Entretien avec Jean-Marc Vivenza sur « L’Esprit du Saint-Martinisme et la Société des Indépendants »

« La véritable génération à laquelle l’âme humaine est appelée aujourd’hui, est tellement sublime qu’il ne serait peut-être pas à propos d’en parler encore. Néanmoins, disons en passant que l’âme humaine n’est appelée à rien moins qu’à engendrer en elle son Principe divin lui-même… » 

L.-C. de Saint-Martin, L’esprit des choses, « De la génération des âmes » (1800).

Dans un entretien accordé au printemps 2016 à la revue Ultréia [1], Jean-Marc Vivenza signalait, au titre des sociétés de prière cultivant une « distance d’avec les formes », que « l’une des plus dignes d’intérêt dans cet ordre de « transcendance pieuse », est celle-là même dite « Société des Intimes », ou des « Indépendants », conçue par Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) au XVIIIe siècle dans le climat de l’illuminisme européen, et dont il annonçait : « Cette ‘‘société’’ n’a  nulle espèce de ressemblance avec aucune des sociétés connues » ; rajoutant : « C’est cette ‘’société’’ que je vous annonce comme étant la seule de la terre qui soit une image réelle de la société divine, et dont je vous préviens que je suis le fondateur.» (L.-C. de Saint-Martin, Le Crocodile, Chant 14 et 91, 1799). »

Dans L’Esprit du saint-martinisme, récemment édité à « La Pierre Philosophale » [2], Jean-Marc Vivenza revient sur les « fondements spirituels » de cette « œuvre de sanctification » que constitue, par-delà les temps, cette « fraternité », silencieuse et invisible, « cercle intime des pieux Serviteurs » répondant à la volonté initiale de Louis-Claude de Saint-Martin, et au sujet de laquelle l’auteur a eu l’amabilité de nous accorder cet entretien.

–  E N T R E T I E N  –

– Préalablement aux questions qui, ici, font l’objet de nos préoccupations, pourriez-vous nous préciser quels ont été le projet et l’intention, à l’origine de cette édition imposante que constitue votre dernier ouvrage ?

Paradoxalement, cet ouvrage ne provient pas d’une intention personnelle, mais a pour origine l’idée, pertinente au demeurant, de Diego Cerrato, Président du G.E.I.M.M.E. (Grupo de Estudios e Investigaciones Martinistas & Martinezistas de España), de regrouper de nombreux textes qui avaient été rédigés et diffusés en différentes circonstances depuis plusieurs années, mais devenus au fil du temps peu accessibles, pour en faire un livre à part entière portant sur « L’Esprit du saint-martinisme », car c’est bien d’un « Esprit » dont il est question et de façon d’ailleurs éminemment caractéristique, livre qui fut tout d’abord publié en 2019 en castillan, chose suffisamment rare et qui mérite d’être signalée, par les éditions Manakel situées à Madrid.

La dimension imposante de cet ouvrage, près de 600 pages, s’explique donc par l’abondante documentation disponible en matière de recherches éparses, discours, exposés, communications, conférences, etc., jalonnant l’histoire de l’émergence d’un courant dit effectivement « saint-martiniste » pour se distinguer du « martinisme » papusien – et non pas « saint-martinien » (sic), terme en vogue dans les études de lettres classiques et les sphères universitaires traitant de Saint-Martin, milieu cependant dénué de toute perspective initiatique et faiblement, pour ne pas dire aucunement, pertinent en matière de spiritualité, sans référence aucune avec le courant issu de l’Ordre fondé par Papus, ce qui évidemment n’est pas le cas du « saint-martinisme » qui n’a jamais renié, ni ne cache non plus, sa filiation « ésotérique » mais, au contraire, la revendique pleinement, tout en ayant voulu et continuant à œuvrer en ce sens, à la « réformer » -, qui souhaita, dès sa fondation, revenir en fidélité à l’enseignement de Louis-Claude de Saint-Martin, largement incompris et singulièrement oublié depuis la diffusion au XVIIIe siècle des écrits de celui qui signait simplement ses travaux du nom du « Philosophe Inconnu ».

– En quoi, précisément, et puisque le titre de l’ouvrage les associe, « l’esprit du saint-martinisme » est-il indissociable, ou pour le moins lié, à la vocation de cette « Société des Indépendants » qui, chez Louis-Claude de Saint-Martin, semble désigner cette « Église véritable des Saints », si caractéristique du courant théosophique européen ?

Afin de percevoir le lien qui unit « esprit du saint-martinisme » et la « Société des Indépendants », entendue par Saint-Martin comme étant « l’Église véritable des Saints », il faut se pencher un instant sur les sources du Philosophe Inconnu, ce qui permet d’expliquer par ailleurs la plupart de ses positions théosophiques et mystiques, et évite de commettre bien des erreurs et contre-sens à propos de sa pensée.

En effet, le théosophe d’Amboise, à une période où les thèses théosophiques circulaient en Europe, fut fortement marqué par les écrits et la spiritualité de ce qu’il est convenu d’appeler « les disciples anglais de Jacob Boehme » ou « Philadelphes » – à savoir Jane Lead, John Pordage, Gottfried Arnold et surtout William Law, comme en témoigne éloquemment d’ailleurs sa lettre à Kirchberger de juillet 1792, dans laquelle Saint Martin conseille à son correspondant la lecture de deux ouvrages, qui lui ont fait « beaucoup de plaisir surtout le deuxième », c’est-à-dire celui de Jane Lead, portant « sur la voie intime et secrète » de l’Église intérieure [3].

Rappelons d’autre part, afin d’écarter diverses méprises, que cette étroite proximité avec les auteurs anglais et le courant des Philadelphes, ne provient pas uniquement des déclarations de Jean-Baptiste Modeste Gence, comme certains le croient à tort en l’affirmant un peu rapidement, mais est explicitement confirmée par Jacques Matter, biographe de Saint-Martin, époux de la petite fille de Frédéric-Rodolphe Saltzmann dont on sait les liens intimes avec le Philosophe Inconnu, qui soutient :

William Law (1686-1761)

« À côté de ces attraits l’Angleterre en offrait d’autres à Saint-Martin : une suite notable d’écrivains mystiques, depuis Jane Leade, élève contemporaine de J. Boehme et fondatrice de cette Société philadelphienne qui eut des affiliations dans tout le nord de l’Europe, jusqu’à William Law, traducteur du célèbre philosophe teutonique, ou plutôt auteur d’une nouvelle édition de la traduction anglaise la plus ancienne de ses œuvres. William Law, ministre anglican, se faisait remarquer précisément à cette époque par la tendresse toute mystique qui respirait dans ses publications morales et religieuses ; et dans un pays où régnaient encore une foi ardente et une grande piété au milieu des bruyantes attaques des libres penseurs, un écrivain d’une si haute mysticité dut rencontrer de vives sympathies. Law jouit de cet avantage. Animé de tous ces sentiments de foi pénitente et d’humilité évangélique auxquels Saint-Martin lui-même s’appliquait en sa qualité de missionnaire chrétien, la propagande de Law avait en Angleterre un succès très-éclatant. C’était celle-là même que Saint-Martin faisait en France. Elle inspira le plus grand intérêt à l’auteur du livre des Erreurs et de la Vérité, et Saint-Martin aurait pu signer, sinon l’Esprit de la prière, du moins l’Appel aux incrédules, de Law, comme Law aurait pu signer les pages de Saint-Martin. Les deux théosophes se lièrent étroitement, et si Law conçut pour son noble visiteur une tendre affection, Saint-Martin cita volontiers à ses amis le nom ou les écrits de son frère d’outre-Manche [4]

Ainsi, les thèses sur « la vie de l’assemblée invisible en esprit » de Jacob Boehme, à l’école duquel Saint-Martin se plaça avec enthousiasme, et qui n’est pas pour rien désigné comme étant le « Père de l’Église intérieure », se retrouvèrent sous la plume de ses disciples anglais, et furent adoptées par le Philosophe Inconnu qui se positionna clairement dans ses principaux livres en faveur de « l’Église véritable des saints », c’est-à-dire l’assemblée des âmes régénérées et purifiées, libérées des formes et cérémonies « extérieures » pratiquées par les diverses églises institutionnelles (les nombreux passages en ce sens du Ministère de l’homme-esprit (1802) sont absolument démonstratifs à cet égard), établissant un parallèle entre la « société céleste des élus », notamment dans son poème épico-magique, Le Crocodile, ou la guerre du bien et du mal arrivés sous le règne de Louis XV (1799), dans lequel est signalée l’existence d’une « Société » placée sous l’autorité de Madame Jof, c’est-à-dire « la Foi », qu’il dénomme « Société des Indépendants », ainsi décrite  : « [elle] s’étend dans toutes les parties de la terre et porte le nom de Société des indépendants, n’a aucune espèce de ressemblance avec des sociétés connues […]».

– Qu’a de commun la « Société des Indépendants » évoquée par Saint-Martin dans son livre Le Crocodile, et la « Société des Indépendants », structure initiatique contemporaine active aujourd’hui au titre d’une voie « saint-martiniste » ?

Pour le comprendre, il convient simplement de se reporter à l’histoire de la constitution de la « Société des Indépendants », active aujourd’hui au titre du « saint-martinisme », constitution qui est évoquée dans le livre qui vient de paraître [pages 111 à 116, en particulier dans la note 54, p. 114], sans que soient précisées en détails, ce qui a été volontaire, les modalités de cette constitution.

Ceci étant, comme il semble, à en juger par les analyses partielles, voire partiales, lues récemment, que l’on s’exonère d’une lecture attentive au profit d’une réitération réflexe de positions conjuguant a priori biaisés et opinions orientées, éclairons donc ce qui doit l’être, et qui aurait peut-être dû l’être de façon plus explicite.

« La « Société des Indépendants » – en tant que « cénacle » théosophique et mystique ne prétendant pas, bien évidemment, à lui seul incarner l’ensemble de la « Société invisible des intimes » -, fut constituée en octobre 2003 sur proposition dénominative de Robert Amadou, en tant que réforme contemporaine du papusisme. »

En 2003, après la journée d’hommage à la mémoire du Philosophe Inconnu, traditionnellement célébrée le 14 octobre en l’église Saint-Roch, se sont retrouvés en « assemblée », dans un local en sous-sol de la rue Keller (Paris XIe), des frères martinistes, majoritairement maçons du rite écossais rectifié du Grand Prieuré des Gaules, appartenant à divers « Ordres » (O.M., O.M.S., O.M.L., O.M.T., O.M.S.I., etc.), souhaitant s’unir pour entreprendre un « retour à Saint-Martin » en essayant de s’approcher au plus près de sa pensée, puisque constatant l’extrême distance qui séparait les travaux des « Ordres martinistes » précités de l’authentique doctrine du théosophe d’Amboise.

Ce regroupement, hautement hétérogène et multicolore, de par les vêtures et les décors, sans oublier les soutanes, que portaient les uns et les autres dans cette cave aménagée en loge, recherchait une appellation pour se désigner, ceci par-delà la dénomination officielle de « Grand Chapitre Martiniste » qui venait d’être entérinée, et la structure mise en place au sein du Grand Prieuré des Gaules par ordonnance en date du 8 décembre 2003.

C’est à Robert Amadou (+ 2006) – présent dans l’assemblée du 14 octobre 2003, personnalité complexe non taillée dans un seul bois, ayant appelé dans les années 90, d’un côté, à la reprise des « opérations » néo-coëns tout en l’assortissant de conditions drastiques [5], et de l’autre, considérant et en le faisant savoir à partir du début des années 2000, en l’accompagnant de jugements sévèrement critiques sur ce qu’était devenue selon-lui la « résurgence de 1942 / 1943, soit à ses yeux « un échec et une erreur » récupérée et revendiquée par « de piètres instituteurs non qualifiés » (sic) [6], que « rien n’était supérieur à l’interne » (sic) -, à qui l’on doit la proposition de se référer à la « Société des Indépendants » du Crocodile, pour qualifier ce « regroupement » informel de frères martinistes désireux de rompre avec leurs anciens rattachements pour revenir en fidélité à Saint-Martin en abandonnant le folklore occultiste (divination, hermétisme, guématrie, théurgie,  chakras, tarot, spiritisme, etc.), qui faisait l’essentiel des travaux des Ordres martinistes toutes tendances confondues.

La proposition de Robert Amadou fut immédiatement adoptée, quasi séance tenante, et c’est de la sorte que vit le jour, non pas un « Ordre martiniste » de plus, ce n’était pas du tout l’intention, bien au contraire, mais un « cénacle » théosophique et mystique – ne prétendant pas, bien évidemment, à lui seul incarner l’ensemble de la « Société invisible des intimes », mais, tout au moins, en être un humble et priant « témoignage » pour la présente période -, se référant au « saint-martinisme » afin de bien identifier sa perspective initiatique, ce qui signifie, pour être tout à fait clair à ce sujet, que n’étaient pas rejetées les transmissions et les formes rituelles provenant de l’Ordre fondé par Papus au XIXe siècle, transmissions et formes qui furent conservées avec respect et une juste reconnaissance à l’égard de ce qui avait été accompli par les anciens sans lesquels l’héritage de Saint-Martin se serait entièrement perdu ou devenu un simple objet d’érudition, mais que le temps était désormais venu de les « réformer ».

D’où l’apparition, et depuis lors le développement et la vie discrète, quoique relativement active, de cette « Société des Indépendants », constituée en octobre 2003 sur proposition dénominative de Robert Amadou, en tant que réforme contemporaine du papusisme.

– Quelles sont les grandes orientations spirituelles qui fondent l’originalité de la « Société des Indépendants » constituée, ou plus exactement « remise en lumière », en ce début de XXIe siècle ?

Les orientations de la « Société des Indépendants » ne sont autres que celles fixées par Saint-Martin à ses intimes au XVIIIe siècle – et auxquelles il aurait d’ailleurs fallu être fidèle, si l’on avait voulu réellement se revendiquer de la pensée du Philosophe Inconnu -, à savoir prier et cheminer dans une voie de « pure intériorité », dans la simplicité nue de la mystique silencieuse, là « où il ne faut d’autre flamme que notre désir, d’autre lumière que celle de notre pureté [7]». C’est peu et c’est beaucoup, car cela implique, pour chacun, de s’engager sérieusement dans un intense travail de purification, préalable dont on ne peut s’exonérer et qui, lorsqu’il n’est pas respecté et effectué avec rigueur, conduit toujours à des échecs catégoriques sur le plan initiatique, afin d’avancer vers les régions de « l’Esprit ».

Il s’agit donc, en conséquence, d’une « voie silencieuse », une voie strictement intérieure unissant, en une même « société » – que l’on est autorisé à définir comme d’essence fondamentalement religieuse -, les âmes solitaires, « Silencieux Inconnus » qui prient et pratiquent l’oraison de remise de l’esprit en Dieu, ainsi que les exercices de l’abandon mystique de l’âme au sein du « Temple de l’Esprit Saint », qui se trouve uniquement dans la secrète chambre du cœur de l’homme (Luc XVII, 21).

Ceci explique pourquoi Saint-Martin rejeta avec une rare vigueur – sans en appeler, comme on l’entend aujourd’hui trop souvent proféré en une incohérente litanie, à une prétendue « harmonie des voies » au nom d’un imaginaire « non-dualisme » mal compris, relevant surtout d’une gêne visible face aux affirmations intransigeantes et dérangeantes du Philosophe Inconnu -, les initiations selon les formes et les méthodes préconisées par Martinès de Pasqually.

Saint-Martin insista suffisamment sur la nécessité d’une approche dépouillée de la relation au Divin, en mettant en œuvre une prière permettant à la Cause active et intelligente de se manifester dans l’âme, prière participant d’une « théurgie selon l’interne » libérée et dépourvue de tout le pesant appareil cérémoniel tel qu’il était utilisé chez les Élus Coëns, considéré par Saint-Martin comme superflu, « inutile » et même « dangereux », constitué de techniques lourdement matérielles dépendantes de l’apparition de phénomènes extérieurs (glyphes, passes, etc.), un  appareil donc incapable par ses stériles industries de parvenir à l’essentiel transcendant.

Or c’est cette « voie selon l’interne », après des décennies de fonctionnement d’un « Martinisme » occultiste égaré dans de multiples dédales éloignés de la vie intérieure, qu’il était vital de retrouver, et que la Société des Indépendants parvint à de nouveau porter à la lumière, puisque la manière de mettre en œuvre la « prière vivante » et « opérante », qui conduit vers les rivages de l’immensité et les régions célestes de l’invisible, avait été tout simplement perdue au profit de sujets périphériques dénués d’intérêt, délivrant une fausse science totalement incapable de réaliser la « grande affaire » selon l’expression choisie de Saint-Martin, en quoi consiste l’unique nécessaire pour les « âmes de désir » séjournant en ce monde [8].

– L’exigence de « voie selon l’interne », et les étapes qui la constituent, ne répond-elle pas à une vocation plus « religieuse », qu’initiatique ? Quels sont les grands critères de validité qui fondent cet engagement et qui, le cas échéant, le différencie de ce que vous désignez comme étant « les autres sentiers beaucoup plus larges et singulièrement fréquentés ? » [p.141]

Il n’y a pas, fondamentalement, de distinction réelle entre vocation « religieuse » et vocation « initiatique », si l’on conserve en mémoire que la voie dont il est question lorsqu’on parle de celle proposée par Saint-Martin, est intimement reliée aux mystères du « christianisme transcendant », c’est-à-dire ce christianisme primitif qui, dans les premiers siècles de notre ère, était une « vraie initiation » ainsi que l’écrit fort justement Joseph de Maistre : « le christianisme, dans les premiers temps, était une vraie initiation où l’on dévoilait une véritable magie divine [9].»

Ceci explique pourquoi les critères propres à la voie religieuse, consciente de sa primitive vocation, sont rigoureusement les mêmes que ceux exigés pour la voie initiatique authentique – évidemment entendue comme se distinguant radicalement des caricatures inopérantes, faisant commerce officiel de « degrés », « titres », et autres colifichets divers et variés qui amusent les naïfs et flattent le narcissisme grégaire des aveugles égarés dans les sentiers larges et singulièrement fréquentés -, initiation seule capable de conduire ceux qui aspirent sincèrement à la « Vérité » jusqu’à la contemplation des mystères les plus cachés, évidemment inaccessibles sans un intense travail apte à faire advenir, invisiblement dans la haute chambre de l’âme, la naissance du « Nouvel Homme » :

« La véritable génération à laquelle l’âme humaine est appelée aujourd’hui, est tellement sublime qu’il ne serait peut-être pas à propos d’en parler encore. Néanmoins, disons en passant que l’âme humaine n’est appelée à rien moins qu’à engendrer en elle son Principe divin lui-même [10]

Or, si c’est bien de cela qu’il s’agit comme étant la « grande affaire » dans la voie initiatique proposée par Saint-Martin, soit l’engendrement dans l’âme du « Principe divin », alors les conditions et les critères pour participer à ce profond mystère, ne diffèrent en rien des conditions et des critères requis pour la vie religieuse contemplative qui n’est possible, comme on le sait, que dans la solitude, le silence et l’humilité. D’où la difficulté d’ailleurs, pour les esprits appelés vers ces régions sublimes où se déroule la « Naissance de Dieu dans l’âme », de se détacher, concrètement, des contingences matérielles et se libérer des chaînes de la détermination qui les retiennent prisonnières dans les fers de ce monde de ténèbres.

Mais, quoi qu’il en soit de la complexité pour chacun des événements jalonnant cet itinéraire divin, l’enjeu demeure absolument inchangé à travers les siècles, et c’est cet « enjeu », pour le moins extraordinaire, en quoi consiste l’essence unique de la « voie » préconisée par Saint-Martin, dont il nous délivre dans les lignes qui suivent la raison d’être secrète :

« La raison pour laquelle Dieu a produit des millions d’êtres-esprits, est pour qu’Il pût avoir, dans leur existence, une image de Sa propre génération ; car sans cela […] Il ne se connaîtrait pas Lui-même, parce qu’Il procède toujours devant Lui ; encore, malgré ces innombrables miroirs qui rassemblent de tous côtés, autour de Lui, Ses universels rayons, chacun selon leurs propriétés particulières, Il ne Se connaît que dans Son produit et Son résultat et Il tient Son propre centre éternellement enveloppé dans Son ineffable magisme [11]

En vérité, nous pouvons donc affirmer en conclusion, que le Philosophe Inconnu est venu nous révéler, ce en quoi il peut être qualifié de « maître vénéré » ainsi que le considère le saint-martinisme auquel se réfère, depuis toujours et pour toujours dans le « non-temps » éternel qui présida à sa fondation, la « Société des Indépendants » – et il importe de conserver fermement les paroles qu’il nous a confiées en les cultivant dans l’intérieur de notre âme jusqu’à ce que cette dernière en fasse son unique viatique pour traverser les méandres de la vallée de Josaphat -, que de notre « néant » ontologique peut naître l’Être Divin :

« Nous ne sommes rien, tant que Dieu ne s’écrit pas Lui-même dans notre corps, dans notre esprit, dans notre cœur, dans notre âme, dans notre pensée, c’est-à-dire, tant que nous ne nous sentons pas diviniser dans toutes les substances et dans toutes les facultés qui nous constituent [12]

Grenoble, le 7 septembre 2020

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

[1] Jean-Marc Vivenza, « Ésotérisme, initiation et secret », in Ultréia, n° 7, printemps 2016.

[2] Jean-Marc Vivenza, L’esprit du saint-martinisme. Louis Claude de Saint-Martin et la «Société des Indépendants », La Pierre Philosophale, 2020.

[3] Au passage, afin de redresser quelques propos inexacts – même si par la suite, et à sa demande, son correspondant de Berne lui fournira plusieurs ouvrages des Philadelphes dont en particulier ceux de Jane Lead -, si Saint-Martin écrit à Kirchberger avoir lu en 1792 les auteurs philadelphiens, cela signifie qu’il n’a pas attendu le dit Kirchberger pour « découvrir [grâce à lui] leur existence en 1793 » (sic !), mais a dû en prendre connaissance, soit par l’intermédiaire de Saltzmann directement, ou par un initié tiers rencontré lors de son séjour à Strasbourg entre 1788 et 1791 : « Le premier s’appelle Récit de la Direction spirituelle d’un grand témoin de la vérité qui vivait aux Pays-Bas, vers l’an 1550, et qui par ses écrits est connu sous le nom hébreu de Hiel. Tome II, d’Arnold, part. 3 ch. 3, §§ 10, 27, pag. 343. Le second s’appelle Discours de Jeanne Lead [Jane Lead] (Anglaise de nation) sur la Différence des révélations véritables et des révélations fausses, se trouvant dans la préface du soi-disant Puits du jardin, qui a paru à Amsterdam  l’an 1697. Tome II d’Arnold, part. 3, chap. 20, page 519. C’est  une connaissance fraternelle que  j’ai faite à Strasbourg qui m’a envoyé ces deux ouvrages traduits en français de sa propre main. Je ne suis point assez fort en allemand pour les lire dans l’original ; ils m’ont fait beaucoup de plaisir, surtout le dernier.» (Cf. Saint-Martin, lettre à Kirchberger, 12 juillet 1792, in Correspondance inédite de L.-C. de Saint-Martin, L. Schauer et A. Chuquet Paris, E. Dentu, 1862, pp. 16-17.).

[4] J. Matter, Saint-Martin le Philosophe Inconnu, sa vie ses écrits…, Paris, Librairie Académique Didier et Cie, 1862, pp. 131-132.

[5] Cf. R. Amadou, Opérons-donc, note confidentielle rédigée en 1998 à l’attention des cercles néo-coëns, in Renaissance Traditionnelle, n° 165-166, janvier-avril 2012.

[6] Cf. R. Amadou, Entretien privé, Paris, mars 2004.

[7] L.-C. de Saint-Martin, Lettre de Kirchberger, 19 juin 1797.

[8] On pourra se référer, concernant la manière de prier d’après la « voie selon l’interne » préconisée par Saint-Martin, à deux ouvrages essentiels :

Le culte en « esprit » de l’Église intérieure, La Pierre Philosophale, 2014.

Pratique de la prière intérieure, La Pierre Philosophale, 2015.

[9]  J. de Maistre, Principe Générateur, § 15.

[10] L.-C. de Saint-Martin, L’esprit des choses « De la génération des âmes » (1800).

[11] Ibid., « De l’esprit des miroirs divins, spirituels, naturels, etc. »

[12] Ibid., « De l’esprit des livres. »