature sommes Dieu et Dieu c’est la nature: ce sont les panthéistes. Pour tous les chercheurs, quelle que soit leur croyance : Aïn-Soph, l’Inconnaissable, Dieu ou la Nature sont des termes qui concrétisent l’origine de l’Etre, des êtres et de tout l’univers visible ou invisible.

Aïn-Soph et Dieu, le même concept sous deux vocables, sont transcendants; on peut reculer dans une certaine proportion la limite de l’Inconnaissable; quant à la Nature, c’est une résultante; son immanence dans le sein des êtres qui la cons­tituent, la rend solidaire de leurs métamorphoses, de leur vie et de leur mort; il est bien difficile, sinon impossible, d’intro­duire dans son essence une notion de transcendantalité sans faire immédiatement appel à quelque chose qui la surpasse et à laquelle elle se trouve, ipso facto, subordonnée.

Pouvons-nous, non pas outrepasser ces données prises dans leur sens absolu, mais les suivre assez loin pour comprendre leur raison d’être; non pas pénétrer leur essence intangible, mais analyser le secret de leur existence, racine radicale de la nôtre, pour apaiser notre soif de savoir et mettre fin à l’innommable angoisse?

Beaucoup ont essayé, aucun n’est parvenu à une solution éclatante. Nul pourtant ne paraît s’être enfoncé aussi profondément dans l’insoluble problème que le cordonnier auto­didacte et quasi illettré, Jacob Böhme. Au chapitre II de son « De Signatura Rerum », il dit : « Par delà la nature, se trouve le Rien, silence et repos éternels. De toute éternité, au sein de ce Rien une volonté s’élance vers quelque chose. Ce quelque chose qu’elle convoite, c’est elle-même, puisqu’il n’y a rien, sinon elle-même« .

Avec cette idée, sommes-nous au terme de toute métaphysi­que ou, seulement, à une étape de la pensée vers une solution qui se dérobe? Ce Rien n’est pas le néant, puisque dans son sein il y a une volonté; une volonté sans aucun doute obscure, mais qui s’affirme néanmoins par son désir d’elle-même. Ne faut-il pas faire ici, du Rien, du Néant, une entité ténébreuse, proto­type de l’Etre en soi ? C’est bien ainsi, du reste, que l’entend Jacob Böhme, puisqu’il proclame que la Volonté-Désir, le Sulphur, est une Séité, donc, un être ineffable, une essence brute, en quelque sorte, sans aucune spécification particulière. Nous n’a­vons donc pas quitté encore le point crucial de notre pensée, notre angoisse subsiste et s’accroît devant l’abîme sans fond ou­vert sous nos pieds par le philosophe allemand, lointain ancêtre de 1’hégélianisme contemporain. En effet, pour notre illuminé, la volonté, milieu dans lequel s’éveille le Désir éternel, apparaît comme un feu obscur qui désire la lumière. Le désir, qu’il nomme convoitise, resserre la volonté sur son centre imprécis, puis­qu’elle n’a rien à convoiter qu’elle-même et c’est la fixité ou, dans le langage de Böhme, 1’astringence. Mais le désir déchaîne aussi le mouvement et c’est l’expansion ou tout au moins, la pro­pension à 1’expansivité. Astringence et expansion déchirent la volonté et produisent l’angoisse douloureuse: être ou ne pas être d’où s’échappe la Nature qui « étant quelque chose, s’oppose au Rien calme et immobile ».

Nous comprenons parfaitement que la Nature puisse être quelque chose, car elle est l’épanouissement du désir en dehors de lui-même. Tout désir doit avoir un objet: il est l’indice d’un manque, d’une pauvreté. Ici, le désir tourne autour de lui-même et se déchire en une dualité idéale qui produit une forme mixte « être-néant », embryon de la nature primitive. Mais qu’est le dé­sir du Rien, du néant ? Celui-ci peut-il désirer le mouvement au sein de son éternelle immobilité ? Peut-être. Le néant désire l’être, l’être repousse le néant, la vie est dans la mort. »

 Constant Chevillon, Du néant à l’être, 1942.

Un néo-coën pris au piège des évidences… explose dans sa tête !

Nous venons d’assister à un événement singulier. En effet, pour la première fois dans les sujets qui nous occupent, on assiste à la critique d’un ouvrage avant même sa sortie. La pratique est courante dans le milieu littéraire où les vanités blessées et les orgueils surdimensionnés sont légions, dans celui de l’ésotérisme le fait est extrêmement rare, pour ne pas dire inconnu.

Celui qui est à l’origine de cette initiative assez ridicule n’est lui pourtant pas un inconnu. Nous avions dans un précédent billet : « Néo-coën, ne te moque pas du Crocodile avant d’avoir atteint l’autre rive ! » noté et mis en lumière le caractère plus que problématique du personnage.

L’olibrius en question  s’agite depuis son apparition sur internet et les réseaux comme un beau diable en tant que « martinésiste chrétien », en rompant d’ailleurs tous les vœux de discrétion et de silence des Serments coëns, mais  restant muet comme la tombe à propos de ses transmissions dont on attend toujours qu’il nous fournisse les précisions demandées.

Le voilà en revanche beaucoup plus loquace pour parler d’un livre à paraître « La doctrine de la réintégration des êtres » de Jean-Marc Vivenza, dont personne ne connaît le contenu, afin de le désigner comme relevant de « vues personnelles » (sic), participant d’une « analyse non objective et partisane » (re-sic) , « enfermée dans un courant de pensée particulier » (re-re-sic), allant jusqu’à souligner « l’aspect limité de l’étude et la rigidité dogmatique de l’approche de son auteur » (re-re-re-sic) !

Et pour faire bonne mesure en conclusion, relevant d’un « penchant hégémonique, relayé par une forme de propagande, enfermant l’esprit des frères dans un mode de pensée unique et dogmatique bien éloigné par nature de l’approche initiatique. » (re-re-re-re-sic) !

Rien que ça !

Outre que le « martinésiste chrétien » semble être un parent de Madame Irma de par ses dons discutables d’extralucide,  il y a tout de même de quoi rigoler à voir celui qui n’hésite pas à tordre le cou à la pensée de Martinès, en de multiples domaines, qui est complètement passé à côté de la logique interne de la doctrine, n’ayant pas vu le caractère nécessaire de la Création, et allant jusqu’à soutenir une « résurrection de la chair » chez Pasqually, se lancer dans la critique d’analyses qu’il méconnaît.

Sa petite musique est de tenter de ramener Martinès au dogmatisme de l’Eglise. Pour ça tous les travestissements et les acrobaties sont permis, ce qui frise souvent le ridicule et prête à sourire. On a fini pas s’y habituer et aujourd’hui ses billets en forme de hoquets successifs ne suscitent que l’ironie et la plaisanterie.

Mais là, l’acrobate martinésiste chrétien, qui a raté une grande carrière de contorsionniste chez Pinder et autres cirques, s’est surpassé !

Comment peut-il savoir, sans avoir le livre en mains, si l’intention de Jean-Marc Vivenza est de « réduire et vouloir restreindre les sources d’inspiration de Martines aux seuls courants de pensée origénistes et augustinens » ? Mystère !

Alors pourquoi une telle mauvaise foi rageuse ?

L’explication est fort simple.Dans la présentation de son ouvrage Vivenza a écrit :  « Pour appréhender véritablement les enjeux de cette réflexion doctrinale importante s’il en est, il convient de clarifier deux points principaux relatifs à la sensibilité en effet « origéniste » qui fut partagée par Martinès de Pasqually (+ 1774), Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) et Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), de sorte que nous puissions comprendre en quoi l’adhésion à leur doctrine représente, non une option du point de vue initiatique lorsqu’on est membre de ses voies, mais relève d’un enseignement spirituel auquel il est nécessaire d’adhérer, faute de quoi on se met soi-même en dehors des critères d’appartenance des Ordres dont le rôle est de préserver les éléments doctrinaux établis par leurs fondateurs. »

La crainte d’être sérieusement pris en défaut sur les thèses mêmes de ceux qui furent les représentants de la doctrine de la réintégration, et de se voir placé soi-même en dehors du champ d’appartenance aux Ordres qui en découlent, provoque donc une réaction irrationnelle chez le martinésiste chrétien.

Et cette terreur est palpable à lire la suite de la pitoyable analyse apriorique : « si nous suivons la règle érigée par l’auteur de cet ouvrage, tout homme qui n’adhèrerait pas à la doctrine présentée dans l’ouvrage, c’est à dire vue au travers du prisme de cette analyse personnelle et partisane de l’œuvre de Martinès et de Willermoz, se mettrait en marge des Ordres qui se revendiquent de souche martinésienne. »

Les choses sont claires, effrayé d’apparaître comme n’adhérant pas à la doctrine, non pas exposée « selon un prisme personnel et partisan », mais objectivement rappelée par Vivenza selon les sources, les fondements et les principes des fondateurs, le martinésiste chrétien tente vainement d’ouvrir des parachutes pour éviter de s’écraser sur le sol des évidences et de se voir écarter automatiquement des domaines où il essaye péniblement d’exercer une autorité !

Peine perdue. Jugeant et rejetant avant même d’avoir lu le livre de Vivenza, car sachant l’étendue de ses falsifications, l’importance de ses travestissements, le caractère évident de ses manipulations, le martinésiste chrétien s’agite pour prévenir que tout ce qu’on va lire n’est pas vrai.

Il essaye donc de nous faire croire que :

– Non jamais il n’a voulu plier Martinès aux dogmes de l’Eglise.

– Ce n’est pas lui qui trafique la pensée de Martinès pour la faire rentrer dans le cadre d’une ecclésiologie étroite.

– Il n’a non plus à aucun moment, caché, tordu, arrangé à sa sauce Martinès pour en faire un trinitaire, un partisan de la résurrection de la chair….et demain pourquoi pas un parfait chrétien confessant à la lettre le Credo de Nicée-Constantinople !

La manœuvre est grossière, trop sans doute pour abuser le plus grand nombre. Mais l’intention partisane et la perfidie surgissent vite sous la plume du néo-coën qui écrit furieux : « exiger de frères qu’ils prennent une distance d’avec les enseignements de l’Eglise afin de pouvoir adhérer à la doctrine martinésienne – alors même que Willermoz et d’Hauterive n’eurent de cesse que de vouloir concilier les deux enseignements – est un contresens, pour ne pas dire une contre-vérité, non seulement historique mais initiatique. »

On sent bien le problème.

Refusant d’admettre que dans le christianisme de Martinès, Saint-Martin ou Willermoz, ce que souligne clairement Vivenza, à la suite précisément des maîtres qui le dirent eux-mêmes, en expliquant où se trouvent les différences et quels sont les points délicats, des positions heurtent de plein fouet les dogmes de l’Eglise, en particulier sur l’origine immatérielle d’Adam, l’incorporisation charnelle comme conséquence de la Chute, le caractère nécessaire de la Création, la disparition de la matière, etc., le néo-coën voit le piège qu’il a lui-même ouvert se refermer bientôt sur lui !

Face à sa position dogmatique et ecclésiale intenable, contredisant la pensée de Martinès, Saint-Martin ou Willermoz, le néo-coën est sans échappatoire, il est pris, cerné, coincé !

Comme l’écrit justement Vivenza il faut être cohérent :

« Soit on tient les deux bouts de la chaîne entièrement, d’un côté ou de l’autre :

– 1°) En adhérant fidèlement à la foi de l’Eglise dans ses préalables au sujet de la Création – en regardant le monde matériel ainsi qu’un don et le corps charnel de l’homme de même -, comme dans ses conséquences, en espérant logiquement en une régénération de la chair et sa vocation à l’éternité par purification et spiritualisation définitive de son essence, simplement flétrie et affaiblie non substantiellement mais accidentellement un instant par le péché, lors de la résurrection des morts.

– 2°) Au contraire en faisant siennes les thèses de Martinès, ce que firent Willermoz et Saint-Martin, en considérant que la création matérielle a été tout d’abord une punition pour les esprits révoltés, et la chair une enveloppe ténébreuse ayant transformé substantiellement les fils d’Adam en êtres de matière impure, regardant ainsi l’anéantissement des formes corporelles lors de la réintégration comme une véritable libération et le retour à l’Unité spirituelle originelle.

Ou bien alors, fatalement en ne respectant pas la cohésion interne des doctrines, en oubliant volontairement un bout de leur chaîne conceptuelle, on tombe dans le piège de l’assemblage disparate. » Jean-Marc Vivenza, Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration des êtres, 2012).

Il ne reste plus au martinésiste chrétien pour s’en sortir, pour s’extraire de l’assemblage disparate, que les armes des faibles : la calomnie, le dénigrement et le mensonge.

Mais à ce petit jeu, emprisonné entre ses contradictions et rattrapé par ses traficotages, auxquels il rajoute à présent la mauvaise foi haineuse et le jugement a priori, tout cela fait un mélange explosif qui aura toutes les chances de ne pas contribuer à faire survenir lors de ses opérations théurgiques que des entités angéliques !

Triste spectacle où conduit fatalement le grand écart schizophrénique entre une appartenance fidéiste à l’Eglise et le cheminement initiatique dans des domaines extra-ecclésiaux possédant une doctrine qui s’écarte des dogmes.

Un jour, pris au piège des évidences…..ça explose dans la tête !

Le G.E.I.M.M.E. : numéro thématique sur la « doctrine de la matière »

Le G.E.I.M.M.E., consacre son nouveau numéro 35 du mois de septembre 2012, à une monographique thématique entièrement dédiée à la question de la Réintégration de la Matière et du Corps de Gloire selon la doctrine de la Réintégration des êtres de Martinez de Pasqually, reprise fidèlement par Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz.

Voici ce qu’écrit le G.E.I.M.M.E. pour présenter ce bulletin exceptionnel :

« Grâce à l‘excellente trilogie développée par Jean-Marc Vivenza, actuel Président de la Société des Indépendants, qui effectue une analyse exhaustive de la question mise au point à partir de l’œuvre de Jean-Baptiste Willermoz selon la doctrine qu’il a laissée implicite dans le Régime Écossais Rectifié, les écrits doctrinaux de Louis-Claude de Saint-Martin qui donneront naissance au courant Martiniste formé par ses adeptes, et finalement en approfondissant cette même doctrine exposée par Martinez de Pasqually dans son Traité sur la Réintégration, qui servira de base et de fondement aux développements doctrinaux postérieurs de ses disciples.

Comme complément, à titre introductif et général on a inclus un article sur le même sujet de Dominique Clairembault, ainsi que quelques extraits d’œuvres de Jean-Baptiste Willermoz et d’Origène (que Joseph de Maistre qualifiait comme « un grand homme et l’un des plus sublimes théologiens ayant illustré à l’Église »), dont l’enseignement concorde parfaitement avec les thèses présentées dans ce Bulletin.

Nous croyons que ces réflexions sont d’une importance vitale, en raison de la confusion qui règne d’une façon surprenante, toujours et encore de nos jours, sur cet aspect clef et fondamental de l’Initiation chrétienne, qui est centrale dans le Régime Écossais Rectifié.

C’est pour cela qu’il faut souligner l’avertissement de Jean-Marc Vivenza à ce sujet :  « l’Ordre – c’est-à-dire le Régime Ecossais Rectifié – possède de façon claire une doctrine portant sur la matière, exprimée en des termes incontestables n’autorisant, a priori , aucun doute ni aucune réserve, ceci faisant qu’il ne devrait normalement n’y avoir nulle confusion régnant en ces domaines pour quiconque respecte les positions willermoziennes et ne cherche pas à y substituer des vues étrangères ou extérieures à ces dernières qui ont, et elles seulement, autorité sur le plan doctrinal. »  (J.-B. Willermoz et la doctrine de la matière, 2012).

Nous pourrions synthétiser en peu de mots, malgré son étendue, le mystère doctrinal qui ici est analysé :  » Perit ut Vivat « , la devise qui couronne l’initiation maçonnique chrétienne du Régime Écossais Rectifié.

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Pour accéder au numéro 35 du G.E.I.M.M.E. sur la Doctrine de la matière, cliquez sur le lien ci-dessous :

BULLETINS DU G.E.I.M.M.E. A TELECHARGER

Willermoz serait-il un « sarcophobe » hérétique avec des relents de gnosticisme ?

Sur son blog, celui qui se définit comme un « Orthodoxe d’Occident», nous a généreusement gratifié cet été (du dimanche 8 juillet au lundi 30 juillet 2012), d’un lassant copier/coller de saint Irénée et de son livre célèbre « Contre les hérésies ».

L’initiative est un peu surprenante puisque l’ouvrage est aisément accessible en fichier pdf, et qu’il suffit de le télécharger et le lire à loisir, ce que nous offrons d’ailleurs volontiers aux lecteurs du Crocodile qui n’auront qu’à cliquer sur le lien pour se le procurer : « Contre les Hérésies Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur. »

Qu’est-ce qui motivait donc une telle idée  un peu surprenante ?

Voici l’explication fournie par « l’Orthodoxe d’Occident » qui présente son initiative comme un « combat » :  « Je commence aujourd’hui la publication d’une série de textes du Père dans la foi de l’Eglise des Gaules, saint Irénée de Lyon. Ils sont extraits de son grand et précieux ouvrage intitulé en latin Contre les hérésies et en grec Contre la gnose au nom menteur. Ce combat est toujours d’actualité. Un des principaux champs de bataille est la question de la « chair ». En réaction excessive, absolutisée, à la sublimation des passions charnelles qui caractérise notre époque et la fait tristement ressembler à la Rome de la décadence, des esprits enclins à l’ascétisme jettent l’anathème sur cette pauvre chair qui n’en peut mais  – car ce n’est pas elle qui pèche mais l’esprit qui est en elle – la condamnent à la damnation et à l’anéantissement final. C’était la thèse des jansénistes que d’aucuns relaient aujourd’hui. Et elle a clairement des relents de gnosticisme. Telle n’est pas la position de la Tradition apostolique dont saint Irénée est un des plus brillants champions. Cette position est comme en tout sujet équilibrée, à l’abri de tout « excès » :   l’hubris, démesure, a toujours été considéré par les Pères comme une tentation dont il fallait se garder. C’est cette position traditionnelle qui est explicitée dans ce texte et ceux qui suivront. » (A Tribus Liliis, dimanche 8 juillet 2012).

Ainsi donc : « des esprits enclins à l’ascétisme jettent l’anathème sur cette pauvre chair ….la condamnent à la damnation et à l’anéantissement final. C’était la thèse des jansénistes que d’aucuns relaient aujourd’hui. Et elle a clairement des relents de gnosticisme. » Il faut donc combattre cette tendance pour a Tribus Liliis !

Mais est-ce bien les jansénistes qui sont visés par ces déclarations ? Chacun sait que ce courant spirituel du XVIIe siècle se concentra surtout sur la théologie de la grâce, et que s’il mit l’accent sur les conséquences désastreuses du péché originel sur la nature charnelle, s’est surtout signalé par sa fidélité à saint Augustin et n’insista pas outre mesure sur « l’anéantissement final de la chair » qui ne fut qu’un thème secondaire dans ses textes.

Qui peuvent donc bien être ceux qui soutiennent l’anéantissement de la chair aujourd’hui ?

« L’Orthodoxe d’Occident » le sait lui, il parle par ellipse afin de ne pas trop faire surgir une montée de boucliers contre lui pour une raison bien simple. Il exerce une charge de « Grand Aumônier » au sein d’une instance maçonnique d’essence willermozienne, information qui n’a rien de secrète, comme en a fait clairement la démonstration cet article : La Doctrine du RER, revue et corrigée par… des « Dignitaires » du RER ? 

Or chacun sait, ou devrait savoir, que le Rite Ecossais Rectifié s’appuie sur une doctrine issue des thèses de Martinès de Pasqually, qui affirme que tout le composé matériel, créé pour enserrer les démons puis l’homme dans une prison en punition de la prévarication, sera anéanti un jour et disparaîtra définitivement.

Cet enseignement traverse tout le système fondé par Willermoz, et il s’impose avec force dans les « Instructions secrètes » de la classe des Grands Profès.

En voici un exemple :

« Les corps, la matière, les animaux, l’homme même comme animal, et tout l’univers créé ne peuvent avoir qu’une durée temporelle momentanée. Ainsi donc tous ces êtres matériels, ou doués d’une âme passive, périront et s’effaceront totalement, n’étant que des pro­duits d’actions secondaires, auquel le Principe unique de toute action vi­vante n’a coopéré que par sa volonté qui en a ordonné les actes. (…) Cette réintégration absolue et finale de la matière et des prin­cipes de vie qui soutiennent et entretiennent son apparence, sera aussi promp­te que l’a été sa production ; et l’univers entier s’effacera aussi subite­ment que la volonté du Créateur se fera entendre ; de manière qu’il n’en res­tera pas plus de vestige que s’il n’eût jamais existé. »  (J.-B. Willermoz, Instructions secrètes des Chevaliers Grands Profès).

C’est une citation parmi des dizaines d’autres posant les mêmes affirmations sous la plume de Willermoz qui est le seul auteur de ces Instructions secrètes.

On est très loin de saint Irénée et de la résurrection de la chair, c’est une évidence, mais c’est la doctrine de Willermoz qui n’est pas en « option » au Rite Ecossais Rectifié, ni non plus comme on a pu le lire ridiculement une « opinion particulière » que l’on pourrait discuter. Non ! elle est le cœur de la doctrine du Régime et de toute sa perspective puisque, comme l’a démontré Jean-Marc Vivenza dans un texte fondamental : «Le Régime Ecossais Rectifié et la doctrine de la matière », cette idée se trouve déjà exprimée dès le grade d’Apprenti auquel on indique :

«…cultive ton âme immortelle et perfectible, et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien, lorsqu’elle sera dégagée des vapeurs grossières de la matière. » (Règle maçonnique, Art. II, Immortalité de l’âme).

De quelle manière a Tribus Liliis se débrouille t-il alors, entre sa place au RER, et les positions de saint Irénée qu’il brandit comme une bannière pour son « combat » (sic) et qui définissent comme hérétiques les affirmations réitérées et constantes de Willermoz ? Voici sa réponse : «J’appelle les sarcophobes, les ennemis de la chair, qui jettent sur elle l’anathème comme si elle était sous le coup d’une culpabilité irrémissible et par conséquent vouée, non au salut, et même pas à l’enfer, mais à l’anéantissement. » (A Tribus Liliis, lundi 16 juillet 2012).

Une question s’impose donc avec une certaine force : Comment a Tribus Liliis parvient-il à demeurer membre d’un système fondé par Willermoz – s’il faut l’en croire un « sarcophobe, un janséniste, un hérétique avec des relents de gnosticisme » – qui jette sur la matière l’anathème comme si elle était sous le coup d’une culpabilité irrémissible et par conséquent vouée, non au salut, et même pas à l’enfer, mais à l’anéantissement ?

Il faut avouer que tout cela est totalement incompréhensible et nous plonge dans la perplexité, et surtout nous fait nous demander au nom de qui, ou de quoi, a Tribus Liliis membre exerçant une charge importante au sein d’une organisation d’essence rectifiée, lance t-il ses anathèmes contre les willermoziens qui regardent la matière comme si elle était sous le coup d’une culpabilité irrémissible en et par conséquent vouée, non au salut, mais à l’anéantissement ?!

Combien s’impose donc cette réflexion de Pascal, certes un janséniste mais fin analyste de l’âme humaine, à propos de l’étrange attitude de l’Orthodoxe d’Occident :

« Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! juge de toutes choses... » (Blaise Pascal, Pensées).

Martinès de Pasqually et l’idée de Création « nécessaire » dans le Traité sur la réintégration

« Il faut vous convaincre que la matière première ne fut conçue par l’esprit bon que pour contenir et assujettir l’esprit mauvais dans un état de privation et que véritablement cette matière première, conçue et enfantée par l’esprit et non émanée de lui, n’avait été engendrée que pour être à la seule disposition des démons. » (Traité, 274.)

Un exposé magistral de la doctrine de la réintégration de Martinès de Pasqually, vient d’être effectué par Jean-Marc Vivenza, qu’il faut une fois de plus remercier pour l’immense travail qu’il effectue afin de nous permettre d’avancer tous dans la connaissance, sous le titre : « Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration, Création nécessaire, transmutation du mineur émané et anéantissement de la matière lors du retour des êtres à leur primitive origine et puissance spirituelle divine. »

Le texte est d’une telle richesse, abordant point par point les éléments fondamentaux de la doctrine de la réintégration (émanation des esprits, nature immatérielle de l’Adam primitif, dégénérescence du mineur, anéantissement de la matière, etc.), qu’il est difficile de le résumer en quelques phrases. Nous retiendrons quant à nous une chose : le rappel des bases de la doctrine sans lesquelles l’enseignement de Pasqually n’est plus authentique et devient une construction fantaisiste.

Comme il est dit dans cette analyse : «Il faut commencer par réaffirmer que Martinès c’est d’abord et avant tout une doctrine, présentant de nombreux aspects surprenants, possédant une cohérence et nous fournissant, sur de nombreux aspects obscurs de l’Histoire universelle, des éclairages essentiels, offrant, à celui qui prend la peine de s’y pencher un instant, d’entrer dans l’intelligence des causes premières et la compréhension de vérités qui lui étaient jusqu’alors inconnues. Et ce qui est extraordinaire, c’est que cette doctrine qui véhicule des thèses judaïques, platoniciennes et origénistes, semble surgir brutalement et apparaître sur le devant de la scène initiatique au XVIIIe siècle sans qu’il soit possible, pour l’instant du moins, d’en repérer l’itinéraire exact de transmission à travers les âges. »

Mais cet avertissement est suivi de précisions importantes, dont la clé se trouve dans cette mise en lumière : « La création de l’univers matériel, selon Martinès, fut imposée à Dieu pour y enfermer les esprits révoltés, de sorte qu’ils soient contenus et emprisonnés dans un cachot en forme de lieu de privation. On voit donc immédiatement la grande différence d’avec la foi officielle de l’Eglise qui repousse vigoureusement sur le plan dogmatique une telle vision (raison pour laquelle l’origénisme, qui postulait des thèses semblables, fut condamné lors du concile de Contantinople II en 553), insistant constamment sur le bienfait de la Création matérielle, témoignage de l’amour de Dieu à l’égard du monde et de ses créatures, Eglise qui ne peut que refuser avec force l’idée d’une création de la matière motivée par la nécessité d’y enserrer les démons (….). Les nombreux passages décrivant cette Création « nécessaire » sont, à l’évidence, extrêmement clairs et précis chez Martinès, qui n’hésite pas à exprimer sa vision à plusieurs endroits du Traité sur la réintégration, comme il le fera dans le « Grand discours de Moïse » où il écrit : « Sans cette prévarication, il n’y aurait point eu de création matérielle temporelle, soit terrestre, soit céleste ; (…) Tu apprendras à connaître la nécessité de toute chose créée, et celle de tout être émané et émancipé. » (Traité, 224). Pourtant, et c’est là un point solennel de la foi de « l’Eglise » entendue au sens générique du terme car toutes les confessions chrétiennes adhèrent à la même conception de la création, Dieu créa l’univers matériel par amour, non par contrainte, l’acte de création n’eut aucun caractère de nécessité, il fut un pur don divin, une offrande témoignant de l’amour du Créateur. Et l’Eglise insiste particulièrement sur ce point, nous amenant à souligner que l’on touche ici à un sujet fondamental, crucial même sur le plan dogmatique, car de la nature de la Création dépend en effet la perspective et les modalités futures du Salut pour l’homme. »

Jean-Marc Vivenza explique ainsi : « Or, et c’est là toute la difficulté qu’il est inutile de cacher, pour Martinès – cette doctrine étant reprise par la suite par ces deux principaux disciples Willermoz et Saint-Martin allant jusqu’à former une part essentielle des Instructions secrètes du Régime rectifié comme de la pensée saint-martiniste -, la création matérielle, si elle n’est pas l’œuvre d’un démiurge ce qui serait du pur gnosticisme, néanmoins, est la résultante d’une faute préalable, elle est une réponse à la prévarication des esprits révoltés contre l’Eternel, puis, dans un second temps ce qui renforce plus encore le problème, sera l’œuvre sacrilège d’Adam opérant contre la volonté du Créateur «devenu impur par son incorporisation matérielle» (Traité, 140), enfermé charnellement dans un « ouvrage impur fruit de l’horreur de son crime » (Traité, 23). Le monde matériel n’est donc pas du tout chez Martinès le fruit d’un « don » de Dieu créé par gratuité, lui ayant fait dire après les six jours que « tout cela était bon », mais il s’est au contraire imposé à Dieu par nécessité afin d’enserrer les démons, puis l’homme à son tour, dans une « prison de matière » : « Il faut vous convaincre que la matière première ne fut conçue par l’esprit bon que pour contenir et assujettir l’esprit mauvais dans un état de privation et que véritablement cette matière première, conçue et enfantée par l’esprit et non émanée de lui, n’avait été engendrée que pour être à la seule disposition des démons. » (Traité, 274.).»

Vivenza constate avec raison : « C’est en réalité du pur Origène (185-253), le seul des pères de la primitive Eglise avec Evagre le Pontique (346-399), à avoir soutenu une telle thèse !  »

Mais par delà ce constat, le plus important à notre avis est l’analyse que fait Vivenza de ce constat  de la présence d’une affirmation du caractère nécessaire de la Création chez Martinès : « On le comprend aisément, l’idée de Création « nécessaire», imposée au Créateur pour contenir les esprits pervers à l’intérieur de la matière, idée située à la source première de toute la construction doctrinale de Martinès : «Sans cette prévarication, il n’y aurait point eu de création matérielle temporelle, soit terrestre, soit céleste » (Traité, 224), entraîne logiquement une seconde idée qui lui est conjointe : l’attente de la dissolution de cette dite « matière ténébreuse », l’anéantissement de la chair impure, afin que tout retourne à l’Unité.  Pour que la chair soit sauvée et promise aux joies du Royaume, c’est-à-dire « spiritualisée », il faudrait que sa nature ne participe pas à l’origine d’une essence « nécessaire » devant être « un lieu fixe » pour que les démons puissent « y exercer toute leur malice », comme le soutient Martinès, c’est une question de logique élémentaire sur le plan métaphysique. C’est cette logique que respecte l’Eglise, pour qui la chair est à la base au sein de la création un don de Dieu. »

La suite est remarquable de clarté : « Or, la conception matinésienne de la Création, reprenant au contraire celle des courant néoplatoniciens et de l’origénisme, est une métaphysique de la nécessité, une métaphysique de l’éloignement et de la corruption de l’Unité. Ceci explique pourquoi pour Martinès, comme pour Willermoz et Saint-Martin, le composé matériel, la chair, l’univers physique, sont un « lieu de privation », un fruit ténébreux, car il est consécutif d’une rupture, d’une fracture, d’un drame céleste qui est celui de la prévarication démoniaque et ensuite adamique. La matière est donc une prison corrompue et infectée dans laquelle le premier homme, être purement spirituel ayant une forme corporelle immatérielle, non doté de chair et de matière à l’origine, a été précipité, conduisant de ce fait à l’espérance, regardée comme un bonheur auquel il est normal et légitime d’aspirer, d’un anéantissement de cette forme de matière, par une dissolution qui « effacera entièrement » la  « figure corporelle de l’homme et fait anéantir ce misérable corps, de même que le soleil fait disparaître le jour de cette surface terrestre, lorsqu’il la prive de sa lumière. » (Traité, 111). On ne saurait être plus clair sur le sort réservé à la chair et à l’univers matériel créé dans la conception de Martinès, cette destination à l’anéantissement étant soulignée à plusieurs endroits du Traité sur la réintégration des êtres : « La création n’appartient qu’à la matière apparente, qui, n’étant provenue de rien si ce n’est de l’imagination divine, doit rentrer dans le néant.» (Traité, 138). »

La conclusion pose donc une évidence que nous pensons absolument essentielle, et insiste sur une idée majeure pour ceux qui adhèrent aux idées de Martinès de Pasqually : admettre la différence et l’assumer« C’est pourquoi la volonté de chercher à concilier de force martinésisme et foi dogmatique de l’Eglise, n’a strictement aucun sens sur le plan ecclésial,pas plus qu’elle n’en a sur le plan initiatique, puisque conduisant à la constitution d’une impasse catégorique, en forme de perspective fondée sur une analyse vouée à une inévitable impossibilité. La seule attitude cohérente, si l’on veut se considérer comme participant véritablement des Ordres dont on prétend être membre, c’est d’assumer clairement la pensée des fondateurs, bien sûr l’interroger, la travailler, l’approfondir ce qui est plus que souhaitable, mais avant tout la respecter dans ses affirmations et fondements essentiels, et non chercher à la tordre ou à la transformer par d’inacceptables contorsions théoriques pour la rendre, dans un exercice improbable, « doctrinalement compatible » avec l’enseignement de l’Eglise. Nous pensons qu’une autre voie est envisageable, celle consistant à admettre la différence doctrinale, la reconnaître honnêtement, et à se considérer comme « cas particuliers » postulant la non incompatibilité entre la foi et l’anthropologie platonicienne au sein de l’épouse de Jésus-Christ. » 

On ne saurait trop remercier Jean-Marc Vivenza pour la clarification qu’il vient « d’opérer », opération sans doute la plus utile qui soit en un temps où certains aiment insister sur le « opérons-donc ! », indispensable à la juste compréhension de la doctrine de la réintégration de Pasqually pour en éviter les déformations insupportables auxquelles on assiste parfois de nos jours !

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A lire : Jean-Marc Vivenza : « Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration, Création nécessaire, transmutation du mineur émané et anéantissement de la matière lors du retour des êtres à leur primitive origine et puissance spirituelle divine ».

La dissolution de la matière universelle

Jean-Marc Vivenza, dans un texte extraordinaire qui vient d’être publié sur le site de l’auteur :  «Louis-Claude de Saint-Martin et le corps de matière ténébreuse », nous rappelle les éléments essentiels de la doctrine saint-martiniste au sujet du composé matériel, du corps et de la chair.

Cette doctrine qui avait été mise à mal ces derniers temps, est le plus souvent incomprise ou méconnue, il importait donc qu’une mise au point incontestable – et les affirmations du Philosophe Inconnu ne laissent place à aucun doute sur le sujet, soit effectuée. Voilà qui est chose faite, et de façon excellente, claire et immensément documentée car les citations sont abondantes.

On append au milieu d’une foule d’informations théoriques, dans ce texte fondamental, comme l’écrit Jean-Marc Vivenza : « Que c’est dans le Traité des Bénédictions, qui ne sera publié qu’à titre posthume, que Saint-Martin s’est le plus étendu sur ce que signifiera la réintégration des choses créées au sein du Principe, c’est-à-dire l’opération de dissolution de la matière qui sera une « bénédiction », de sorte que nous puissions participer au « culte éternel du Créateur » pour lui présenter « spirituellement », et pour l’éternité, le « tableau fidèle et les fruits glorieux des lois » qui nous avaient été données, de sorte que soit rétablie l’harmonie universelle qui ramènera tout à « l’Unité » (J.-M. Vivenza, Louis-Claude de Saint-Martin et le corps de matière ténébreuse, 2012).

Et il est vrai qu’à la lecture de Saint-Martin, il n’y a plus de place pour le doute  : « La bénédiction de réintégration de la matièreest l’acte final de son existence, acte qui se répétant tous les jours par la destruction des corps particuliers, nous annonce assez comment il doit s’opérer pour la dissolution générale, puisque nous sommes convenus que les lois en étaient les mêmes (…) c’est toujours ce verbe éternel et universel : c‘est toujours la parole du fils même, qui doit détacher les liens mêmes de la création temporelle, connue c’est cette parole qui les a attachés dans leur origine, et qui les soutient depuis que la nature a commencé d’exister en apparence de forme matérielle. (…) La parole du fils divin est aussi nécessaire pour opérer la dissolution de la matière universelle, qu’elle l’a été pour en ordonner la production et l’assemblage; car s’il n’en était pas ainsi, il faudrait que la matière fut elle-même. » (Traité des Bénédictions).

Merci donc, une nouvelle fois, à Jean-Marc Vivenza pour le travail de clarification qu’il effectue, qui rend d’estimés services à toutes les âmes de désir cherchant à mieux connaître la pensée des maîtres de l’illuminisme mystique.

La-doctrine-de-la-reintegration-des-etres--Jean-Marc-Viv

La doctrine de la réintégration des êtres

Editions La Pierre Philosophale, 232 pages.