Les albums du Crocodile

« Néo-coën, ne te moque pas du Crocodile avant d’avoir atteint l’autre rive« , n° 1, Les Albums du Crocodile.

« Non, il n’y a pas de joie qui soit comparable à celle de marcher dans les sentiers de la sagesse et de la vérité. »

(Saint-Martin, L’Homme de désir)

 

 

 

 

Les néo-coëns et les illusions de l’influx «sui generis »

Les chapelles néo-coëns se rattachent en grande majorité aux transmissions issues de la Résurgence de 1942, effectuée lors des heures sombres de l’occupation à Paris dans des circonstances rocambolesques par Georges Bogé de Lagrèze, Robert Ambelain et Robert Amadou, qui, dénués de toutes qualifications pour entreprendre un réveil de l’Ordre des Chevaliers Maçons élus coëns de l’Univers, s’attribuèrent néanmoins assez généreusement la réussite de l’opération.

Les groupes actuels pratiquant les cérémonies des élus coëns se situent donc dans ce canal de transmission, qui peut être critiqué, et il doit l’être, mais qui a pour lui au moins l’avantage d’exister.

Chacun ayant le droit de mener sa vie comme il l’entend, nous n’avons que des mises en garde fraternelles, mais aucun reproche particulier à formuler à l’égard de ceux qui cheminent sur ces sentiers théurgiques risqués, mais en le faisant dans le retrait et l’absence de publicité tapageuse.

On assiste pourtant depuis plusieurs mois, alors que les émules contemporains de Martinès se cantonnaient depuis 1967, date où Robert Ambelain se démit de sa charge de Grand Maître des élus coëns au profit d’Yvan Mosca, dans une relative discrétion qui sans doute sied le mieux à leurs activités, à un fébrile activisme sur les réseaux sociaux où l’on fait publicité démonstrative d’une existence et de positions au nom d’un « martinézisme chrétien » qui cherche à incarner « l’Ordre », se revendiquant de cette dénomination avec une incroyable légèreté.

En examinant les échanges qui se sont déroulés sur le blog qui porte cette  quasi « campagne publicitaire », nous avons trouvé plusieurs commentaires pertinents qu’il nous a semblé utile de mettre en lumière sur notre page virtuelle, puisqu’ils étaient restés sans réponse à la question essentielle, et légitime, qu’ils faisaient ressortir, et dont l’exemple suivant est un fort bon résumé : « Vous dites « L’appartenance à un ordre Coen », mais cet Ordre a disparu sans succession au XVIIIe siècle, il n’y a ainsi plus d’Ordre coën aujourd’hui. J’espère donc que vous ne faites pas allusion au prétendu « réveil » occultiste de Robert Ambelain et Lagrèze au XXe en parlant « d’Ordre », et surtout que vous n’êtes pas rattaché à cette supercherie dangereuse car dans ce cas vous seriez très éloigné de l’Eglise à laquelle vous assurez être fidèle ? » (Jacob le 18/11/2011 à 14h51).

On le sait, sur le plan initiatique n’importe qui ne peut pas s’autoproclamer n’importe quoi sous peine de voir immédiatement toutes les structures traditionnelles sombrer dans l’anarchie la plus totale, chacun pouvant se déclarer tranquillement du jour au lendemain en souhaitant être reconnu pour tel : Grand Maître, Chevalier Kadosh, CBCS, Grand Profès ou Réau+Croix, par l’effet d’un « influx sui generis » reçu dans son salon.  On attendait donc, ce qui aurait été un minimum lorsqu’on fait état de son existence publiquement en cherchant à se faire connaître, une présentation claire des sources, une information honnête et sincère sur la lignée conférant sa légitimité à l’animateurs de cette surprenante agitation autour des coëns se présentant comme  « martinésziste chrétien » afin de pouvoir valider sa qualification de « néo-coën» !

Or, rien de cela ! depuis des mois silence le plus total. La seule attitude en guise de réponse qui a été fournie, consiste en un mutisme opaque, l’évitement systématique, la dérobade et la fuite. Si l’on cherche bien, une seule information fut donnée à l’occasion par le dit « martinéziste chrétien ». La voici : « De notre côté nous affirmons donc qu’un Ordre Coen n’a pas d’obligation à afficher une quelconque filiation par rapport à la Résurgence pour exister, mais nécessite une filiation spirituelle ainsi que les marques de la réconciliation à laquelle visent les travaux de l’Ordre…. » (Esh494 le 19/11/2011 à 15h09).

Cette réponse qui n’en est pas une, puisqu’une très imprécise «filiation spirituelle » ainsi que les « marques de la réconciliation », de par l’aspect foncièrement subjectif de ces deux critères plus que flous, hasardeux et sujet à caution, n’ayant jamais été en mesure de remplacer une qualification initiatique, démontre donc à l’évidence une absence de transmission ou alors une transmission singulièrement douteuse que l’on cherche à cacher, manifestant une gêne qui signale surtout une chose assez triste : l’illusion est un danger en règle générale dans la vie, mais l’illusion dans le domaine initiatique est un danger extrême plus grand encore car il peut conduire aux pires conséquences, surtout lorsqu’on s’amuse à pratiquer les opérations préconisées par Martinès qui présentent des risques immenses liés à ces rituels inspirés des grimoires de magie !

Combien se vérifie ainsi la sentence célèbre :« Humanum fuit errare, diabolicum est per animositatem in errore manere.» Saint Augustin, Sermons (164, XIV).

La théurgie des élus coëns face à l’angélologie saint-martiniste

L’analyse que vient de réaliser le CIREM (Centre International d’Etudes et de Recherches Martinistes) du dernier ouvrage de Jean-Marc Vivenza,  Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges est très intéressante, on y souligne le caractère « utile et nécessaire de l’angéologie saint-martinienne qui diffère notablement des angéologies classiques », expliquant en quoi, « la traversée des formes dualistes permet d’atteindre la conscience non-duelle originelle avec une excellente intuition, « lorsqu’est fait référence aux « deux néants » de Maître Eckhart. » Tout ceci est vrai et fort bien dit.

Mais il était à prévoir que les sévères critiques formulées par Jean-Marc Vivenza à l’encontre des sources magiques du prétendu « culte primitif » coën fassent réagir. Pour notre part nous considérons ces réactions comme un bien, car ce qui est mis en lumière dans l’Appendice de l’ouvrage : « Le De circulo et ejus compositione et le culte primitif, Nature de la véritable « réconciliation »  et but réel des travaux des élus coëns », est tout simplement renversant !

C’est un éclairage qui contribue, plus encore, à comprendre la raison de l’éloignement de la théurgie par Saint-Martin.

Contrairement au CIREM, dont nous apprécions en règle générale les analyses, nous ne pensons pas que l’argumentation de Jean-Marc Vivenza, « puise dans la théologie et se révèle dogmatique dans son expression ». L’argumentation relève surtout, à la suite des avertissements formels de Saint-Martin qui jugea ces méthodesinutiles et dangereuses,  d’un examen serré de ce qu’est en réalité la théurgie de Martinès présentée comme le « culte que le mineur a à célébrer pour sa réconciliation », soit une simple réadaptation finalement des pratiques de magie naturelle, astrale ou divinatoire, voire des cultes de bougies ou de sortilèges, préconisés par les grimoires médiévaux afin de s’approcher du ciel pour y chercher la réconciliation, ce qui est une totale aberration !

Jean-Marc Vivenza, en parfaite continuité du Philosophe Inconnu rappelle donc, quitte à déplaire : « Saint-Martin, dont les connaissances christologiques étaient bien plus étendues que celles de son premier maître, et qui savait que le « christianisme est l’esprit même de Jésus-Christ dans sa plénitude », comprit rapidement que les méthodes de Martinès n’étaient que du « remplacement » (Lettre à Kirchberger, 12 juillet 1792), ce qu’il ne manqua pas d’affirmer avec la fermeté que l’on sait à ceux des ses frères qu’il voyait se fourvoyer encore grandement dans des voies contestables, périlleuses et réellement peu recommandables. » (Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges, De la théurgie des élus coëns à l’angélologie saint-martiniste, Arma Artis, 2012). 

Le travail de Jean-Marc Vivenza s’inscrit parfaitement dans l’esprit de Saint-Martin, il est évident qu’il tranche avec la confusion qui présida depuis des années dans une tentative maladroite cherchant à conjuguer l’inconciliable car il y a bien une opposition réelle entre les méthode externes et la voie selon l’interne. Il ne sert à rien de se le cacher ! Et sur ce point, Vivenza, dont les positions ne sont pas nouvelles si l’on prend la peine de lire ce qu’il publia depuis plusieurs années, s’écarte en effet de Robert Amadou comme de bien d’autres. C’est un fait.

Remercions donc Jean-Marc Vivenza pour le travail de clarification qu’il effectue aujourd’hui, et ces lignes remarquables qui font suite à son texte « Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des élus coëns »  : « Il est fort probable finalement, et c’est sans doute ce qui conduisit Louis-Claude de Saint-Martin à réagir comme il le fit en désignant ces pratiques comme étant « inutiles et dangereuses et dont le principe des ténèbres profite pour nous égarer», que nous soyons alors, si l’on y réfléchit attentivement, avec la théurgie des élus coëns, son culte et ses méthodes invocatoires, en présence d’une sorte de « matérialisme spirituel » vulgaire extrêmement problématique et vraiment discutable car absolument contraire aux critères de la nouvelle loi de grâce ». (Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges, De la théurgie des élus coëns à l’angélologie saint-martiniste, Arma Artis, 2012). 

Nous rejoignons néanmoins entièrement le CIREM dans sa conclusion, sans pour autant souscrire à son idée d’une « crispation théologique » chez Vivenza, car c’est une « crispation » dont il faudrait alors accuser Saint-Martin ce qui n’a évidemment aucun sens : « Ce serait toutefois une erreur de rejeter le travail de Jean-Marc Vivenza dans sa totalité, particulièrement quand il traite des conditions de l’initiation. En insistant sur les préalables à toute théurgie il fait un nécessaire rappel. Nous serons probablement d’accord avec lui pour énoncer que le silence est à la fois l’indispensable condition pour opérer et le lieu-même de l’opération qu’elle soit externe, interne ou ultime. De même, il convient effectivement de ne pas s’attarder sur le phénoménal pour tendre vers l’essence mais le phénoménal est une langue à découvrir, à nous de savoir lire. Et oui, il faut s’affranchir des noms pour atteindre au sans-nom. » (CRIREM, « Opérons-donc ! », août 2012).

Pour notre part nous inviterons nos lecteurs à se reporter  au texte de Jean-Marc Vivenza « Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des élus coëns« , pour comprendre qu’elle est la position réelle du Saint-Martinisme, et avant qu’on ne reparle lorsque le temps viendra, de la nature et des sources du « culte primitif ».

La dissolution de la matière universelle

Jean-Marc Vivenza, dans un texte extraordinaire qui vient d’être publié sur le site de l’auteur :  «Louis-Claude de Saint-Martin et le corps de matière ténébreuse », nous rappelle les éléments essentiels de la doctrine saint-martiniste au sujet du composé matériel, du corps et de la chair.

Cette doctrine qui avait été mise à mal ces derniers temps, est le plus souvent incomprise ou méconnue, il importait donc qu’une mise au point incontestable – et les affirmations du Philosophe Inconnu ne laissent place à aucun doute sur le sujet, soit effectuée. Voilà qui est chose faite, et de façon excellente, claire et immensément documentée car les citations sont abondantes.

On append au milieu d’une foule d’informations théoriques, dans ce texte fondamental, comme l’écrit Jean-Marc Vivenza : « Que c’est dans le Traité des Bénédictions, qui ne sera publié qu’à titre posthume, que Saint-Martin s’est le plus étendu sur ce que signifiera la réintégration des choses créées au sein du Principe, c’est-à-dire l’opération de dissolution de la matière qui sera une « bénédiction », de sorte que nous puissions participer au « culte éternel du Créateur » pour lui présenter « spirituellement », et pour l’éternité, le « tableau fidèle et les fruits glorieux des lois » qui nous avaient été données, de sorte que soit rétablie l’harmonie universelle qui ramènera tout à « l’Unité » (J.-M. Vivenza, Louis-Claude de Saint-Martin et le corps de matière ténébreuse, 2012).

Et il est vrai qu’à la lecture de Saint-Martin, il n’y a plus de place pour le doute  : « La bénédiction de réintégration de la matièreest l’acte final de son existence, acte qui se répétant tous les jours par la destruction des corps particuliers, nous annonce assez comment il doit s’opérer pour la dissolution générale, puisque nous sommes convenus que les lois en étaient les mêmes (…) c’est toujours ce verbe éternel et universel : c‘est toujours la parole du fils même, qui doit détacher les liens mêmes de la création temporelle, connue c’est cette parole qui les a attachés dans leur origine, et qui les soutient depuis que la nature a commencé d’exister en apparence de forme matérielle. (…) La parole du fils divin est aussi nécessaire pour opérer la dissolution de la matière universelle, qu’elle l’a été pour en ordonner la production et l’assemblage; car s’il n’en était pas ainsi, il faudrait que la matière fut elle-même. » (Traité des Bénédictions).

Merci donc, une nouvelle fois, à Jean-Marc Vivenza pour le travail de clarification qu’il effectue, qui rend d’estimés services à toutes les âmes de désir cherchant à mieux connaître la pensée des maîtres de l’illuminisme mystique.

La-doctrine-de-la-reintegration-des-etres--Jean-Marc-Viv

La doctrine de la réintégration des êtres

Editions La Pierre Philosophale, 232 pages.