Le G.E.I.M.M.E. : numéro thématique sur la « doctrine de la matière »

Le G.E.I.M.M.E., consacre son nouveau numéro 35 du mois de septembre 2012, à une monographique thématique entièrement dédiée à la question de la Réintégration de la Matière et du Corps de Gloire selon la doctrine de la Réintégration des êtres de Martinez de Pasqually, reprise fidèlement par Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz.

Voici ce qu’écrit le G.E.I.M.M.E. pour présenter ce bulletin exceptionnel :

« Grâce à l‘excellente trilogie développée par Jean-Marc Vivenza, actuel Président de la Société des Indépendants, qui effectue une analyse exhaustive de la question mise au point à partir de l’œuvre de Jean-Baptiste Willermoz selon la doctrine qu’il a laissée implicite dans le Régime Écossais Rectifié, les écrits doctrinaux de Louis-Claude de Saint-Martin qui donneront naissance au courant Martiniste formé par ses adeptes, et finalement en approfondissant cette même doctrine exposée par Martinez de Pasqually dans son Traité sur la Réintégration, qui servira de base et de fondement aux développements doctrinaux postérieurs de ses disciples.

Comme complément, à titre introductif et général on a inclus un article sur le même sujet de Dominique Clairembault, ainsi que quelques extraits d’œuvres de Jean-Baptiste Willermoz et d’Origène (que Joseph de Maistre qualifiait comme « un grand homme et l’un des plus sublimes théologiens ayant illustré à l’Église »), dont l’enseignement concorde parfaitement avec les thèses présentées dans ce Bulletin.

Nous croyons que ces réflexions sont d’une importance vitale, en raison de la confusion qui règne d’une façon surprenante, toujours et encore de nos jours, sur cet aspect clef et fondamental de l’Initiation chrétienne, qui est centrale dans le Régime Écossais Rectifié.

C’est pour cela qu’il faut souligner l’avertissement de Jean-Marc Vivenza à ce sujet :  « l’Ordre – c’est-à-dire le Régime Ecossais Rectifié – possède de façon claire une doctrine portant sur la matière, exprimée en des termes incontestables n’autorisant, a priori , aucun doute ni aucune réserve, ceci faisant qu’il ne devrait normalement n’y avoir nulle confusion régnant en ces domaines pour quiconque respecte les positions willermoziennes et ne cherche pas à y substituer des vues étrangères ou extérieures à ces dernières qui ont, et elles seulement, autorité sur le plan doctrinal. »  (J.-B. Willermoz et la doctrine de la matière, 2012).

Nous pourrions synthétiser en peu de mots, malgré son étendue, le mystère doctrinal qui ici est analysé :  » Perit ut Vivat « , la devise qui couronne l’initiation maçonnique chrétienne du Régime Écossais Rectifié.

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Pour accéder au numéro 35 du G.E.I.M.M.E. sur la Doctrine de la matière, cliquez sur le lien ci-dessous :

BULLETINS DU G.E.I.M.M.E. A TELECHARGER

Willermoz serait-il un « sarcophobe » hérétique avec des relents de gnosticisme ?

Sur son blog, celui qui se définit comme un « Orthodoxe d’Occident», nous a généreusement gratifié cet été (du dimanche 8 juillet au lundi 30 juillet 2012), d’un lassant copier/coller de saint Irénée et de son livre célèbre « Contre les hérésies ».

L’initiative est un peu surprenante puisque l’ouvrage est aisément accessible en fichier pdf, et qu’il suffit de le télécharger et le lire à loisir, ce que nous offrons d’ailleurs volontiers aux lecteurs du Crocodile qui n’auront qu’à cliquer sur le lien pour se le procurer : « Contre les Hérésies Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur. »

Qu’est-ce qui motivait donc une telle idée  un peu surprenante ?

Voici l’explication fournie par « l’Orthodoxe d’Occident » qui présente son initiative comme un « combat » :  « Je commence aujourd’hui la publication d’une série de textes du Père dans la foi de l’Eglise des Gaules, saint Irénée de Lyon. Ils sont extraits de son grand et précieux ouvrage intitulé en latin Contre les hérésies et en grec Contre la gnose au nom menteur. Ce combat est toujours d’actualité. Un des principaux champs de bataille est la question de la « chair ». En réaction excessive, absolutisée, à la sublimation des passions charnelles qui caractérise notre époque et la fait tristement ressembler à la Rome de la décadence, des esprits enclins à l’ascétisme jettent l’anathème sur cette pauvre chair qui n’en peut mais  – car ce n’est pas elle qui pèche mais l’esprit qui est en elle – la condamnent à la damnation et à l’anéantissement final. C’était la thèse des jansénistes que d’aucuns relaient aujourd’hui. Et elle a clairement des relents de gnosticisme. Telle n’est pas la position de la Tradition apostolique dont saint Irénée est un des plus brillants champions. Cette position est comme en tout sujet équilibrée, à l’abri de tout « excès » :   l’hubris, démesure, a toujours été considéré par les Pères comme une tentation dont il fallait se garder. C’est cette position traditionnelle qui est explicitée dans ce texte et ceux qui suivront. » (A Tribus Liliis, dimanche 8 juillet 2012).

Ainsi donc : « des esprits enclins à l’ascétisme jettent l’anathème sur cette pauvre chair ….la condamnent à la damnation et à l’anéantissement final. C’était la thèse des jansénistes que d’aucuns relaient aujourd’hui. Et elle a clairement des relents de gnosticisme. » Il faut donc combattre cette tendance pour a Tribus Liliis !

Mais est-ce bien les jansénistes qui sont visés par ces déclarations ? Chacun sait que ce courant spirituel du XVIIe siècle se concentra surtout sur la théologie de la grâce, et que s’il mit l’accent sur les conséquences désastreuses du péché originel sur la nature charnelle, s’est surtout signalé par sa fidélité à saint Augustin et n’insista pas outre mesure sur « l’anéantissement final de la chair » qui ne fut qu’un thème secondaire dans ses textes.

Qui peuvent donc bien être ceux qui soutiennent l’anéantissement de la chair aujourd’hui ?

« L’Orthodoxe d’Occident » le sait lui, il parle par ellipse afin de ne pas trop faire surgir une montée de boucliers contre lui pour une raison bien simple. Il exerce une charge de « Grand Aumônier » au sein d’une instance maçonnique d’essence willermozienne, information qui n’a rien de secrète, comme en a fait clairement la démonstration cet article : La Doctrine du RER, revue et corrigée par… des « Dignitaires » du RER ? 

Or chacun sait, ou devrait savoir, que le Rite Ecossais Rectifié s’appuie sur une doctrine issue des thèses de Martinès de Pasqually, qui affirme que tout le composé matériel, créé pour enserrer les démons puis l’homme dans une prison en punition de la prévarication, sera anéanti un jour et disparaîtra définitivement.

Cet enseignement traverse tout le système fondé par Willermoz, et il s’impose avec force dans les « Instructions secrètes » de la classe des Grands Profès.

En voici un exemple :

« Les corps, la matière, les animaux, l’homme même comme animal, et tout l’univers créé ne peuvent avoir qu’une durée temporelle momentanée. Ainsi donc tous ces êtres matériels, ou doués d’une âme passive, périront et s’effaceront totalement, n’étant que des pro­duits d’actions secondaires, auquel le Principe unique de toute action vi­vante n’a coopéré que par sa volonté qui en a ordonné les actes. (…) Cette réintégration absolue et finale de la matière et des prin­cipes de vie qui soutiennent et entretiennent son apparence, sera aussi promp­te que l’a été sa production ; et l’univers entier s’effacera aussi subite­ment que la volonté du Créateur se fera entendre ; de manière qu’il n’en res­tera pas plus de vestige que s’il n’eût jamais existé. »  (J.-B. Willermoz, Instructions secrètes des Chevaliers Grands Profès).

C’est une citation parmi des dizaines d’autres posant les mêmes affirmations sous la plume de Willermoz qui est le seul auteur de ces Instructions secrètes.

On est très loin de saint Irénée et de la résurrection de la chair, c’est une évidence, mais c’est la doctrine de Willermoz qui n’est pas en « option » au Rite Ecossais Rectifié, ni non plus comme on a pu le lire ridiculement une « opinion particulière » que l’on pourrait discuter. Non ! elle est le cœur de la doctrine du Régime et de toute sa perspective puisque, comme l’a démontré Jean-Marc Vivenza dans un texte fondamental : «Le Régime Ecossais Rectifié et la doctrine de la matière », cette idée se trouve déjà exprimée dès le grade d’Apprenti auquel on indique :

«…cultive ton âme immortelle et perfectible, et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien, lorsqu’elle sera dégagée des vapeurs grossières de la matière. » (Règle maçonnique, Art. II, Immortalité de l’âme).

De quelle manière a Tribus Liliis se débrouille t-il alors, entre sa place au RER, et les positions de saint Irénée qu’il brandit comme une bannière pour son « combat » (sic) et qui définissent comme hérétiques les affirmations réitérées et constantes de Willermoz ? Voici sa réponse : «J’appelle les sarcophobes, les ennemis de la chair, qui jettent sur elle l’anathème comme si elle était sous le coup d’une culpabilité irrémissible et par conséquent vouée, non au salut, et même pas à l’enfer, mais à l’anéantissement. » (A Tribus Liliis, lundi 16 juillet 2012).

Une question s’impose donc avec une certaine force : Comment a Tribus Liliis parvient-il à demeurer membre d’un système fondé par Willermoz – s’il faut l’en croire un « sarcophobe, un janséniste, un hérétique avec des relents de gnosticisme » – qui jette sur la matière l’anathème comme si elle était sous le coup d’une culpabilité irrémissible et par conséquent vouée, non au salut, et même pas à l’enfer, mais à l’anéantissement ?

Il faut avouer que tout cela est totalement incompréhensible et nous plonge dans la perplexité, et surtout nous fait nous demander au nom de qui, ou de quoi, a Tribus Liliis membre exerçant une charge importante au sein d’une organisation d’essence rectifiée, lance t-il ses anathèmes contre les willermoziens qui regardent la matière comme si elle était sous le coup d’une culpabilité irrémissible en et par conséquent vouée, non au salut, mais à l’anéantissement ?!

Combien s’impose donc cette réflexion de Pascal, certes un janséniste mais fin analyste de l’âme humaine, à propos de l’étrange attitude de l’Orthodoxe d’Occident :

« Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! juge de toutes choses... » (Blaise Pascal, Pensées).

Rien n’est plus risible que la calomnie répandue par les ânes !

« Rien n’était plus risible que cette armée. Les uns étaient montés sur des ânes, les autres avaient des manchons; quelques-uns des parasols quoiqu’on marchât en pleine nuit. Cette rumeur ne m’inspira que de la pitié… » (Saint-Martin, Mon Portrait historique et philosophique, 322).

Qu’est ce qu’on peut bien reprocher à ceux qui désirent se pencher sur la culture initiatique saint-martinienne et en faire surgir peut-être quelques lumières non entrevues ?

Ton interrogation va être récompensée ami lecteur, car voici la réponse totalement surréaliste qui commence, comme toutes les réponses s’appuyant sur la théorie du complot par ces mots magiques : « sauf... »

Lire le nouveau numéro des albums du Crocodile :

Rien n’est plus risible que la calomnie répandue par les ânes

« Mentir pour nuire est calomnie : c’est la pire espèce de mensonge»

(J.-J. Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, IV)

Martinès de Pasqually et l’idée de Création « nécessaire » dans le Traité sur la réintégration

« Il faut vous convaincre que la matière première ne fut conçue par l’esprit bon que pour contenir et assujettir l’esprit mauvais dans un état de privation et que véritablement cette matière première, conçue et enfantée par l’esprit et non émanée de lui, n’avait été engendrée que pour être à la seule disposition des démons. » (Traité, 274.)

Un exposé magistral de la doctrine de la réintégration de Martinès de Pasqually, vient d’être effectué par Jean-Marc Vivenza, qu’il faut une fois de plus remercier pour l’immense travail qu’il effectue afin de nous permettre d’avancer tous dans la connaissance, sous le titre : « Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration, Création nécessaire, transmutation du mineur émané et anéantissement de la matière lors du retour des êtres à leur primitive origine et puissance spirituelle divine. »

Le texte est d’une telle richesse, abordant point par point les éléments fondamentaux de la doctrine de la réintégration (émanation des esprits, nature immatérielle de l’Adam primitif, dégénérescence du mineur, anéantissement de la matière, etc.), qu’il est difficile de le résumer en quelques phrases. Nous retiendrons quant à nous une chose : le rappel des bases de la doctrine sans lesquelles l’enseignement de Pasqually n’est plus authentique et devient une construction fantaisiste.

Comme il est dit dans cette analyse : «Il faut commencer par réaffirmer que Martinès c’est d’abord et avant tout une doctrine, présentant de nombreux aspects surprenants, possédant une cohérence et nous fournissant, sur de nombreux aspects obscurs de l’Histoire universelle, des éclairages essentiels, offrant, à celui qui prend la peine de s’y pencher un instant, d’entrer dans l’intelligence des causes premières et la compréhension de vérités qui lui étaient jusqu’alors inconnues. Et ce qui est extraordinaire, c’est que cette doctrine qui véhicule des thèses judaïques, platoniciennes et origénistes, semble surgir brutalement et apparaître sur le devant de la scène initiatique au XVIIIe siècle sans qu’il soit possible, pour l’instant du moins, d’en repérer l’itinéraire exact de transmission à travers les âges. »

Mais cet avertissement est suivi de précisions importantes, dont la clé se trouve dans cette mise en lumière : « La création de l’univers matériel, selon Martinès, fut imposée à Dieu pour y enfermer les esprits révoltés, de sorte qu’ils soient contenus et emprisonnés dans un cachot en forme de lieu de privation. On voit donc immédiatement la grande différence d’avec la foi officielle de l’Eglise qui repousse vigoureusement sur le plan dogmatique une telle vision (raison pour laquelle l’origénisme, qui postulait des thèses semblables, fut condamné lors du concile de Contantinople II en 553), insistant constamment sur le bienfait de la Création matérielle, témoignage de l’amour de Dieu à l’égard du monde et de ses créatures, Eglise qui ne peut que refuser avec force l’idée d’une création de la matière motivée par la nécessité d’y enserrer les démons (….). Les nombreux passages décrivant cette Création « nécessaire » sont, à l’évidence, extrêmement clairs et précis chez Martinès, qui n’hésite pas à exprimer sa vision à plusieurs endroits du Traité sur la réintégration, comme il le fera dans le « Grand discours de Moïse » où il écrit : « Sans cette prévarication, il n’y aurait point eu de création matérielle temporelle, soit terrestre, soit céleste ; (…) Tu apprendras à connaître la nécessité de toute chose créée, et celle de tout être émané et émancipé. » (Traité, 224). Pourtant, et c’est là un point solennel de la foi de « l’Eglise » entendue au sens générique du terme car toutes les confessions chrétiennes adhèrent à la même conception de la création, Dieu créa l’univers matériel par amour, non par contrainte, l’acte de création n’eut aucun caractère de nécessité, il fut un pur don divin, une offrande témoignant de l’amour du Créateur. Et l’Eglise insiste particulièrement sur ce point, nous amenant à souligner que l’on touche ici à un sujet fondamental, crucial même sur le plan dogmatique, car de la nature de la Création dépend en effet la perspective et les modalités futures du Salut pour l’homme. »

Jean-Marc Vivenza explique ainsi : « Or, et c’est là toute la difficulté qu’il est inutile de cacher, pour Martinès – cette doctrine étant reprise par la suite par ces deux principaux disciples Willermoz et Saint-Martin allant jusqu’à former une part essentielle des Instructions secrètes du Régime rectifié comme de la pensée saint-martiniste -, la création matérielle, si elle n’est pas l’œuvre d’un démiurge ce qui serait du pur gnosticisme, néanmoins, est la résultante d’une faute préalable, elle est une réponse à la prévarication des esprits révoltés contre l’Eternel, puis, dans un second temps ce qui renforce plus encore le problème, sera l’œuvre sacrilège d’Adam opérant contre la volonté du Créateur «devenu impur par son incorporisation matérielle» (Traité, 140), enfermé charnellement dans un « ouvrage impur fruit de l’horreur de son crime » (Traité, 23). Le monde matériel n’est donc pas du tout chez Martinès le fruit d’un « don » de Dieu créé par gratuité, lui ayant fait dire après les six jours que « tout cela était bon », mais il s’est au contraire imposé à Dieu par nécessité afin d’enserrer les démons, puis l’homme à son tour, dans une « prison de matière » : « Il faut vous convaincre que la matière première ne fut conçue par l’esprit bon que pour contenir et assujettir l’esprit mauvais dans un état de privation et que véritablement cette matière première, conçue et enfantée par l’esprit et non émanée de lui, n’avait été engendrée que pour être à la seule disposition des démons. » (Traité, 274.).»

Vivenza constate avec raison : « C’est en réalité du pur Origène (185-253), le seul des pères de la primitive Eglise avec Evagre le Pontique (346-399), à avoir soutenu une telle thèse !  »

Mais par delà ce constat, le plus important à notre avis est l’analyse que fait Vivenza de ce constat  de la présence d’une affirmation du caractère nécessaire de la Création chez Martinès : « On le comprend aisément, l’idée de Création « nécessaire», imposée au Créateur pour contenir les esprits pervers à l’intérieur de la matière, idée située à la source première de toute la construction doctrinale de Martinès : «Sans cette prévarication, il n’y aurait point eu de création matérielle temporelle, soit terrestre, soit céleste » (Traité, 224), entraîne logiquement une seconde idée qui lui est conjointe : l’attente de la dissolution de cette dite « matière ténébreuse », l’anéantissement de la chair impure, afin que tout retourne à l’Unité.  Pour que la chair soit sauvée et promise aux joies du Royaume, c’est-à-dire « spiritualisée », il faudrait que sa nature ne participe pas à l’origine d’une essence « nécessaire » devant être « un lieu fixe » pour que les démons puissent « y exercer toute leur malice », comme le soutient Martinès, c’est une question de logique élémentaire sur le plan métaphysique. C’est cette logique que respecte l’Eglise, pour qui la chair est à la base au sein de la création un don de Dieu. »

La suite est remarquable de clarté : « Or, la conception matinésienne de la Création, reprenant au contraire celle des courant néoplatoniciens et de l’origénisme, est une métaphysique de la nécessité, une métaphysique de l’éloignement et de la corruption de l’Unité. Ceci explique pourquoi pour Martinès, comme pour Willermoz et Saint-Martin, le composé matériel, la chair, l’univers physique, sont un « lieu de privation », un fruit ténébreux, car il est consécutif d’une rupture, d’une fracture, d’un drame céleste qui est celui de la prévarication démoniaque et ensuite adamique. La matière est donc une prison corrompue et infectée dans laquelle le premier homme, être purement spirituel ayant une forme corporelle immatérielle, non doté de chair et de matière à l’origine, a été précipité, conduisant de ce fait à l’espérance, regardée comme un bonheur auquel il est normal et légitime d’aspirer, d’un anéantissement de cette forme de matière, par une dissolution qui « effacera entièrement » la  « figure corporelle de l’homme et fait anéantir ce misérable corps, de même que le soleil fait disparaître le jour de cette surface terrestre, lorsqu’il la prive de sa lumière. » (Traité, 111). On ne saurait être plus clair sur le sort réservé à la chair et à l’univers matériel créé dans la conception de Martinès, cette destination à l’anéantissement étant soulignée à plusieurs endroits du Traité sur la réintégration des êtres : « La création n’appartient qu’à la matière apparente, qui, n’étant provenue de rien si ce n’est de l’imagination divine, doit rentrer dans le néant.» (Traité, 138). »

La conclusion pose donc une évidence que nous pensons absolument essentielle, et insiste sur une idée majeure pour ceux qui adhèrent aux idées de Martinès de Pasqually : admettre la différence et l’assumer« C’est pourquoi la volonté de chercher à concilier de force martinésisme et foi dogmatique de l’Eglise, n’a strictement aucun sens sur le plan ecclésial,pas plus qu’elle n’en a sur le plan initiatique, puisque conduisant à la constitution d’une impasse catégorique, en forme de perspective fondée sur une analyse vouée à une inévitable impossibilité. La seule attitude cohérente, si l’on veut se considérer comme participant véritablement des Ordres dont on prétend être membre, c’est d’assumer clairement la pensée des fondateurs, bien sûr l’interroger, la travailler, l’approfondir ce qui est plus que souhaitable, mais avant tout la respecter dans ses affirmations et fondements essentiels, et non chercher à la tordre ou à la transformer par d’inacceptables contorsions théoriques pour la rendre, dans un exercice improbable, « doctrinalement compatible » avec l’enseignement de l’Eglise. Nous pensons qu’une autre voie est envisageable, celle consistant à admettre la différence doctrinale, la reconnaître honnêtement, et à se considérer comme « cas particuliers » postulant la non incompatibilité entre la foi et l’anthropologie platonicienne au sein de l’épouse de Jésus-Christ. » 

On ne saurait trop remercier Jean-Marc Vivenza pour la clarification qu’il vient « d’opérer », opération sans doute la plus utile qui soit en un temps où certains aiment insister sur le « opérons-donc ! », indispensable à la juste compréhension de la doctrine de la réintégration de Pasqually pour en éviter les déformations insupportables auxquelles on assiste parfois de nos jours !

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A lire : Jean-Marc Vivenza : « Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration, Création nécessaire, transmutation du mineur émané et anéantissement de la matière lors du retour des êtres à leur primitive origine et puissance spirituelle divine ».