Saint-Martin n’a pas besoin de messe pour célébrer sa mémoire !

Saint-Martin

Dans un récent article de présentation de son livre : « L’Église et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin », Jean-Marc Vivenza avance une thèse très pertinente, qu’il avait déjà exposée dans son ouvrage «Le Martinisme » (2006), à savoir : « Saint-Martin n’ignorait ni ce qu’est l’Église, ni ce que sont les sacrements, son refus d’une médiation de l’institution ecclésiale dans la relation entre Dieu et l’homme, participe d’une distance critique d’avec toutes les formes sacerdotales communes aux confessions chrétiennes possédant un clergé à qui est réservé la célébration du culte divin. » [1].

Rembrandt-Pelerins-Emmaus-Gravure-1654« Saint-Martin n’ignorait ni ce qu’est l’Église, ni ce que sont les sacrements… »

Cette position, Saint-Martin eut souvent l’occasion de l’exprimer, il en fit même l’objet de longs développements dans ses principaux ouvrages (Ecce Homo, L’Homme de désir, le Nouvel homme, le Ministère de l’homme-esprit, etc.). Il n’en varia jamais. Pour lui, les cérémonies externes ne sont pas simplement impuissantes pour l’avancement de l’âme, elles ont en plus pour effet de retarder l’esprit de l’homme et vont jusqu’à le dessécher, alors que les créatures sont en devoir d’espérer des nourritures substantielles d’un tout autre ordre pour les conduire vers le Ciel.

Il résumait ainsi sa pensée : « Quand on voit les célébrants dans les églises consumer leur temps et toute leur virtualité à des cérémonies externes et impuissantes, et retarder ainsi l’esprit de l’homme qui se dessèche en attendant une nourriture substantielle, on est affligé jusqu’au fond du cœur, et on est tenté d’appliquer là le passage de l’Évangile où un aveugle conduit l’autre, et où ils tombent tous les deux dans le fossé. » (Portrait, 731).

Il est donc évident pour lui que les sacrements de l’Église sont inutiles pour conduire à la « grande affaire », celle qui consiste dans l’union de l’âme et de Dieu, et peuvent même représenter une barrière, un obstacle sur le chemin initiatique.

Or, une curieuse attitude s’est pourtant développée depuis plusieurs décennies dans les milieux martinistes et néo-coëns en France, s’inspirant des vues personnelles de Robert Amadou (+ 2006) sur cette question, celle s’étant fixée pour but de ramener les disciples de Saint-Martin ou de Martines de Pasqually vers l’Église, ses sacrements et ses dogmes.

Si Pasqually ne s’étendit pas outre-mesure sur le sujet, tout en n’en pensant pas moins, Saint-Martin au contraire ne cacha pas sa pensée. Et cette dernière se résume à ceci : aujourd’hui, dans l’œuvre qui est à accomplir, l’Église et les voies externes ne servent à rien : « Dieu veut nous amener à l’exécution du précepte de l’Évangile sur la prière qui nous dit, quand nous voudrons prier, de nous renfermer dans nos chambres. Car il est bien clair que l’on ne pourra plus guère prier dans les églises des hommes. » (Portrait, 834).

Indulgences II

« On ne pourra plus guère prier dans les églises des hommes… »

On comprend donc pourquoi dans son texte, Jean-Marc Vivenza écrit : « Ceci nous amène à formuler une réelle réserve, quoique amicalement et sans animosité aucune, même s’il nous semble nécessaire que cela soit souligné, à propos de ceux qui furent à l’initiative – et la perpétuent – de faire dire une  «messe» (sic) à la mémoire ou à « l’intention » du Philosophe Inconnu chaque année au mois d’octobre à la date anniversaire de sa naissance au Ciel, sachant les positions plus que critiques de Saint-Martin à l’égard du culte divin « ostensible » utilisant des espèces matérielles et des objets liturgiques fabriqués par la main de l’homme, initiative curieuse donc, qui, si elle participe sans doute d’une pieuse intention, relève cependant, au minimum, d’un évident oubli ou, plus certainement, d’une patente méconnaissance de la véritable perspective saint-martiniste et, objectivement, d’un éloignement manifeste d’avec les analyses, pourtant clairement exprimées par le théosophe d’Amboise, portant sur le caractère profondément discutable de la religion institutionnelle, et le peu de valeur des cérémonies célébrées par l’Église, notamment le rituel eucharistique. » [2]

Et il est vrai. On ne voit pas très bien pourquoi, en prenant l’initiative d’une messe à son « intention » à la date de sa naissance au Ciel, on veut imposer à Saint-Martin après sa mort, ce qu’il refusa de son vivant, et précisément au moment de son retour à Dieu où il ne voulut pas de la présence d’un prêtre à ses côtés.

C’est objectivement une manière de le trahir et de ne pas respecter ses positions sur ces sujets.

Car en effet, Saint-Martin n’a pas besoin que soit célébrée une messe pour honorer sa mémoire ou pour contribuer au repos de son âme, c’est même le meilleur moyen de montrer que l’on a rien compris à sa pensée et son œuvre !

Ainsi, il est clair que les disciples de Saint-Martin n’ont donc pas à « apprendre » ce que Saint-Martin écarta pour de justes motifs. Ils ont surtout à se remémorer ceci, ce qui leur permettra d’éviter bien des pièges, et de se prémunir de l’emprise d’une classe sacerdotale cherchant à prendre autorité sur l’initiation : « Ce sont les prêtres qui ont retardé ou perdu le christianisme, la Providence qui veut faire avancer le christianisme a dû préalablement écarter les prêtres, et ainsi on pourrait en quelque façon assurer que l’ère du christianisme en esprit et en vérité ne commence que depuis l’abolition de l’empire sacerdotal…. » (Saint-Martin, Portrait, § 707).

Notes.

1. J.-M. Vivenza, Le Martinisme, Le Mercure Dauphinois, 2006, pp. 222-223. Ce rappel était une réponse à l’affirmation qu’avait formulée en son temps Robert Amadou : « Saint-Martin ignorait, ce qu’est l’Eglise et ce que sont les sacrements », rajoutant : « le disciple de Saint-Martin apprendra ce que Saint-Martin ignorait… » (R. Amadou, in Introduction, Traité sur la réintégration des êtres, Collection martiniste, 1995, p. 37). Ce jugement péremptoire était aussi destiné à Martines de Pasqually dans le passage cité.

2. L'EGLISE ET LE SACERDOCE SELON SAINT-MARTINJ.-M. Vivenza, L’Église et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin, 2e Partie. La pratique du culte divin au sein du Sanctuaire du cœur, note 4. La Pierre Philosophale, 2013.