Théurgie coën et rite vaudou en Haïti…un étrange mariage

La Fête de la Saint-Jean est l’occasion en Haïti d’une cérémonie plus qu’étrange, bien qu’elle ne soit pas de nature à surprendre ceux qui connaissent un peu l’histoire initiatique de cette île, autrefois Saint-Domingue.

L’histoire Maçonnique d’Haïti peut-être partagée en deux parties : Avant 1789 (avant l’Indépendance) et après l’Indépendance, le nom indigène « Haïti » n’étant bien sûr pas encore en usage, le territoire de l’État actuel d’Haïti formant à l’époque la « partie française de Saint-Domingue », la plus riche des « îles ». La Maçonnerie d’Ancien Régime y a rencontré un très vif succès et Saint-Domingue a été un « laboratoire » de Hauts Grades.

Mais évidemment, le séjour et la disparition sur place de Martinès de Pasqually en septembre 1774, confèrent à ce lieu une place singulière à Haïti.

Et en effet, comme si les élus coëns avaient laissé quelques traces cérémonielles palpables et concrètes dans ces régions pénétrées des rites vaudous et magiques, se célèbre un rituel directement inspiré des pratiques coëns lors de la fête de la Saint-Jean aux abords du Temple maçonnique où, après avoir inscrit des noms angéliques, planté les bannières et tracé les cercles à la craie sur le sol, on place au centre un grand bûcher auprès duquel se regroupent les maçons des hauts degrés.

Le vaudou, omniprésent en Haïti, vient d’Afrique de l’ouest, mais celui pratiqué sur l’île est en plus intimement lié à la définition identitaire du peuple haïtien, puisque la cérémonie du Bois-Caïman du 14 août 1791, telle qu’elle a pu être décrite : harmonie particulière entre le chant, la danse et les sacrifices d’animaux provoquant les inévitables et énigmatiques crises de possession, tout ceci sous la direction de Boukman, chef des esclaves, mènera grâce à la révolte victorieuse à l’effondrement de l’esclavage en 1804.

Depuis, tout ce qui touche à la magie, à l’occultisme, à l’ésotérisme, à la religion et à la franc-maçonnerie, est pénétré de l’esprit du vaudou sur l’île.

C’est ce curieux mélange de rites vaudous et de théurgie des élus-coëns, qui se déroule publiquement en Haïti lors de la Saint-Jean, et auquel tous peuvent assistés, rituel peu connu mais qui est intéressant à plus d’un titre.

Ainsi certains Frères, selon la description qui nous est donnée de ce rituel, Frères qui se présentent comme « Réaux+Croix » (sic), revêtus d’aubes sacerdotales, retirent leurs chaussures et entrent dans les cercles, puis s’approchent de l’autel de bois et procèdent à son aspersion avec de l’eau bénite, des sels de mer, etc., pratiquent des offrandes d’alcool, d’eau de coco, d’huile de palme et font fumer des parfums pour purifier le lieu. Les prières préalablement recueillies sont placées dans le centre du bûcher qui représente l’autel, que les Frères haïtiens appellent «l’Arche». Enfin un mélange spécial d’encens est brûlé par un thuriféraire, et le Vénérable Maître, gardiens et orateur invoquent les puissances angéliques.

Tous les chœurs angéliques sont invoqués, on chante, on danse, on proclame des formules mélangeant  prières et formules magiques, puis, après de fougueuses circumambulations, est enfin enflammée « l’Arche » par les prêtres maçonniques qui se disent « coëns ».

Dans une extase collective, est ainsi consumé le brasier magico-coën, laissant se poursuivre tardivement dans la nuit, les libations festives de la Saint-Jean haïtienne.

Voilà un curieux exemple, mais assez démonstratif des liens harmonieux existant entre théurgie coën, magie, sorcellerie et vaudou en Haïti, exemple qui méritait d’être signalé en raison de ce mariage – dont on ne sait s’il faut le qualifier « d’heureux » ou non – entre des pratiques qui semblent à l’évidence participer de sources et de méthodes identiques, et poursuivre des buts semblables.

Constant Chevillon admirateur de Jacob Boehme

On relira avec intérêt les analyses de Constant Chevillon (1880-1944), qui fut Grand Maître de l’Ordre Martiniste, ayant été inhumé aux côtés de Jean Bricaud (1881-1934) dans le cimetière de Francheville-le-Haut dans le lyonnais, et dont l’orientation métaphysique montre la grande subtilité de son esprit.

Dans un texte où Chevillon se penche sur la question de l’être et du néant, il met en lumière l’apport fondamental de Jacob Boehme, qu’un récent ouvrage portant sur le martinisme relègue pourtant étrangement au rang des maîtres secondaires.

 Nous croyons donc utile de faire bénéficier aux fidèles lecteurs du Crocodile, des réflexions précieuses de Constant Chevillon :

 « Les Kabbalistes ont dit: Aïn-Soph, horizon de l’éternité; les philosophes agnosticistes : l’Inconnaissable; les spiritualistes et les religions: Dieu. Les uns s’appuient sur la débile raison humaine et indiquent sa limite, les autres sur la révéla­tion et sur la foi; certains mêmes, admettant le concept de Dieu, ne se sont pas embarrassés dans les difficultés, car, pour eux, nous et la nature sommes Dieu et Dieu c’est la nature: ce sont les panthéistes. Pour tous les chercheurs, quelle que soit leur croyance : Aïn-Soph, l’Inconnaissable, Dieu ou la Nature sont des termes qui concrétisent l’origine de l’Etre, des êtres et de tout l’univers visible ou invisible.

Aïn-Soph et Dieu, le même concept sous deux vocables, sont transcendants; on peut reculer dans une certaine proportion la limite de l’Inconnaissable; quant à la Nature, c’est une résultante; son immanence dans le sein des êtres qui la cons­tituent, la rend solidaire de leurs métamorphoses, de leur vie et de leur mort; il est bien difficile, sinon impossible, d’intro­duire dans son essence une notion de transcendantalité sans faire immédiatement appel à quelque chose qui la surpasse et à laquelle elle se trouve, ipso facto, subordonnée.

Pouvons-nous, non pas outrepasser ces données prises dans leur sens absolu, mais les suivre assez loin pour comprendre leur raison d’être; non pas pénétrer leur essence intangible, mais analyser le secret de leur existence, racine radicale de la nôtre, pour apaiser notre soif de savoir et mettre fin à l’innommable angoisse?

Beaucoup ont essayé, aucun n’est parvenu à une solution éclatante. Nul pourtant ne paraît s’être enfoncé aussi profondément dans l’insoluble problème que le cordonnier auto­didacte et quasi illettré, Jacob Böhme. Au chapitre II de son « De Signatura Rerum », il dit : « Par delà la nature, se trouve le Rien, silence et repos éternels. De toute éternité, au sein de ce Rien une volonté s’élance vers quelque chose. Ce quelque chose qu’elle convoite, c’est elle-même, puisqu’il n’y a rien, sinon elle-même« .

Avec cette idée, sommes-nous au terme de toute métaphysi­que ou, seulement, à une étape de la pensée vers une solution qui se dérobe? Ce Rien n’est pas le néant, puisque dans son sein il y a une volonté; une volonté sans aucun doute obscure, mais qui s’affirme néanmoins par son désir d’elle-même. Ne faut-il pas faire ici, du Rien, du Néant, une entité ténébreuse, proto­type de l’Etre en soi ? C’est bien ainsi, du reste, que l’entend Jacob Böhme, puisqu’il proclame que la Volonté-Désir, le Sulphur, est une Séité, donc, un être ineffable, une essence brute, en quelque sorte, sans aucune spécification particulière. Nous n’a­vons donc pas quitté encore le point crucial de notre pensée, notre angoisse subsiste et s’accroît devant l’abîme sans fond ou­vert sous nos pieds par le philosophe allemand, lointain ancêtre de 1’hégélianisme contemporain. En effet, pour notre illuminé, la volonté, milieu dans lequel s’éveille le Désir éternel, apparaît comme un feu obscur qui désire la lumière. Le désir, qu’il nomme convoitise, resserre la volonté sur son centre imprécis, puis­qu’elle n’a rien à convoiter qu’elle-même et c’est la fixité ou, dans le langage de Böhme, 1’astringence. Mais le désir déchaîne aussi le mouvement et c’est l’expansion ou tout au moins, la pro­pension à 1’expansivité. Astringence et expansion déchirent la volonté et produisent l’angoisse douloureuse: être ou ne pas être d’où s’échappe la Nature qui « étant quelque chose, s’oppose au Rien calme et immobile ».

Nous comprenons parfaitement que la Nature puisse être quelque chose, car elle est l’épanouissement du désir en dehors de lui-même. Tout désir doit avoir un objet: il est l’indice d’un manque, d’une pauvreté. Ici, le désir tourne autour de lui-même et se déchire en une dualité idéale qui produit une forme mixte « être-néant », embryon de la nature primitive. Mais qu’est le dé­sir du Rien, du néant ? Celui-ci peut-il désirer le mouvement au sein de son éternelle immobilité ? Peut-être. Le néant désire l’être, l’être repousse le néant, la vie est dans la mort. »

 Constant Chevillon, Du néant à l’être, 1942.

Les Hommes de désir seraient-ils fâchés avec Jacob Boehme ?

« C’est avec franchise, Monsieur, que je reconnais n’être pas digne de dénouer les cordons des souliers de [Jacob Boehme] cet homme étonnant, que je regarde comme la plus grande lumière qui ait paru sur la terre après Celui qui est la ‘‘Lumière’’ même. » (Saint-Martin, Lettre à Kirchberger, 8 juin 1792.)

Ce type de citation de Saint-Martin, rappelée par Jean-Marc Vivenza dans son texte Louis-Claude de Saint-Martin et Jacob Boehme, est de nature à montrer en quoi Serge Caillet et Xavier Cuvelier-Roy sont passés complètement à côté du sujet dans leur livre qui vient de paraître « Les hommes de désir », Mercure Dauphinois, 2012.

Serge Caillet s’appuie sur Arthur Waite, à qui l’on doit le faux portrait de Martinès de Pasqually ! et dont l’autorité est discutable en ces domaines, pour minorer la place de Boehme sur Saint-Martin : « l’influence des écrit de Boehme sur Saint-Martin a été de beaucoup exagérée et par nul d’avantage que par l’intéressé lui-même ! »

Et hop emballé c’est pesé…toute la question qui exige un examen serré est réglée en une courte phrase.

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La suite ne manque pas de saveur : «  Tu sais que dans Le Ministère de l’homme-esprit, son dernier livre, Saint-Martin établit la liste des données absentes de ses propres livres et invite ses lecteurs à s’en instruire chez Boehme. Mais cette liste n’apporte rien de bien neuf ! » (Les hommes de désir, op.cit., p. 33).

Or voici ce que dit Saint-Martin dans le Ministère de l’homme-esprit : « Cet auteur allemand, mort depuis près de deux cents ans, nommé Jacob Boehme, et regardé dans son temps comme le prince des philosophes divins, a laissé dans ses nombreux écrits, qui contiennent près de trente traités différents, des développements extraordinaires et étonnants sur notre nature primitive ; sur la source du mal ; sur l’essence et les lois de l’univers ; sur l’origine de la pesanteur ; sur ce qu’il appelle les sept roues ou les sept puissances de la nature ; sur l‘origine de l’eau ; (origine confirmée par la chimie, qui enseigne que l’eau est un corps brûlé) ; sur le genre de la prévarication des anges de ténèbres ; sur le genre de celle de l’homme ; sur le mode de réhabilitation que l’éternel amour a employé pour réintégrer l’espèce humaine dans ses droits, etc. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

Et Saint-Martin rajoute une liste impressionnante des thèses de Boehme :

  • « Le lecteur y trouvera que la nature physique et élémentaire actuelle n’est qu’un résidu et une altération d’une nature antérieure, que l’auteur appelle l’éternelle nature ;
  • que cette nature actuelle formait autrefois dans toute sa circonscription, l’empire et le trône d’un des princes angéliques, nommé Lucifer ;
  • que ce prince ne voulant régner que par le pouvoir du feu et de la colère, et mettre de côté le règne de l’amour et de la lumière divine, qui aurait dû être son seul flambeau, enflamma toute la circonscription de son empire ;
  • que la sagesse divine opposa à cet incendie une puissance tempérante et réfrigérante qui contient cet incendie sans l’éteindre, ce qui fait le mélange du bien et du mal que l’on remarque aujourd’hui dans la nature ;
  • que l’homme formé à la fois du principe de feu, du principe de la lumière, et du principe quintessentiel de la nature physique ou élémentaire, fut placé dans ce monde pour contenir le roi coupable et détrôné ;
  • que cet homme, quoiqu’il eût en soi le principe quintessentiel de la nature élémentaire, devait le tenir comme absorbé dans l’élément pur qui composait alors sa forme corporelle ;
  • mais que se laissant plus attirer par le principe temporel de la nature que par les deux autres principes, il en a été dominé, au point de tomber dans le sommeil, comme ledit Moïse ;
  • que se trouvant bientôt surmonté par la région matérielle de ce monde, il a laissé, au contraire, son élément pur s’engloutir et s’absorber dans la forme grossière qui nous enveloppe aujourd’hui ; que par là il est devenu le sujet et la victime de son ennemi ;
  • que l’amour divin qui se contemple éternellement dans le miroir de sa sagesse, appelée par l’auteur, la vierge SOPHIE, a aperçu dans ce miroir, dans qui toutes les formes sont renfermées, le modèle et la forme spirituelle de l’homme ;
  • qu’il s’est revêtu de cette forme spirituelle, et ensuite de la forme élémentaire elle-même, afin de présenter à l’homme, l’image de ce qu’il était devenu et le modèle de ce qu’il aurait dû être ; que l’objet actuel de l’homme sur la terre est de recouvrer au physique et au moral sa ressemblance avec son modèle primitif ;
  • que le plus grand obstacle qu’il y rencontre est la puissance astrale et élémentaire qui engendre et constitue le monde, et pour laquelle l’homme n’était point fait ;
  • que l’engendrement actuel de l’homme est un signe parlant de cette vérité, par les douleurs que dans leur grossesse les femmes éprouvent dans tous leurs membres, à mesure que le fruit se forme en elles, et y attire toutes ces substances astrales et grossières ;
  • que les deux teintures, l’une ignée et l’autre aquatique, qui devaient être réunies dans l’homme et s’identifier avec la sagesse ou la SOPHIE, (mais qui maintenant sont divisées), se recherchent mutuellement avec ardeur, espérant trouver l’une dans l’autre cette SOPHIE qui leur manque, mais ne rencontrent que l’astral qui les oppresse et les contrarie ;
  • que nous sommes libres de rendre par nos efforts à notre être spirituel, notre première image divine, comme de lui laisser prendre des images inférieures désordonnées et irrégulières, et que ce sont ces diverses images qui feront notre manière d’être, c’est-à-dire, notre gloire ou notre honte dans l’état à venir, etc. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

En effet, comme on s’en rend compte…. « …cette liste n’apporte rien de bien neuf ! »

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Saint-Martin soutient donc, comme il est logique : « Jacob Boehme a levé presque tous les voiles en développant à notre esprit les sept formes de la nature, jusque dans la racine éternelle des êtres… »

Et il conclut : « Lecteur, si tu te détermines à puiser courageusement dans les ouvrages de cet auteur, qui n’est jugé par les savants dans l’ordre humain, que comme un épileptique, tu n’auras sûrement pas besoin des miens. » (Le Ministère de l’homme-esprit).

Robert Amadou (+ 2006) refusait à Boehme sa place de maître de la théosophie occidentale….et Serge Caillet va évidemment dans le sens d’Amadou (qui ne lisait pas l’allemand ce qui aide grandement à comprendre les domaines de la pensée théosophique de souche germanique)….pour signaler que Saint-Martin ne fut que peu influencé par le visionnaire de Görlitz : « Comme l’a fort bien expliqué Robert Amadou , lors d’un colloque sur Saint-Martin à Tours, dont les actes ont été publiés en 1986 : il est abusif de constituer Boehme en parangon des théosophes occidentaux ; et en particulier du Philosophe Inconnu […] il n’en fut que le second maître, second dans le temps et second dans la mesure de l’apport réel. » (Les hommes de désir, op.cit., p. 34).

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Reconnaissons tout de même à Xavier Cuvelier-Roy le mérite de signaler à Serge Caillet que l’idée de la Sophia, Saint-Martin l’a bien trouvée chez Boehme….La réponse est assez instructive : « La sophiologie de Saint-Martin était déjà là, sans qu’il le sache, ou en ne le sachant qu’à moitié. Boehme agira essentiellement ensuite comme un révélateur » (Les hommes de désir, op.cit., p. 34).

Tout ceci, comme il est aisé de le vérifier, relève de la réinterprétation pas très sérieuse….mais c’est sans doute conforme au climat général qui s’est installé dans le domaine de la pensée initiatique !

On aura donc tout intérêt à faire confiance à Saint-Martin lorsqu’il nous dit : « Jacob Boehme cet homme étonnant, je le regarde comme la plus grande lumière qui ait paru sur la terre après Celui qui est la ‘‘Lumière’’ même. »