Louis-Claude de Saint-Martin et le « mysticisme théosophique »

« Saint-Martin aspire à une union intérieure avec le surnaturel que l’on peut, à bon droit, qualifier de « mystique », sachant que cette union, mystique s’il en est, est toutefois une « mystique théosophique …»

Dans les « Écrits Saint-Martinistes », ouvrage qui vient de paraître aux éditions La Pierre Philosophale, Jean-Marc Vivenza aborde une question très peu étudiée à propos de Louis-Claude de Saint-Martin, à savoir sa relation au mysticisme.

Jean-Marc Vivenza écrit, s’agissant d’un point important de la spiritualité du Philosophe Inconnu :

« Nous sommes donc bien en présence d’un mysticisme avec Saint-Martin, mais d’un mysticisme qu’il convient de qualifier de « mysticisme théosophique », se distinguant nettement du mysticisme classique tel que développé dans l’Église. Saint-Martin aspire à une union intérieure avec le surnaturel que l’on peut, à bon droit, qualifier de « mystique », sachant que cette union, mystique s’il en est, est toutefois une « mystique théosophique » car participant d’une approche nettement distante de la dogmatique ecclésiale et de la doxa conciliaire, puisque relevant, en ses fondements premiers, des principes doctrinaux de l’illuminisme chrétien, et en particulier de l’illuminisme martinésien qui professe sur de nombreux points – dont ceux ayant trait à l’émanation des esprits, la création du monde par l’effet d’une contrainte « nécessaire », la constitution de l’univers visible non par Dieu mais par des esprits intermédiaires, l’incorporisation d’Adam en punition de sa désobéissance dans une forme charnelle, sa destination post mortem incorporelle et la vocation à l’anéantissement de la totalité du composé matériel à la fin des temps -, des positions absolument inconciliables avec celles des autorités religieuses présidant aux différentes branches, occidentales ou orientales, du christianisme institutionnel [1]. »

Il s’agit donc bien d’un « mysticisme » certes, d’un mysticisme réel concernant Saint-Martin, mais, comme le souligna Elme Marie Caro (1826-1887), l’un des premiers biographes du Philosophe Inconnu au XIXe siècle, d’un mysticisme original en plusieurs de ses aspects, plus difficile à analyser et pour cause que le mysticisme cultivé au sein de l’Église : 

« il y a un autre mysticisme d’un caractère plus complexe, plus difficile à analyser, à coup sûr très différent : c’est le mysticisme théosophique, qui ne contemple plus seulement, mais qui dogmatise sur les objets de la plus haute spéculation. Ses prétentions ne vont à rien moins qu’à la science absolue, totale, définitive. Il ne trouve pas seulement en Dieu le terme et l’objet de son ardent amour ; il trouve aussi en lui la source de toute science, l’inspiration, la connaissance suprême, l’explication de tous les mystères de la foi ou de la nature, la pleine lumière de la vérité », puis après avoir cité Boehme, Swedenborg, Martinès de Pasqually et Saint-Martin, Caro rajoute : « Tous ont l’ambition avouée de pénétrer les dernières profondeurs de la science divine, tous aussi affectent de rattacher leur doctrine par un lien secret à la tradition chrétienne, ou tout au moins aux origines mosaïques [2]. » De ce fait, le mysticisme spéculatif, ou « théosophique », possède un but qui va bien au-delà de la simple mystique contemplative, aspirant à pénétrer à l’intérieur du mystère divin pour en découvrir l’essence cachée… [3]»

Le mysticisme dont se revendique Saint-Martin, est en conséquence un « mysticisme spéculatif » ou « théosophique », un mysticisme puisant sa science au sein même de Dieu, une science qui est tout-à-la fois une théologie, une métaphysique et une cosmologie. L’illuminé est de ce fait « théosophe », plus que théologien et plus que philosophe, il est nourri de la science même de Dieu :

« Au théosophe, les Écritures révèlent d’elles-mêmes leurs sens mystérieux ; la nature, ses plus secrets symboles ; l’âme, ses mystères ; tous les voiles tombent devant ses yeux. Il saura tout, sans avoir rien appris ; il raillera la science humaine, si défectueuse et si lente. Boehme n’a pas assez de sarcasmes pour le bonnet carré ; Saint-Martin, de mépris pour les observateurs. On voit par où le théosophe diffère du mystique. Le contemplatif n’a qu’un but, s’abîmer en Dieu dans un acte d’amour ; le spéculatif veut plus, il aspire à ravir le dernier mot de la science. L’un se repose ; l’autre, après s’être reposé dans l’extase, agit, travaille, compose, enseigne. Le mystique anéantit, autant qu’il est en lui, ses facultés intellectuelles, la raison, le raisonnement, la pensée discursive. Le théosophe, possesseur des secrets divins, prétend en faire un système complet, et il se sert même, dans ce but, de ce procédé humain si décrié, la logique. Cette différence réelle, radicale, a été vivement aperçue et exprimée par Saint-Martin. ‘‘Il n’est pas rare, dit-il, de voir de ces mystiques, soit féminins, soit masculins, nous peindre merveilleusement l’état le plus parfait des âmes, et nous donner même une description exacte des régions par où passent les vrais ouvriers du Seigneur. Mais ces mystiques semblent n’être appelés à approcher de ces régions que pour en faire la peinture ; ils voient la Terre promise et ne la labourent pas’’ (Ministère de l’homme-esprit). Les mystiques sont nés pour jouir ; les théosophes pour labourer le sol divin, et lui faire produire la moisson de l’universelle vérité [4]. »

Ainsi, comme le précise Jean-Marc Vivenza, le « mystique spéculatif », le « mystique théosophique », accède au divin en s’approchant du mystère le plus élevé portant sur la « génération de Dieu dans l’âme », ce mystère étant l’essence de toute mystique, et la mystique dans son essence la plus absolue :

« Si Dieu est voilé, caché, c’est qu’en réalité il est dissimulé dans sa génération, « Dieu est caché dans le centre, dans la génération la plus intérieure » (L’Aurore Naissante, XIX, 65), dans la génération invisible se produisant dans le Ciel de l’âme. Dieu naît ! pour audacieuse que soit cette affirmation, elle n’en est pas moins significative de l’œuvre secrète qui voit l’âme, dans l’absolu mystère, enfanter la Divinité, être la matrice réelle du Divin [5]. »

*

On ne saurait donc trop fortement inviter, et conseiller vivement, à ceux qui souhaitent s’avancer dans le chemin des plus sublimes révélations de la vie divine, à lire attentivement les « Écrits Saint-Martinistes », qui contiennent des lumières fondamentales aptes à faire accéder les « âmes de désir » à la contemplation intérieure des plus hautes vérités du mystère Divin.

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Pour commander l’ouvrage : 

Écrits Saint-Martinistes, La Pierre Philosophale, 2021, 405 pages.

Notes.


[1] J.-M. Vivenza, Écrits Saint-Martinistes, La Pierre Philosophale, 2021, p. 22.

[2] E. Caro, Du Mysticisme au XVIIIe siècle,  Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin le Philosophe Inconnu, Paris, Hachette, 1852, pp. 97 ; 100-101.

[3] J.-M. Vivenza, Écrits Saint-Martinistes, op. cit. pp. 22-23.

[4] E. Caro, op.cit., pp. 101-102.

[5] J.-M. Vivenza, op.cit., pp. 37-38.

La création du « monde matériel par les anges » selon la thèse gnostique de Martinès de Pasqually et Jean-Baptiste Willermoz

Ange Créateur

« […] les esprits inférieurs, ayant reçu l’ordre du Créateur pour la construction de l’univers, ainsi que l’image de la forme apparente qu’il devait avoir, produisirent d’eux-mêmes les trois essences fondamentales de tous les corps, avec lesquels ils formèrent le temple universel. »

(Martinès de Pasqually, Traité sur la réintégration des êtres, § 256).

Dans son imposant ouvrage : « Martinès de Pasqually  et Jean-Baptiste Willermoz », livre de près de 1200 pages ayant pour sous-titre : « Vie, doctrine et pratiques théurgiques de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers », Jean-Marc Vivenza aborde, dans un des « Appendices », une question qui est souvent peu comprise par ceux qui pratiquent le Régime Écossais Rectifié, et a fortiori encore moins  entrevue par les observateurs extérieurs à ce système, à savoir la thèse postulant une origine angélique du monde créé.

En effet, selon Martinès de Pasqually, qui sera entièrement suivi sur ce point par Jean-Baptiste Willermoz, le monde n’a pas été directement façonné par Dieu mais par des esprits angéliques, qui ont obéi aux ordres du Créateur, ce dernier n’intervenant pas lui-même dans l’œuvre créatrice, si ce n’est pour en intimer la constitution et en penser les plans.

a) La thèse martinésienne d’une création du « monde matériel » par les anges est problématique

Or cette thèse est éminemment problématique. Elle l’est notamment pour la théologie dogmatique des différentes églises chrétiennes qui rejettent catégoriquement, et avec grande vigueur, cette position jugée inacceptable à leurs yeux, pour ne pas dire impie et « hérétique ».

Jean-Marc Vivenza explique à ce sujet la raison d’un tel rejet par les églises :

« L’idée que le monde ne fut point créé par Dieu, mais par des anges, ou des « esprits secondaires », est une constante des thèses gnostiques que l’on retrouve chez la plupart des auteurs condamnés par l’Église en ses différents conciles : Simon le magicien (1er s.), Basilide (IIe s.), Valentin (IIIe s.), Marcion (v. 85-v.160), Carpocrate (II e s.), Épiphane (IIe s.),  condamnations exprimées avec la plus grande fermeté dans les textes des Pères de l’Église, notamment par saint Irénée de Lyon (v.130-v. 202), Clément d’Alexandrie (150-v.211), Tertullien (v. 155-v.222), saint Athanase (v.294-373), saint Grégoire de Naziance (v.330-v.390), saint Grégoire de Nysse (v.335-v.394) et saint Augustin (354-430), pour ne citer que les principaux adversaires des courants jugés hérétiques, ceci de par le fait que les interprétations des auteurs dualistes niaient la gratuité de l’œuvre de Dieu, s’écartant en cela considérablement du récit de l’Écriture Sainte où l’Éternel vit que « tout ce qu’il avait fait été bon » (Genèse I, 31), pour y substituer des thèses où le mal joue un rôle absolument déterminant sur le plan ontologique et cosmogonique, au point d’imposer à Dieu des décisions allant contre sa volonté initiale, et de remplacer le Créateur par des « intermédiaires », anges, esprits inférieurs, archontes, etc., dans l’œuvre de formation de l’Univers [1]. »

b) Similarité de la conception martinésienne avec les thèses gnostiques

La raison de la présence d’une telle proposition doctrinale chez Martinès de Pasqually, provient du caractère de « nécessité » de ce monde matériel, qui n’était pas voulu à l’origine dans l’intention divine, et que Dieu dut se résoudre à constituer pour y enfermer les démons après leur révolte.

Ce monde, selon la thèse martinésienne, n’était pas présent dans le plan divin initialement, car sans la désobéissance des démons il n’y aurait jamais eu besoin de constituer un monde matériel pour servir de lieu fixe, d’exil et de prison aux esprits révoltés. Ceci explique pourquoi Dieu consentit que ce monde soit édifié en allant contre son intention première, « en faisant force de loi » sur lui-même, c’est-à-dire en se faisant violence, décidant à regret, et en raison d’un événement antérieur, de la création de l’univers physique.

La difficulté considérable d’une telle vision – quoique cohérente bien sûr si l’on situe la révolte des démons avant la constitution du monde pour en expliquer l’origine, bien qu’une telle proposition n’ait rien de scripturaire et relève des thèses gnostiques et origéniennes – c’est que tout à coup la Création ne possède plus du tout son aspect de pure « charité », de don gratuit, mais participe d’une « contrainte nécessaire » qui s’est exercée sur le Créateur, Dieu s’étant vu « forcé » et « obligé » de créer le monde en constatant l’étendue du mal et en souhaitant éviter qu’il ne se développe plus encore.

Dans cette vision originale soutenue par Martinès de Pasqually, il est évident que l’on change complètement de plan et de perspective d’avec la théologie dogmatique !

Pourtant, c’est ce changement radical de plan que soutint tout d’abord Martinès de Pasqually, puis qu’introduisit Jean-Baptiste Willermoz dans les instructions du Régime Écossais Rectifié, conférant à la doctrine de cet Ordre maçonnique et chevaleresque une nette tendance à la « gnose dualiste » telle qu’elle s’est exprimée lors des premiers siècles du christianisme :

« Le gnosticisme – se caractérisant par la croyance que les âmes, soit à cause d’une rupture volontaire ou une détermination négative subie, qui viennent en ce monde, sont emprisonnées dans les formes dégradées et impures de la matière -, niait en conséquence la Création comme étant l’œuvre de Dieu lui-même, et affirmait qu’elle avait été réalisée par des « esprits secondaires » inférieurs, voire un démiurge, ce qu’exprime Martinès en ces termes : « […] je te dirai avec vérité, de par l’Éternel, qu’à peine les esprits pervers furent bannis de la présence du Créateur, les esprits inférieurs et mineurs ternaires reçurent la puissance d’opérer la loi innée en eux de production d’essences spiritueuses, afin de contenir les prévaricateurs dans des bornes ténébreuses de privation divine. En recevant cette puissance, ils furent sur-le-champ émancipés ; leur action, qui était pure spirituelle divine, fut aussitôt changée que l’esprit eut prévariqué ; ils ne furent plus que des êtres spirituels temporels, destinés à opérer les différentes lois que le Créateur leur prescrirait pour l’entier accomplissement de ses volontés. C’est alors que les mineurs spirituels quaternaires furent émanés du sein de la Divinité et qu’ils occupèrent dans l’immensité divine la classe dont les esprits mineurs ternaires venaient d’être émancipés pour opérer temporellement. » (Traité, 233). Il est donc évident, selon les déclarations et affirmations explicites du Traité sur la réintégration des êtres, que le monde matériel, produit de « l’action directe des esprits inférieurs est ternaire, puisqu’ils ont émané d’eux mercure, soufre et sel, pour la structure de l’univers » (Traité, 239) n’a pas été façonné par le Créateur, mais par les « esprits ternaires », c’est-à-dire une classe inférieure d’esprits angéliques, qui ont agi sur ordre de l’Éternel afin que soit constitué le temple universel, ce qui contredit positivement le symbole de Nicée-Constantinople, dit aussi « des Apôtres » en Occident, en sa déclaration formelle : « Je crois en un seul Dieu, le Père Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, et de toutes les choses visibles et invisibles » [2]. »

c) Jean-Baptiste Willermoz introduisit la thèse gnostique de Martinès dans les instructions du Régime Écossais Rectifié

Il apparaît donc évident que le type de christianisme propre au Régime Écossais Rectifié, n’a strictement rien d’identique avec l’enseignement de l’Église et relève de ce que Joseph de Maistre qualifia du nom de « christianisme transcendant », type de christianisme « fort éloigné » de la dogmatique officielle de l’institution ecclésiale :

« Cette conception cosmogonique, évidemment fort éloignée des enseignements dogmatiques de l’Église, est devenue la base de la doctrine du Régime rectifié […]. L’image utilisée par Willermoz, pour expliquer que le monde ne fut point créer directement par Dieu mais par des esprits inférieurs ternaires, est exactement celle de Martinès dans son Traité, relative à la construction du Temple de Salomon : ‘‘L’univers créé, qui est appelé philosophiquement le grand Temple univer­sel, dont celui de Salomon fut la figure, a commencé avec le temps pour subsis­ter pendant toute son éternité individuelle. C’est là que les êtres spirituels, principes d’actions secondaires, opèrent avec précision et dans un ordre inva­riable, la loi qu’ils ont reçue dès l’origine des choses temporelles, et que tous les êtres corporels qui y sont contenus se manifestent suivant leur nature pendant toute la durée qui leur est prescrite.’’ […] Willermoz conclut, selon la logique interne de la doctrine martinsésienne devenue celle du Régime rectifié : «[telle est] la différence infinie qui se trouve entre les êtres spirituels, ouvrages du Créateur même, et le grand Temple Universel, qui ne fut produit que par ses agents [3]

Conclusion

Ces éléments doctrinaux extraordinairement centraux pour la juste compréhension des rites et symboles du Régime rectifié, éléments qui ne furent jamais véritablement étudiés avec précision, et en particulier ce point plus que délicat négateur de la gratuite « Charité » de l’acte divin qu’est la création du monde matériel non par Dieu mais par les anges, question longuement examinée et étudiée dans « l’Appendice IV » (pages 1019 à 1040), méritaient un approfondissement très attentif.

Le livre portant sur la relation entre Martinès de Pasqually et Jean-Baptiste Willermoz offre donc ainsi la possibilité, avec des développements détaillés et de multiples références  étendues, une salvatrice lumière de la plus haute importance, donnant ainsi à tous les « cherchants » sincères une connaissance capable de les faire notablement progresser dans la voie de l’initiation willermozienne.

Martinès de Pasqually et  Jean-Baptiste Willermoz

Commande du livre :

Le Mercure Dauphinois, 2020, 1184 pages.

Notes.

[1] J-M Vivenza, Martinès de Pasqually  et Jean-Baptiste Willermoz, Appendice IV, « La création du monde matériel par des « esprits intermédiaires », selon la thèse gnostique de Martinès de Pasqually, reprise par Jean-Baptiste Willermoz et introduite dans les Instructions secrètes du Régime Écossais Rectifié« , Le Mercure Dauphinois, 2020, p. 1019.

[2] Ibid., pp. 1022-1024.

[3] Ibid., p. 1029.

La « Résurgence » des néo-coëns : les compagnons de l’escroquerie !

Robert Ambelain – Georges Bogé de Lagrèze – Robert Amadou

Les artisans en 1942 / 1943, de la prétendue « Résurgence » des néo-coëns

Dans le livre qui vient de paraître, « Martinès de Pasqually et Jean-Baptiste Willermoz, Vie, doctrine et pratiques théurgiques de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers » (Éditions Le Mercure Dauphinois 2020) – véritable somme de 1184 pages portant sur la relation qui se constitua au XVIIIe siècle entre Martinès de Pasqually et Jean-Baptiste Willermoz, et qui donna lieu, ensuite, à l’édification lors du « Convent des Gaules » (1778), au « Régime Écossais Rectifié » – Jean-Marc Vivenza aborde dans « l’Appendice VI » intitulé : « Les tentatives de « réveil » de l’Ordre des Élus Coëns au XXe siècle : examen des critères de validité des « néo-coëns » contemporains » (pp. 1063 à 1114), la question des « réveils » qui ont été tentés au XXe siècle, pour essayer, après leur disparition en tant qu’Ordre organisé et structuré avant même la Révolution française, de redonner une éventuelle existence aux Élus Coëns.

a) Les tentatives de réveil des Coëns au XXe siècle

Cette question est importante, puisque des deux tentatives de « réveil », si la première à l’initiative de Jean Bricaud (+ 1934), a toujours observé une relative réserve et discrétion, celle dite de la « Résurgence », en 1942 / 1943, au contraire, occupe une place significative au sein des courants initiatiques contemporains, ayant cherché à s’imposer au titre d’une légitimité soi-disant acquise par validation de la « Chose ».

Ainsi, se penchant sur le sujet, Jean-Marc Vivenza montre, dans un examen détaillé, descriptif  et documenté, qui est présenté pour la première fois, en quoi cette prétention à la légitimité relève, pour cette prétendue « Résurgence », d’une grossière forgerie aux allures d’objective « escroquerie » sur le plan initiatique.

Après avoir mis en lumière, de façon décisive et assez sévère (pp. 1063-1076), les énormes contrevérités énoncées par Robert Ambelain (1907-1997), dit « Aurifer » de son nomen néo-coën dans un navrant opuscule publié en 1948 qui critiquait vertement la confusion entre « Grande Profession rectifiée et Élus Coëns » [1], à propos de la première initiative de Jean Bricaud, ce dernier s’étant appuyé sur la qualité de Grand Profès, tout à fait authentique et renseignée d’Édouard Emmanuel Blitz (1860–1915), qui fut reçu au sein du Collège de Genève le 21 février 1899 [2], après quoi Jean-Marc Vivenza se penche sur la seconde tentative de « réveil » des Coëns, entre 1942 et 1943, sous le nom de « Résurgence », à l’initiative de Georges Bogé de Lagrèze (1882-1946),  Robert Ambelain, déjà cité, et Robert Amadou (1924-2006).

b) La pseudo « Grande Profession » de Georges Bogé de Lagrèze

Jean-Marc Vivenza écrit : « Le paradoxe le plus extravagant dans cette histoire des tentatives de « réveil » des Élus Coëns au XXe siècle, c’est que c’est précisément sur la même et identique « confusion » entre « succession cohen et succession de la Grande profession du Régime Écossais Rectifié », qu’allait s’appuyer la seconde tentative, s’autoproclamant ensuite du nom de « résurgence », à l’initiative de Georges Bogé de Lagrèze, Robert Ambelain et Robert Amadou, à Paris, en pleine période de l’Occupation en deux temps, en 1942 et 1943, la Charte de cette dite « résurgence », en date du vendredi 3 septembre 1943, s’appuyant, pour valider ce soi-disant « réveil des Coëns », sur la qualité de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte et surtout de Grand Profès de Lagrèze, comme le fait apparaître son diplôme de Grand Maître de cette recréation. Ainsi la « résurgence », comme l’expliquait Robert Ambelain satisfait de ce rattachement de la « résurgence » via la Grande Profession de Lagrèze : ‘‘possède du moins une filiation initiatique régulière et incontestable, qu’elle peut prouver, depuis J.B. Willermoz derrière lui Martinez de Pasqually, par le canal des « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » ; il est certains faits qui, dès l’origine de la Résurgence de 1943, vinrent confirmer le bien-fondé et la valeur (sinon la régularité) de cette filiation « Willermoziste » au sein des Elus-Cohen ainsi reconstitués. Ce fut le Frère Georges Bogé de Lagrèze qui fut à l’origine de cette renaissance de l’Ordre. Or, il était Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte membre du Grand-Prieuré des Gaules [3].’’ » (pp. 1079-1081).  

Jean-Marc Vivenza constate immédiatement la difficulté, plus que problématique, de l’argumentaire de Robert Ambelain, puisque si Blitz fut bien Grand Profès, Bogé de Lagrèze lui était un pseudo C.B.C.S., uniquement « de papier » car sans jamais avoir été « armé » par quiconque, et a menti sur ses qualifications : « Tout ce discours, en forme d’épître hagiographique, était bien gentil, sauf qu’il dissimulait un gros problème – outre la même confusion entre Grande Profession et Ordre des Élus Coëns déjà mentionnée, confusion tout à fait identique entre les deux initiatives de « réveil », et on ne voit pas pourquoi le vice du raisonnement dénoncé chez Bricaud en 1924 serait devenu vertu par magie, lorsque soutenu en 1942 et 1943 -, c’est que si Blitz avait été un authentique Grand Profès, Lagrèze quant à lui, contrairement à ses affirmations, ne fut jamais admis dans la classe secrète, ce mensonge entraînant de nombreuses conséquences problématiques, dont la fabrication, plus tard, ex-nihilo, d’une pseudo Grande Profession par les soins de Robert Ambelain, Grand Profession qui se répandit ensuite de façon anarchique à la marge du Régime Rectifié, et y demeure d’ailleurs toujours, bien que dénuée de toute validité. » (p. 1081)

c) Auto-proclamation de la légitimité illusoire de la « résurgence »

Poursuivant son examen des prétendues « qualifications » de la « Résurgence » néo-coën, Jean-Marc Vivenza souligne fort justement : « On le voit, la pseudo Profession de Lagrèze, dont on fit ensuite dépendre la légitimité des transmissions issues de la « résurgence » de 1943, et des lignées, aujourd’hui foisonnantes, des pseudos collèges de pseudos « grands profès » rattachés à cette source, relevait tout simplement de l’escroquerie initiatique. Pourtant, les acteurs de la « résurgence », dont l’usage de la supercherie ne les faisait apparemment pas frémir, se lançaient ensuite avec une incroyable prétention, dans la rédaction de « Statuts Généraux », dans lesquels on pouvait lire, mêlant de façon invraisemblable et dans une confusion incroyable, filiations Martinistes, de Memphis-Misraïm, et de l’Église Gnostique. » (p. 1084).

Voyant que les bases de cette « pseudo Résurgence » reposaient sur des mensonges, Robert Amadou, qui put vérifier lui-même à Genève le caractère illusoire des allégations de Bogé de Lagrèze, tenta par la suite de corriger le tir et fit appel à un nouvel argument pour essayer de sauver l’initiative de 1943 / 1943.

d) Les difficultés de la « résurgence » de 1943 et la prétendue «grâce de la « Chose »

Ce sont ces essais infructueux de sauvetage de l’escroquerie initiatique dite de la « Résurgence néo-coën », que décrit en détail Jean-Marc Vivenza : « De par la somme importante accumulée des difficultés entourant cette prétendue « résurgence », Robert Amadou tenta, dans différents textes et brochures, certains signés de son nomen initiatique « Ignifer », de trouver une issue aux difficultés, et dont la conclusion, le plus souvent, était la suivante, après avoir montré en quoi l’illusion d’une continuité entre l’Ordre des Élus Coëns et la Grande Profession, détenue par Georges Lagrèze, participait d’un rêve pieux :  ‘‘En prêtant contre l’évidence la qualité de Grand Profès à Lagrèze, celui-ci ne pouvait transmettre son éventuelle ‘‘initiation de Grand Profès’’, car on ne devient pas Grand Profès en vertu d’une initiation individuelle, mais par l’agrégation à un collège de Grands Profès, décidée à l’unanimité de ses membres […] La filiation rituelle des Élus coëns ne saurait se confondre avec la filiation imaginaire des Grands Profès, mais non plus avec aucune autre filiation initiatique de nature rituelle. En l’absence de toute filiation rituelle, s’agissant des Élus coëns, n’est avérée, à l’époque contemporaine, qui remonterait en deçà de cette résurgence [4].’’  Au moins, l’aveu d’Amadou formulé dans cette brochure datant de 2001, quoique tardif et faisant suite à des péroraisons sur l’intervention supposée de la « Chose » qui aurait validé la « résurgence », avait valeur de témoignage et de confession, ce qui ne l’empêchait pas, cependant, de conclure par cette affirmation tant de fois réitérée de façon incantatoire : ‘‘La validité de la résurgence coën […] a été vérifiée sans ambages et dès avant la lettre, en 1942, par la grâce de la chose, qui ne se démentit point par la suite. La filiation rituelle issue de cette résurgence en tire sa propre validité [5].’’» (pp. 1087-1088).

e) Les délirantes justifications de Robert Ambelain et Robert Amadou

Jean-Marc Vivenza s’interroge alors  non sans raison : « Pourtant, de quelle grâce de la « Chose » s’agit-il ?  Amadou révèle que le 24 septembre 1942, à minuit, « des grandes opérations d’équinoxe, selon la tradition de Martines de Pasqually [6]» furent organisées […] Le 7 avril 1943, date équinoxiale en cette année-là nous est-il dit, la même procédure fut reproduite par laquelle des « passes » sensibles se manifestèrent de nouveau aux opérants. Admettons. Mais, posons-nous la question, quel rapport ces « passes » – si « passes » il y eut car on peut toujours mettre en doute la valeur de ce type d’impressions subjectives obtenues par des rituels nocturnes tirés de sources éparses composés d’invocations dirigées vers des entités mal définies -, ont-elles à voir avec une confirmation de la justesse d’un projet visant à réveiller l’Ordre des Coëns disparu au XVIIIe siècle ? Strictement aucun, car du point de vue des critères traditionnels sur le plan initiatique, tout ceci participait de la simple croyance collective, pouvant aisément s’abuser et être abusée, en une supposée intervention surnaturelle, mais dont nul n’était en mesure, faute de posséder les qualifications requises, de déterminer la nature, intervention qui pouvait donc parfaitement être soit bénéfique soit maléfique, provenir de n’importe quelle origine psychique fantasmatique voire surgir, par les invocations prononcées de façon aveugle sans les précautions requises, de l’action de créatures immatérielles dérangées des régions où elles sommeillent, et signifier tout autre chose que ce que l’on imaginait y voir ; en réalité personne n’en savait rien. » (p. 1089).

Continuant son questionnement Jean-Marc Vivenza explique alors : « On apprendra simplement par Ambelain, qu’un « oracle astral » aurait communiqué en 1943 des phrases teintées de doctrine martinésienne. » Cependant, à leur lecture, il est identiquement difficile de prêter à cette communication transmise par un « oracle astral », une quelconque autorité capable de valider le projet relativement ambitieux, en quoi consistait cette volonté de résurgence de l’Ordre des Coëns. On est donc dans des régions psychologiques voisinant avec l’autojustification à visée intentionnelle, s’appuyant, pour en légitimer la réalisation, sur la revendication de la manifestation de phénomènes non probants, c’est-à-dire, pour être clair, en plein rêve, que l’on désignera, par bienveillance, de « rêve pieux ». Toutefois ce « rêve pieux » – faute de mieux et devant la dure réalité des évidences mettant en lumière les arrangements avec la vérité du duo Lagrèze/Ambelain -, qu’on présenta volontiers, et dans une foule de textes, sous les traits d’une sincère intention pour conférer une hypothétique légitimité à cette « résurgence », ainsi qu’aux groupes et chapelles néo-coëns qui s’en revendiquèrent après cette date, participe pourtant d’aspirations que l’on pourrait dénommer, au minimum, de « délirantes », et qui sont le plus souvent discrètement passées sous silence, bien que méritant d’être rappelées, puisqu’ayant été mises en avant en 1943 par Bogé de Lagrèze dans la « Charte de Reconstitution et de Réveil de l’Ordre des Chevaliers Elus-Cohen de l’Univers », avec pour « considérant » préliminaire le [second] point suivant [parmi les quatre] : « […] 2°) Le fait que ces Opérations permettent d’assurer une purification régulière de l’Aura Terrestre et faire échec aux courants maléfiques issus du Cône d’Ombre et manipulé intentionnellement par ses satellites [7]. »  (pp. 1089-1090).

f) La « Résurgence » néo-coën entreprise dénuée de légitimité

Le jugement de Jean-Marc Vivenza au sujet de cette « Résurgence » est en conséquence sans appel, rigoureux mais cohérent au regard des critères initiatiques authentiques : « On est donc en présence, lorsqu’on prend connaissance des [justifications], sous prétexte d’une prétendue « résurgence » des Élus Coëns en 1943, de ce qui s’apparente objectivement à une fable singulièrement problématique, dont les effets nocifs n’ont eu de cesse de polluer un milieu initiatique assez perméable en la matière, et souvent peu regardant sur les critères de crédibilité, le dit Ambelain étant allé ensuite jusqu’à forger une pseudo « Grande Profession » factice avec un rituel de son invention, en s’appuyant sur la transmission imaginaire de Lagrèze [8], se proclamant, de plus, le « Grand Souverain » d’un Ordre « néo-coën » jusqu’à ce que Lagrèze, décide de se démettre de cette charge dès le 8 mai 1945, prenant conscience que la plaisanterie était sans doute allée un peu trop loin. «  (p. 1098).

g) Les fables en forme de contes de fées de « l’influx sui generis »

Après avoir présenté les différents épisodes qui se succédèrent au titre de cette « Résurgence » des néo-coëns suite au retrait de Robert Ambelain en 1968 (pp. 1098-1101), Jean-Marc Vivenza nous dit : « Des initiatives se mettant sous le patronage spirituel de Robert Amadou et se réclamant d’un « judéo-christianisme » se voulant fidèle, du moins en intention, à Martinès, tout en déclarant, pour certains, souhaiter poursuivre la « christianisation des coëns » dans l’esprit des leçons de Lyon (sic), en s’accompagnant d’une nette tendance à la séduction pour les formes cultuelles de l’orthodoxie à l’imitation de leur guide, apparaîtront à partir du milieu des années 1980, puis surtout de la décennie 1990 et au début des années 2000 […] Cependant, face au refus de Robert Amadou, qui ne ménageait pas en privé ses vives critiques sur ce qu’il était advenu de la résurgence, d’accepter de conférer des transmissions à ces « néo-coëns » qui se baptiseront, faute de mieux, « de désir », ces micros chapelles, avant même le retour au ciel « d’Ignifer » en mars 2006, ce qu’il n’appréciera guère d’ailleurs, se verront contraintes de se tourner, soit vers Ivan Mosca « Hermete », soit vers la branche brésilienne de l’O.M.S., provenant de Bentin, ou encore par la suite, vers d’autres relais occasionnels au gré des circonstances et des opportunités, pour obtenir un rattachement avec le réveil de 1943, voyant ainsi se refermer sur elles, inévitablement, le piège des sources originelles douteuses et entachées d’invalidité sur le plan initiatique de la résurgence. C’est à cette période que l’on vit toutefois apparaître un nouveau type d’argument, à vue immédiate plus subtil que les revendications à la légitimité formulées par Robert Ambelain dans l’immédiat après 1943 et jusqu’en 1967, que beaucoup voyaient s’effriter devant l’évidence des faits, dont Robert Amadou fut à l’origine, consistant à invoquer, pour légitimer la résurgence, sa confirmation par des signes probants de la « Chose ». Il apparut ainsi qu’Amadou, qui avait varié assez souvent dans la recherche des justifications visant à légitimer la résurgence, n’hésitant pas à utiliser plusieurs méthodes rhétoriques différentes, à l’occasion de la publication de textes destinés à des dictionnaires et encyclopédies maçonniques, se mit à faire allusion à l’existence d’un « influx sui generis » agissant dans le cadre des Coëns, dans lequel certains ont cru pouvoir trouver une caution pour valider leur propre entreprise visant à se revendiquer de l’Ordre éteint, et se déclarer dès lors « néo-coëns de désir », en oubliant un peu vite, que l’activation de cet « influx » répondait à des critères bien définis, qu’Amadou lui-même tint à préciser : « Suivant l’enseignement et la pratique constante de Martines de Pasqually, premier grand souverain connu de l’Ordre dit, en abrégé, des Elus Cohen, on tiendra pour acquis : l’entrée et le progrès dans l’Ordre s’effectuaient par la communication d’initiateur(s) qualifié(s) à récipiendaire qualifié (et, au cas du degré suprême de Réau-Croix, d’ordinant(s) qualifié(s) à ordinand qualifié, selon des modalités différentes et successives correspondant aux grades hiérarchiques, d’un influx sui generis ; toutes réserves faites sur l’origine et la nature de cet influx [9].» On le voit, dans l’esprit d’Amadou, il s’agissait d’un « influx » certes, « sui generis » également, mais se transmettant « d’initiateur(s) qualifié(s) à récipiendaire qualifié », et il n’était pas question d’un pouvoir fluidique, ou d’un « influx », provenant d’on ne sait où et pouvant être revendiqué par n’importe qui, installé dans son salon, l’amenant à s’autoproclamer à qui voudra bien l’entendre, élu coën, Grand Architecte, Réaux-Croix et pourquoi pas Grand Souverain tant qu’on y est ; il y a des critères à respecter et ceux-ci relèvent des règles traditionnelles de transmission, « d’initiateur(s) qualifié(s) à récipiendaire qualifié », en l’absence lesquelles règne la plus totale anarchie, chacun pouvant se croire autorisé lorsque les principes sont oubliés, à s’imaginer ceci ou cela selon son bon vouloir. » (pp. 1101-1104).

Conclusion : la « Résurgence » des néo-coëns relève de l’escroquerie initiatique

La conclusion de Jean-Marc Vivenza, après le long rappel des éléments exposés de cette contrefaçon ayant allure d’authentique supercherie portant le nom de « Résurgence », est donc sans appel : « Ainsi donc, et concrètement, en fait de « néo-coëns de désir », lorsque ceux-ci se réfugient derrière l’invérifiable « grâce d’une filiation spirituelle vérifiée » (sic), ou la fumeuse manifestation d’un « influx » évanescent pour se prévaloir du « réveil » légitime de l’Ordre – ce type d’auto-certification obtenue à peu de frais (de par l’absence depuis deux siècles, d’émules qualifiés capables de poser un verdict autorisé sur ces phénomènes, en sachant discerner ce qui relève des dispensations célestes des artifices trompeurs), n’ayant que peu de poids -, se retrouvèrent finalement, par cette antique technique de « l’oracle » à qui l’on peut faire dire tout ce que l’on veut sans risquer d’être contredit, dans la situation classique tant de fois constatées des victimes volontaires et consentantes de leurs illusions, se livrant à une projection  imaginaire de leur propres « désirs » […] On appréciera en conséquence à sa juste valeur – après ce que nous venons de voir comme participant d’objectives approximations en matière d’initiation, s’accompagnant ensuite de forgeries de la part des acteurs de la « résurgence », suivies des impressions sensibles des « néo-coëns de désir » contemporains -, la complaisance avec laquelle on ose encore considérer les évidentes limites de ce qui s’apparente à une rêverie chimérique pouvant prendre une place de choix dans l’histoire, pourtant déjà bien remplie, des canulars maçonniques, comparativement à la sévérité de jugement vis-à-vis de l’initiative de Jean Bricaud [10], et l’art consommé de l’histoire romancée mis au service de ce pseudo « réveil », quoique ressemblant fort à une authentique contrefaçon initiatique, qui aurait eu le pouvoir, par une faculté mystérieuse accordée à la période de l’Occupation allemande à Paris, de « métamorphoser » (sic) des « Élus coëns putatifs en néo-coëns » trois personnages dépourvus des qualifications requises pour se lancer dans une telle entreprise »  [11] […] cette seconde initiative de réveil des Coëns, qui, si elle s’autoproclama « résurgence », cela fut surtout pour faire « ressurgir », hélas, des comportements très éloignés des principes initiatiques, mêlés à des fantasmagories imaginaires en tous genres, des aspirations à pouvoir se lancer dans la pratique de la magie cérémonielle et la théurgie active, s’accompagnant de la construction d’improbables qualifications suivie de la distribution généreuse de divers titres et charges « néo-coëns » […] C’est donc avec étonnement qu’on lira ces lignes de Robert Amadou : « L’Ordre des Élus coëns a été réveillé, par la grâce d’une filiation spirituelle vérifiée, en 1942-1943 : Georges Lagrèze (1943-1946), puis Robert Ambelain (1946-1967), Grands Maîtres; Ivan Mosca, Grand Souverain, à partir de 1967. Des frères opèrent, seuls ou en groupes, dans l’autonomie, tous issus de la même résurgence [12]», ceci  montrant d’ailleurs, qu’en cherchant à donner l’apparence d’un semblant de validité à la « résurgence », on aura pu en réalité, attitude qui fit école, dissimuler objectivement une volontaire cécité aboutissant à une incapacité à énoncer les criantes limites en matière d’authenticité initiatique d’une telle aventure rocambolesque. » (pp. 1108-1113).

*

Le verdict énoncé par Jean-Marc Vivenza, en dernière ligne de cet « Appendice VI », étude fondamentale pour la connaissance précise du monde initiatique contemporain, ce dont il faut le remercier vivement, participe d’une rare lucidité :

« En ce monde, ce qui fut, a disparu et n’est plus,

ne revient jamais :

 “A posse ad esse non valet consequentia” » (p. 1114).

Martinès de Pasqually et  Jean-Baptiste Willermoz

Commande du livre :

Le Mercure Dauphinois, 2020, 1184 pages.

Notes.

[1] R. Ambelain, Le Martinisme Contemporain et ses véritables origines, Les Cahiers de DESTINS, Paris, 1948 (réédition Signatura, 2011). Jean-Marc Vivenza fait pertinemment remarquer, à propos de ce livre de Robert Ambelain et des assertions aberrantes qu’il contient à l’égard de Jean Bricaud, le jugement pour le moins tendancieux de Serge Caillet : « Ainsi, prétendre que Robert Ambelain (1907-1997) dit Aurifer, en 1948, aurait « produit des arguments décisifs qui viennent contredire les arguments de Bricaud » (S. Caillet, « Il était une fois les Élus coëns de désir », in Bulletin de la Société Martinès de Pasqually, n° 29, 2019, p. 78.), relève d’une curieuse interprétation des faits et d’un rapport pour le moins étrange avec la cohérence historique… » (Cf. J.-M. Vivenza, Martinès de Pasqually et Jean-Baptiste Willermoz, op.cit., p. 1068).

[2] Cf. « Registre du Collège Métropolitain de Genève », in A. Bernheim, Une histoire secrète du Régime écossais rectifié, Genève, Slatkine, pp. 216-217.

[3] Cf. Sâr Aurifer, L’Ordre des Elus Cohen et sa Filiation par, n.d..

[4] R. Amadou, La Résurgence, notice historique, CIREM, « Carnet d’un élu coën », 3, 2001, p. 6.

[6] Ibid., p. 3.

[7] Cf.  Charte de Reconstitution et de Réveil de l’Ordre des Chevaliers Elus-Cohen de l’Univers, 1943.

[8] Ce rituel fantaisiste, dans lequel on fait figurer un autel où est placé un masque posé à la croisée des lames de deux glaives, le tout encerclé par une cordelière rouge disposée en « lacs d’amour, ses deux extrémités nouées par un noeud de carrick » (sic), est le pur produit de l’imagination de Robert Ambelain, se situant à une immense distance du climat extrêmement dépouillé emprunt d’une rigoureuse sobriété et étroitement doctrinal de la classe secrète fondée par Willermoz. On pourra se reporter sur ce sujet, quoique la divulgation des rituels et manuscrits ne soit pas conforme aux règles et principes de la Profession, à : « La Grande Profession, documents et découvertes, le Fonds Turckheim », Renaissance Traditionnelle, n°181-182, janvier-avril 2016.

[9] R. Amadou, [Martinisme], in D. Ligou, Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, PUF., 1991, p. 786.

[10] Robert Amadou ne demeura pas en reste dans le domaine des critiques tendancieuses et outrageusement à charge à l’encontre de Jean Bricaud. (R. Amadou, [Martinisme], in D. Ligou, Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, op.cit., p. 787).

[11] En note Jean-Marc Vivenza précise : « Par-delà le fait que Lagrèze, n’était C.B.C.S. que par équivalence et nullement Grand Profès comme il le prétendait, en 1943, Robert Ambelain quant à lui, Apprenti depuis le 26 mars 1939 à la loge « La Jérusalem des Vallées Égyptiennes », au Rite de Memphis-Misraim, Associé de l’Ordre Martiniste Traditionnel en juin de la même année, aurait été reçu Compagnon et Maître les 24 et 17 juin 1940, selon ses affirmations et sans pouvoir en fournir la preuve, dans le camp de prisonniers d’Epinal lors d’une tenue clandestine, puis Supérieur Inconnu de l’O.M.T. en décembre 1940 ; son domicile parisien, 12, square du Limousin, Paris (13e), abritant ensuite les tenues du chapitre de la Loge « Alexandrie d’Égypte », Lagrèze, en raison des conditions de guerre, lui transmit par communication et de façon non rituelle, non sans vivement contrarier Jean Chaboseau, les degrés de perfection du Rite Écossais Ancien et Accepté, et les hauts grades de Memphis Misraïm. Pour ce qui est de Robert Amadou, qui avait simplement bénéficié de la réception du degré de Supérieur Inconnu de l’Ordre Martiniste, avec le nomen d’« Ignifer », en septembre 1942, il était simple Apprenti, reçu par Robert Ambelain le 6 juin 1943, au sein de la loge « Alexandrie d’Egypte ». En résumé, pour « opérer » le réveil d’un Ordre de « Chevaliers Maçons » disparu depuis près de deux siècles, en date du 3 octobre 1943 où fut officialisée la « résurgence », sur le strict plan rectifié, seul canal reliant à Willermoz et de Willermoz à Martinès, un C.B.C.S. de papier, par équivalence administrative, (Lagrèze), et du point de vue maçonnique « apocryphe », un Maître, sans certitude de sa réception, de Memphis-Misraïm, (Ambelain), et toujours venant de Memphis-Misraïm, un jeune Apprenti âgé de 19 ans à l’époque, reçu par Ambelain depuis seulement 4 mois, (Amadou). » (Op.cit., pp. 1111-1112).

[12] R. Amadou, [Élus-coëns], Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, sous la direction d’Éric Saunier, Librairie générale française, édition 2000, pp. 249-250.

Entretien avec Jean-Marc Vivenza sur « L’Esprit du Saint-Martinisme et la Société des Indépendants »

« La véritable génération à laquelle l’âme humaine est appelée aujourd’hui, est tellement sublime qu’il ne serait peut-être pas à propos d’en parler encore. Néanmoins, disons en passant que l’âme humaine n’est appelée à rien moins qu’à engendrer en elle son Principe divin lui-même… » 

L.-C. de Saint-Martin, L’esprit des choses, « De la génération des âmes » (1800).

Dans un entretien accordé au printemps 2016 à la revue Ultréia [1], Jean-Marc Vivenza signalait, au titre des sociétés de prière cultivant une « distance d’avec les formes », que « l’une des plus dignes d’intérêt dans cet ordre de « transcendance pieuse », est celle-là même dite « Société des Intimes », ou des « Indépendants », conçue par Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) au XVIIIe siècle dans le climat de l’illuminisme européen, et dont il annonçait : « Cette ‘‘société’’ n’a  nulle espèce de ressemblance avec aucune des sociétés connues » ; rajoutant : « C’est cette ‘’société’’ que je vous annonce comme étant la seule de la terre qui soit une image réelle de la société divine, et dont je vous préviens que je suis le fondateur.» (L.-C. de Saint-Martin, Le Crocodile, Chant 14 et 91, 1799). »

Dans L’Esprit du saint-martinisme, récemment édité à « La Pierre Philosophale » [2], Jean-Marc Vivenza revient sur les « fondements spirituels » de cette « œuvre de sanctification » que constitue, par-delà les temps, cette « fraternité », silencieuse et invisible, « cercle intime des pieux Serviteurs » répondant à la volonté initiale de Louis-Claude de Saint-Martin, et au sujet de laquelle l’auteur a eu l’amabilité de nous accorder cet entretien.

–  E N T R E T I E N  –

– Préalablement aux questions qui, ici, font l’objet de nos préoccupations, pourriez-vous nous préciser quels ont été le projet et l’intention, à l’origine de cette édition imposante que constitue votre dernier ouvrage ?

Paradoxalement, cet ouvrage ne provient pas d’une intention personnelle, mais a pour origine l’idée, pertinente au demeurant, de Diego Cerrato, Président du G.E.I.M.M.E. (Grupo de Estudios e Investigaciones Martinistas & Martinezistas de España), de regrouper de nombreux textes qui avaient été rédigés et diffusés en différentes circonstances depuis plusieurs années, mais devenus au fil du temps peu accessibles, pour en faire un livre à part entière portant sur « L’Esprit du saint-martinisme », car c’est bien d’un « Esprit » dont il est question et de façon d’ailleurs éminemment caractéristique, livre qui fut tout d’abord publié en 2019 en castillan, chose suffisamment rare et qui mérite d’être signalée, par les éditions Manakel situées à Madrid.

La dimension imposante de cet ouvrage, près de 600 pages, s’explique donc par l’abondante documentation disponible en matière de recherches éparses, discours, exposés, communications, conférences, etc., jalonnant l’histoire de l’émergence d’un courant dit effectivement « saint-martiniste » pour se distinguer du « martinisme » papusien – et non pas « saint-martinien » (sic), terme en vogue dans les études de lettres classiques et les sphères universitaires traitant de Saint-Martin, milieu cependant dénué de toute perspective initiatique et faiblement, pour ne pas dire aucunement, pertinent en matière de spiritualité, sans référence aucune avec le courant issu de l’Ordre fondé par Papus, ce qui évidemment n’est pas le cas du « saint-martinisme » qui n’a jamais renié, ni ne cache non plus, sa filiation « ésotérique » mais, au contraire, la revendique pleinement, tout en ayant voulu et continuant à œuvrer en ce sens, à la « réformer » -, qui souhaita, dès sa fondation, revenir en fidélité à l’enseignement de Louis-Claude de Saint-Martin, largement incompris et singulièrement oublié depuis la diffusion au XVIIIe siècle des écrits de celui qui signait simplement ses travaux du nom du « Philosophe Inconnu ».

– En quoi, précisément, et puisque le titre de l’ouvrage les associe, « l’esprit du saint-martinisme » est-il indissociable, ou pour le moins lié, à la vocation de cette « Société des Indépendants » qui, chez Louis-Claude de Saint-Martin, semble désigner cette « Église véritable des Saints », si caractéristique du courant théosophique européen ?

Afin de percevoir le lien qui unit « esprit du saint-martinisme » et la « Société des Indépendants », entendue par Saint-Martin comme étant « l’Église véritable des Saints », il faut se pencher un instant sur les sources du Philosophe Inconnu, ce qui permet d’expliquer par ailleurs la plupart de ses positions théosophiques et mystiques, et évite de commettre bien des erreurs et contre-sens à propos de sa pensée.

En effet, le théosophe d’Amboise, à une période où les thèses théosophiques circulaient en Europe, fut fortement marqué par les écrits et la spiritualité de ce qu’il est convenu d’appeler « les disciples anglais de Jacob Boehme » ou « Philadelphes » – à savoir Jane Lead, John Pordage, Gottfried Arnold et surtout William Law, comme en témoigne éloquemment d’ailleurs sa lettre à Kirchberger de juillet 1792, dans laquelle Saint Martin conseille à son correspondant la lecture de deux ouvrages, qui lui ont fait « beaucoup de plaisir surtout le deuxième », c’est-à-dire celui de Jane Lead, portant « sur la voie intime et secrète » de l’Église intérieure [3].

Rappelons d’autre part, afin d’écarter diverses méprises, que cette étroite proximité avec les auteurs anglais et le courant des Philadelphes, ne provient pas uniquement des déclarations de Jean-Baptiste Modeste Gence, comme certains le croient à tort en l’affirmant un peu rapidement, mais est explicitement confirmée par Jacques Matter, biographe de Saint-Martin, époux de la petite fille de Frédéric-Rodolphe Saltzmann dont on sait les liens intimes avec le Philosophe Inconnu, qui soutient :

William Law (1686-1761)

« À côté de ces attraits l’Angleterre en offrait d’autres à Saint-Martin : une suite notable d’écrivains mystiques, depuis Jane Leade, élève contemporaine de J. Boehme et fondatrice de cette Société philadelphienne qui eut des affiliations dans tout le nord de l’Europe, jusqu’à William Law, traducteur du célèbre philosophe teutonique, ou plutôt auteur d’une nouvelle édition de la traduction anglaise la plus ancienne de ses œuvres. William Law, ministre anglican, se faisait remarquer précisément à cette époque par la tendresse toute mystique qui respirait dans ses publications morales et religieuses ; et dans un pays où régnaient encore une foi ardente et une grande piété au milieu des bruyantes attaques des libres penseurs, un écrivain d’une si haute mysticité dut rencontrer de vives sympathies. Law jouit de cet avantage. Animé de tous ces sentiments de foi pénitente et d’humilité évangélique auxquels Saint-Martin lui-même s’appliquait en sa qualité de missionnaire chrétien, la propagande de Law avait en Angleterre un succès très-éclatant. C’était celle-là même que Saint-Martin faisait en France. Elle inspira le plus grand intérêt à l’auteur du livre des Erreurs et de la Vérité, et Saint-Martin aurait pu signer, sinon l’Esprit de la prière, du moins l’Appel aux incrédules, de Law, comme Law aurait pu signer les pages de Saint-Martin. Les deux théosophes se lièrent étroitement, et si Law conçut pour son noble visiteur une tendre affection, Saint-Martin cita volontiers à ses amis le nom ou les écrits de son frère d’outre-Manche [4]

Ainsi, les thèses sur « la vie de l’assemblée invisible en esprit » de Jacob Boehme, à l’école duquel Saint-Martin se plaça avec enthousiasme, et qui n’est pas pour rien désigné comme étant le « Père de l’Église intérieure », se retrouvèrent sous la plume de ses disciples anglais, et furent adoptées par le Philosophe Inconnu qui se positionna clairement dans ses principaux livres en faveur de « l’Église véritable des saints », c’est-à-dire l’assemblée des âmes régénérées et purifiées, libérées des formes et cérémonies « extérieures » pratiquées par les diverses églises institutionnelles (les nombreux passages en ce sens du Ministère de l’homme-esprit (1802) sont absolument démonstratifs à cet égard), établissant un parallèle entre la « société céleste des élus », notamment dans son poème épico-magique, Le Crocodile, ou la guerre du bien et du mal arrivés sous le règne de Louis XV (1799), dans lequel est signalée l’existence d’une « Société » placée sous l’autorité de Madame Jof, c’est-à-dire « la Foi », qu’il dénomme « Société des Indépendants », ainsi décrite  : « [elle] s’étend dans toutes les parties de la terre et porte le nom de Société des indépendants, n’a aucune espèce de ressemblance avec des sociétés connues […]».

– Qu’a de commun la « Société des Indépendants » évoquée par Saint-Martin dans son livre Le Crocodile, et la « Société des Indépendants », structure initiatique contemporaine active aujourd’hui au titre d’une voie « saint-martiniste » ?

Pour le comprendre, il convient simplement de se reporter à l’histoire de la constitution de la « Société des Indépendants », active aujourd’hui au titre du « saint-martinisme », constitution qui est évoquée dans le livre qui vient de paraître [pages 111 à 116, en particulier dans la note 54, p. 114], sans que soient précisées en détails, ce qui a été volontaire, les modalités de cette constitution.

Ceci étant, comme il semble, à en juger par les analyses partielles, voire partiales, lues récemment, que l’on s’exonère d’une lecture attentive au profit d’une réitération réflexe de positions conjuguant a priori biaisés et opinions orientées, éclairons donc ce qui doit l’être, et qui aurait peut-être dû l’être de façon plus explicite.

« La « Société des Indépendants » – en tant que « cénacle » théosophique et mystique ne prétendant pas, bien évidemment, à lui seul incarner l’ensemble de la « Société invisible des intimes » -, fut constituée en octobre 2003 sur proposition dénominative de Robert Amadou, en tant que réforme contemporaine du papusisme. »

En 2003, après la journée d’hommage à la mémoire du Philosophe Inconnu, traditionnellement célébrée le 14 octobre en l’église Saint-Roch, se sont retrouvés en « assemblée », dans un local en sous-sol de la rue Keller (Paris XIe), des frères martinistes, majoritairement maçons du rite écossais rectifié du Grand Prieuré des Gaules, appartenant à divers « Ordres » (O.M., O.M.S., O.M.L., O.M.T., O.M.S.I., etc.), souhaitant s’unir pour entreprendre un « retour à Saint-Martin » en essayant de s’approcher au plus près de sa pensée, puisque constatant l’extrême distance qui séparait les travaux des « Ordres martinistes » précités de l’authentique doctrine du théosophe d’Amboise.

Ce regroupement, hautement hétérogène et multicolore, de par les vêtures et les décors, sans oublier les soutanes, que portaient les uns et les autres dans cette cave aménagée en loge, recherchait une appellation pour se désigner, ceci par-delà la dénomination officielle de « Grand Chapitre Martiniste » qui venait d’être entérinée, et la structure mise en place au sein du Grand Prieuré des Gaules par ordonnance en date du 8 décembre 2003.

C’est à Robert Amadou (+ 2006) – [présent, soit dans l’assemblée du 14 octobre 2003 soit à une date rapprochée], personnalité complexe non taillée dans un seul bois, ayant appelé dans les années 90, d’un côté, à la reprise des « opérations » néo-coëns tout en l’assortissant de conditions drastiques [5], et de l’autre, considérant et en le faisant savoir à partir du début des années 2000, en l’accompagnant de jugements sévèrement critiques sur ce qu’était devenue selon-lui la « résurgence de 1942 / 1943, soit à ses yeux « un échec et une erreur » récupérée et revendiquée par « de piètres instituteurs non qualifiés » (sic) [6], que « rien n’était supérieur à l’interne » (sic) -, à qui l’on doit la proposition de se référer à la « Société des Indépendants » du Crocodile, pour qualifier ce « regroupement » informel de frères martinistes désireux de rompre avec leurs anciens rattachements pour revenir en fidélité à Saint-Martin en abandonnant le folklore occultiste (divination, hermétisme, guématrie, théurgie,  chakras, tarot, spiritisme, etc.), qui faisait l’essentiel des travaux des Ordres martinistes toutes tendances confondues.

La proposition de Robert Amadou fut adoptée, et c’est de la sorte que vit le jour, non pas un « Ordre martiniste » de plus, ce n’était pas du tout l’intention, bien au contraire, mais un « cénacle » théosophique et mystique – ne prétendant pas, bien évidemment, à lui seul incarner l’ensemble de la « Société invisible des intimes », mais, tout au moins, en être un humble et priant « témoignage » pour la présente période -, se référant au « saint-martinisme » afin de bien identifier sa perspective initiatique, ce qui signifie, pour être tout à fait clair à ce sujet, que n’étaient pas rejetées les transmissions et les formes rituelles provenant de l’Ordre fondé par Papus au XIXe siècle, transmissions et formes qui furent conservées avec respect et une juste reconnaissance à l’égard de ce qui avait été accompli par les anciens sans lesquels l’héritage de Saint-Martin se serait entièrement perdu ou devenu un simple objet d’érudition, mais que le temps était désormais venu de les « réformer ».

D’où l’apparition, et depuis lors le développement et la vie discrète, quoique relativement active, de cette « Société des Indépendants », constituée lors du dernier trimestre 2003 sur proposition dénominative de Robert Amadou, en tant que réforme contemporaine du papusisme.

– Quelles sont les grandes orientations spirituelles qui fondent l’originalité de la « Société des Indépendants » constituée, ou plus exactement « remise en lumière », en ce début de XXIe siècle ?

Les orientations de la « Société des Indépendants » ne sont autres que celles fixées par Saint-Martin à ses intimes au XVIIIe siècle – et auxquelles il aurait d’ailleurs fallu être fidèle, si l’on avait voulu réellement se revendiquer de la pensée du Philosophe Inconnu -, à savoir prier et cheminer dans une voie de « pure intériorité », dans la simplicité nue de la mystique silencieuse, là « où il ne faut d’autre flamme que notre désir, d’autre lumière que celle de notre pureté [7]». C’est peu et c’est beaucoup, car cela implique, pour chacun, de s’engager sérieusement dans un intense travail de purification, préalable dont on ne peut s’exonérer et qui, lorsqu’il n’est pas respecté et effectué avec rigueur, conduit toujours à des échecs catégoriques sur le plan initiatique, afin d’avancer vers les régions de « l’Esprit ».

Il s’agit donc, en conséquence, d’une « voie silencieuse », une voie strictement intérieure unissant, en une même « société » – que l’on est autorisé à définir comme d’essence fondamentalement religieuse -, les âmes solitaires, « Silencieux Inconnus » qui prient et pratiquent l’oraison de remise de l’esprit en Dieu, ainsi que les exercices de l’abandon mystique de l’âme au sein du « Temple de l’Esprit Saint », qui se trouve uniquement dans la secrète chambre du cœur de l’homme (Luc XVII, 21).

Ceci explique pourquoi Saint-Martin rejeta avec une rare vigueur – sans en appeler, comme on l’entend aujourd’hui trop souvent proféré en une incohérente litanie, à une prétendue « harmonie des voies » au nom d’un imaginaire « non-dualisme » mal compris, relevant surtout d’une gêne visible face aux affirmations intransigeantes et dérangeantes du Philosophe Inconnu -, les initiations selon les formes et les méthodes préconisées par Martinès de Pasqually.

Saint-Martin insista suffisamment sur la nécessité d’une approche dépouillée de la relation au Divin, en mettant en œuvre une prière permettant à la Cause active et intelligente de se manifester dans l’âme, prière participant d’une « théurgie selon l’interne » libérée et dépourvue de tout le pesant appareil cérémoniel tel qu’il était utilisé chez les Élus Coëns, considéré par Saint-Martin comme superflu, « inutile » et même « dangereux », constitué de techniques lourdement matérielles dépendantes de l’apparition de phénomènes extérieurs (glyphes, passes, etc.), un  appareil donc incapable par ses stériles industries de parvenir à l’essentiel transcendant.

Or c’est cette « voie selon l’interne », après des décennies de fonctionnement d’un « Martinisme » occultiste égaré dans de multiples dédales éloignés de la vie intérieure, qu’il était vital de retrouver, et que la Société des Indépendants parvint à de nouveau porter à la lumière, puisque la manière de mettre en œuvre la « prière vivante » et « opérante », qui conduit vers les rivages de l’immensité et les régions célestes de l’invisible, avait été tout simplement perdue au profit de sujets périphériques dénués d’intérêt, délivrant une fausse science totalement incapable de réaliser la « grande affaire » selon l’expression choisie de Saint-Martin, en quoi consiste l’unique nécessaire pour les « âmes de désir » séjournant en ce monde [8].

– L’exigence de « voie selon l’interne », et les étapes qui la constituent, ne répond-elle pas à une vocation plus « religieuse », qu’initiatique ? Quels sont les grands critères de validité qui fondent cet engagement et qui, le cas échéant, le différencie de ce que vous désignez comme étant « les autres sentiers beaucoup plus larges et singulièrement fréquentés ? » [p.141]

Il n’y a pas, fondamentalement, de distinction réelle entre vocation « religieuse » et vocation « initiatique », si l’on conserve en mémoire que la voie dont il est question lorsqu’on parle de celle proposée par Saint-Martin, est intimement reliée aux mystères du « christianisme transcendant », c’est-à-dire ce christianisme primitif qui, dans les premiers siècles de notre ère, était une « vraie initiation » ainsi que l’écrit fort justement Joseph de Maistre : « le christianisme, dans les premiers temps, était une vraie initiation où l’on dévoilait une véritable magie divine [9].»

Ceci explique pourquoi les critères propres à la voie religieuse, consciente de sa primitive vocation, sont rigoureusement les mêmes que ceux exigés pour la voie initiatique authentique – évidemment entendue comme se distinguant radicalement des caricatures inopérantes, faisant commerce officiel de « degrés », « titres », et autres colifichets divers et variés qui amusent les naïfs et flattent le narcissisme grégaire des aveugles égarés dans les sentiers larges et singulièrement fréquentés -, initiation seule capable de conduire ceux qui aspirent sincèrement à la « Vérité » jusqu’à la contemplation des mystères les plus cachés, évidemment inaccessibles sans un intense travail apte à faire advenir, invisiblement dans la haute chambre de l’âme, la naissance du « Nouvel Homme » :

« La véritable génération à laquelle l’âme humaine est appelée aujourd’hui, est tellement sublime qu’il ne serait peut-être pas à propos d’en parler encore. Néanmoins, disons en passant que l’âme humaine n’est appelée à rien moins qu’à engendrer en elle son Principe divin lui-même [10]

Or, si c’est bien de cela qu’il s’agit comme étant la « grande affaire » dans la voie initiatique proposée par Saint-Martin, soit l’engendrement dans l’âme du « Principe divin », alors les conditions et les critères pour participer à ce profond mystère, ne diffèrent en rien des conditions et des critères requis pour la vie religieuse contemplative qui n’est possible, comme on le sait, que dans la solitude, le silence et l’humilité. D’où la difficulté d’ailleurs, pour les esprits appelés vers ces régions sublimes où se déroule la « Naissance de Dieu dans l’âme », de se détacher, concrètement, des contingences matérielles et se libérer des chaînes de la détermination qui les retiennent prisonnières dans les fers de ce monde de ténèbres.

Mais, quoi qu’il en soit de la complexité pour chacun des événements jalonnant cet itinéraire divin, l’enjeu demeure absolument inchangé à travers les siècles, et c’est cet « enjeu », pour le moins extraordinaire, en quoi consiste l’essence unique de la « voie » préconisée par Saint-Martin, dont il nous délivre dans les lignes qui suivent la raison d’être secrète :

« La raison pour laquelle Dieu a produit des millions d’êtres-esprits, est pour qu’Il pût avoir, dans leur existence, une image de Sa propre génération ; car sans cela […] Il ne se connaîtrait pas Lui-même, parce qu’Il procède toujours devant Lui ; encore, malgré ces innombrables miroirs qui rassemblent de tous côtés, autour de Lui, Ses universels rayons, chacun selon leurs propriétés particulières, Il ne Se connaît que dans Son produit et Son résultat et Il tient Son propre centre éternellement enveloppé dans Son ineffable magisme [11]

En vérité, nous pouvons donc affirmer en conclusion, que le Philosophe Inconnu est venu nous révéler, ce en quoi il peut être qualifié de « maître vénéré » ainsi que le considère le saint-martinisme auquel se réfère, depuis toujours et pour toujours dans le « non-temps » éternel qui présida à sa fondation, la « Société des Indépendants » – et il importe de conserver fermement les paroles qu’il nous a confiées en les cultivant dans l’intérieur de notre âme jusqu’à ce que cette dernière en fasse son unique viatique pour traverser les méandres de la vallée de Josaphat -, que de notre « néant » ontologique peut naître l’Être Divin :

« Nous ne sommes rien, tant que Dieu ne s’écrit pas Lui-même dans notre corps, dans notre esprit, dans notre cœur, dans notre âme, dans notre pensée, c’est-à-dire, tant que nous ne nous sentons pas diviniser dans toutes les substances et dans toutes les facultés qui nous constituent [12]

Grenoble, le 7 septembre 2020

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

[1] Jean-Marc Vivenza, « Ésotérisme, initiation et secret », in Ultréia, n° 7, printemps 2016.

[2] Jean-Marc Vivenza, L’esprit du saint-martinisme. Louis Claude de Saint-Martin et la «Société des Indépendants », La Pierre Philosophale, 2020.

[3] Au passage, afin de redresser quelques propos inexacts – même si par la suite, et à sa demande, son correspondant de Berne lui fournira plusieurs ouvrages des Philadelphes dont en particulier ceux de Jane Lead -, si Saint-Martin écrit à Kirchberger avoir lu en 1792 les auteurs philadelphiens, cela signifie qu’il n’a pas attendu le dit Kirchberger pour « découvrir [grâce à lui] leur existence en 1793 » (sic !), mais a dû en prendre connaissance, soit par l’intermédiaire de Saltzmann directement, ou par un initié tiers rencontré lors de son séjour à Strasbourg entre 1788 et 1791 : « Le premier s’appelle Récit de la Direction spirituelle d’un grand témoin de la vérité qui vivait aux Pays-Bas, vers l’an 1550, et qui par ses écrits est connu sous le nom hébreu de Hiel. Tome II, d’Arnold, part. 3 ch. 3, §§ 10, 27, pag. 343. Le second s’appelle Discours de Jeanne Lead [Jane Lead] (Anglaise de nation) sur la Différence des révélations véritables et des révélations fausses, se trouvant dans la préface du soi-disant Puits du jardin, qui a paru à Amsterdam  l’an 1697. Tome II d’Arnold, part. 3, chap. 20, page 519. C’est  une connaissance fraternelle que  j’ai faite à Strasbourg qui m’a envoyé ces deux ouvrages traduits en français de sa propre main. Je ne suis point assez fort en allemand pour les lire dans l’original ; ils m’ont fait beaucoup de plaisir, surtout le dernier.» (Cf. Saint-Martin, lettre à Kirchberger, 12 juillet 1792, in Correspondance inédite de L.-C. de Saint-Martin, L. Schauer et A. Chuquet Paris, E. Dentu, 1862, pp. 16-17.).

[4] J. Matter, Saint-Martin le Philosophe Inconnu, sa vie ses écrits…, Paris, Librairie Académique Didier et Cie, 1862, pp. 131-132.

[5] Cf. R. Amadou, Opérons-donc, note confidentielle rédigée en 1998 à l’attention des cercles néo-coëns, in Renaissance Traditionnelle, n° 165-166, janvier-avril 2012.

[6] Cf. R. Amadou, Entretien privé, Paris, mars 2004.

[7] L.-C. de Saint-Martin, Lettre de Kirchberger, 19 juin 1797.

[8] On pourra se référer, concernant la manière de prier d’après la « voie selon l’interne » préconisée par Saint-Martin, à deux ouvrages essentiels :

Le culte en « esprit » de l’Église intérieure, La Pierre Philosophale, 2014.

Pratique de la prière intérieure, La Pierre Philosophale, 2015.

[9]  J. de Maistre, Principe Générateur, § 15.

[10] L.-C. de Saint-Martin, L’esprit des choses « De la génération des âmes » (1800).

[11] Ibid., « De l’esprit des miroirs divins, spirituels, naturels, etc. »

[12] Ibid., « De l’esprit des livres. »

Addendum à l’Entretien accordé par Jean-Marc Vivenza à l’occasion de la publication de « L’Esprit du Saint-Martinisme »

À son tour, lecrocodiledesaintmartin, découvrant les éléments additionnels insérés dans la note de lecture rédigée par Dominique Clairembault suite à la publication de « L’Esprit du Saint-Martinisme » : « Informée au sujet des derniers éléments donnés par Jean-Marc Vivenza dans son Entretien du 7 septembre 2020, Catherine Amadou tient à préciser que : « Robert n’a assisté à aucune réunion après St-Roch et qu’il n’a rien fondé. » (Échanges du 16/09/2020) », a de son côté contacté Jean-Marc Vivenza pour qu’il puisse nous donner quelques explications supplémentaires.

Précisions de Jean-Marc Vivenza

du 21 septembre 2020

J.-M. Vivenza : Catherine Amadou a parfaitement raison de signaler que Robert Amadou « n’a rien fondé », c’est tout à fait exact ; d’ailleurs, si on avait lu avec attention ce que j’écris, on pourrait constater, facilement – ce qui éviterait une perte de temps et d’énergie dans des « échanges » (sic) inutiles -, que je ne dis strictement rien d’autre, évoquant uniquement une simple « proposition dénominative » de la part de Robert Amadou, c’est-à-dire une « suggestion » formulée à celui qui est à l’origine de sa constitution, à savoir Laurent M., pour ce qui concerne l’adoption du nom « Société des Indépendants » en 2003, ainsi que sa forme organisationnelle, comme il est d’ailleurs déclaré explicitement dans « l’Ordonnance de constitution de la Société des Indépendants » datée du 8 décembre 2003 (image ci-dessous). Pas plus, pas moins.

« Comme suite à une suggestion

de notre bien aimé frère Robert Amadou…. »

(Laurent M., Grand Chapitre Martiniste, Ordonnance de constitution de la Société des Indépendants, MAR/SGM 02, le 8 décembre 2003, in L’Esprit du Saint-Martinisme, « Annexe I », La Pierre Philosophale, 2020, p. 517.)

Soulignons que cette « Société des Indépendants », par ailleurs, Robert Amadou n’ayant jamais rien transmis à personne et s’étant contenté de délivrer, aux uns et aux autres, de simples « encouragements » et des « bénédictions », détient ses transmissions de frères ayant un long passé, et pour certains ayant même exercé de hautes responsabilités, dans l’Ordre Martiniste fondé par Papus au XIXe siècle. Tout ceci est exposé dans « L’Esprit du Saint-Martinisme », le lecteur pourra s’y reporter pour de plus amples informations.

S’agissant du second point, à savoir la présence, ou non, de Robert Amadou, lors d’une réunion dans les locaux appartenant à l’époque au Grand Prieuré des Gaules (rue Keller, Paris XIe) – que cette assemblée se soit déroulée le 14 octobre 2003 exactement, ou bien à la proximité rapprochée de cette date, à l’occasion probable d’une liturgie -, de nombreux témoins peuvent en témoigner.

Ceci étant, je n’avais pas souhaité être présent personnellement lors de la messe en mémoire de Saint-Martin le 14 octobre 2003 à l’église Saint-Roch, car il m’est toujours apparu profondément aberrant, et signalant une incompréhension singulière de sa pensée, de faire célébrer post mortem, un office à la mémoire du Philosophe Inconnu qui, d’après Joseph de Maistre, refusa la présence d’un prêtre lors de sa naissance au ciel et, plus concrètement, fustigea de son vivant avec vigueur les formes institutionnelles du sacerdoce, comme il l’exprima positivement dans ses ouvrages et sans ménagements particuliers à différentes occasions : « Ce sont les prêtres qui ont retardé ou perdu le christianisme, la Providence qui veut faire avancer le christianisme a dû préalablement écarter les prêtres, et ainsi on pourrait en quelque façon assurer que l’ère du christianisme en esprit et en vérité ne commence que depuis l’abolition de l’empire sacerdotal…. » (Saint-Martin, Portrait, § 707). C’est pourquoi, imposer au Philosophe Inconnu après sa mort les formes ecclésiales qu’il rejeta de son vivant, est à mon sens une trahison objective à son égard (*).

Conséquemment, et en conclusion, il m’apparait dénué d’intérêt de s’attarder sur ce qui relève d’une question calendaire totalement inessentielle au regard des enjeux d’une « Société  spirituelle » dont la vie véritable est intemporelle et céleste ; d’où d’ailleurs, mais il me semblait qu’on aurait pu aisément le comprendre lorsqu’on est versé dans l’étude de l’œuvre saint-martinienne, la raison d’une absence de précision à l’intérieur de « L’Esprit du Saint-Martinisme », sur ces faits périphériques participant de la « réalité apparente ».

(*)

On se reportera à l’étude expliquant, et mettant en lumière de façon étendue et approfondie, le rapport de Saint-Martin avec le sacerdoce de L’Église visible et ses sacrements : « L’Église et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin, La Pierre Philosophale, 2013, 556 pages.»

L’Essence mystique du Saint-Martinisme

« Laissez-là tous les moyens mécaniques que les hommes

plus curieux que sages ont ramassés parmi les débris de la science.

Ces hommes imprudents prétendraient transmettre la puissance,

et ils employaient autre chose que la racine.

Le Seigneur seul enseigne à ses élus les moyens

qui sont nécessaires à son œuvre. »

(L’Homme de désir, § 33).

 

Dans le livre qui vient de paraître sous le titre « L’Esprit du Saint-Martinisme », dont la richesse des thématiques est réellement impressionnante, ceci pour la plus grande joie spirituelle évidemment de ceux qui ont le privilège de pouvoir aborder l’ensemble des études réunies dans ce fort volume de près de 600 pages, est à noter une insistance toute particulière invitant les âmes à s’ouvrir aux lumières de la vie intérieure « en Esprit », en s’éloignant des initiations réduites aux formes rituelles et pratiques externes, afin de s’engager dans la contemplation directe et immédiate de la Divinité.

a) Le Saint-Martinisme est une mystique du « silence »

Pour ce faire, Jean-Marc Vivenza, dans un chapitre intitulé « Le monde divin et sa relation au silence de l’âme », explique comment le Philosophe Inconnu nous propose d’entrer dans ce chemin participant d’une authentique mystique du silence :

« Saint-Martin insiste, en raison de la relation entre le monde divin et le silence,  inlassablement, et de manière toute particulière, sur l’importance fondamentale du silence (et même de « l’ombre », ce qui peut s’entendre comme lieu de « retraite » et fuite de l’agitation du monde), pour l’âme qui souhaite entrer dans la proximité intérieure de la Vérité : « L’ombre et le silence sont les asiles que la Vérité préfère ; et ceux qui la possèdent, ne peuvent prendre trop de précautions pour la conserver dans sa pureté…» (Des erreurs et de la vérité). Il reviendra de nombreuses fois, en des termes explicites, sur la relation qui unit la « Sagesse » et la « Vérité », délivrant un enseignement « silencieux » : « Sagesse, sagesse, toi seule sais diriger l’homme sans fatigue et sans danger, dans les paisibles gradations de la lumière et de la Vérité. Tu as pris le temps pour ton organe et ton médiateur ; il enseigne tout, comme toi, d’une manière douce, insensible, et en gardant continuellement le silence ; tandis que les hommes ne nous apprennent rien avec la continuelle et excessive abondance de leurs paroles. »  (L’Homme de désir, § 15) Son conseil est clair, il convient d’abandonner les « moyens mécaniques » et artificiels si nous voulons entrer dans « l’œuvre divine », s’éloigner des formes externes pour se laisser entièrement « agir par l’Esprit » en lui permettant de déverser l’onction sainte, de sorte que la Sagesse qui s’est « anéantie » en s’assimilant à la « région du silence et du néant », veille à ce que ces régions ne fussent point troublées[1]

b) L’Esprit n’a besoin que d’une chose l’arrêt de notre action

Il apparaît dans ces lignes une vérité essentielle pour avancer sur la « voie selon l’interne », vérité résumée par cette phrase en forme de sentence :

« L’Esprit n’a besoin que d’une chose, l’arrêt de notre action, la tranquillité de notre âme, notre totale passivité et la suspension de tous nos mouvements, pour qu’il puisse, et lui-seul, accomplir l’œuvre divine [2]

Ce que Saint-Martin prodigua d’ailleurs comme avertissement à ses disciples :

« Homme d’iniquité, suspends tes mouvements turbulents et inquiets, et ne fuis pas la main de l’esprit qui cherche à te saisir. Il ne te demande que de t’arrêter, parce que tous les mouvements qui viennent de toi, lui sont contraires. Où est la place de l’action de l’esprit ? Tout n’est-il pas plein des mouvements de l’homme ? Où est-il, celui qui est régénéré dans les mouvements de l’esprit ? Où est celui qui aura traversé et comme pulvérisé toutes les enveloppes corrosives qui l’environnent. Ne serait-il pas comme l’agneau abandonné dans les forêts, au milieu de tous les animaux carnassiers ? Que l’univers entier se convertisse en un grand océan ; qu’un vaisseau soit lancé sur cette immense plage, et que toutes les tempêtes rassemblées viennent sans cesse en tourmenter les flots : tel sera le juste au milieu des hommes, tel sera celui qui sera régénéré dans les mouvements de l’esprit. » (L’Homme de désir, § 33).

c) Conclusion : l’ouverture de la « Porte Sainte » 

Il convient donc de prendre conscience que se joue tout simplement, dans la nécessité d’accomplir un désengagement radical vis-à-vis des voies stériles périphériques attachées aux formes et aux phénomènes, la possibilité pour les âmes de désir de voir s’ouvrir la « Porte Sainte » :

« L’ouverture de la « Porte Sainte », ce qui signifie la porte du Sanctuaire, s’acquiert par le repos, le recueillement, la paix et « le silence de la retraite dans le calme de la nuit » : « Seigneur, sans ta loi vivante nous ne connaîtrions que l’ombre de Dieu, qu’une ombre, qui en aurait la forme, et qui n’en aurait pas les couleurs. Car, si l’enveloppe n’avait été élevée au dessus du lieu de sa réintégration, les aigles n’auraient pas abandonné ce lieu pour la poursuivre ; et la terre n’eût pas été purifiée. Seigneur, comment sans toi ces vérités simples et profondes arriveraient-elles jusqu’au cœur de l’homme ? Le tumulte de ses pensées agite trop son atmosphère : il ne peut t’écouter que dans le repos. Poursuis-le dans le silence de la retraite et dans le calme de la nuit. Appelle-le, comme tu appelas Samuel. Empare-toi de ses sens doucement, et sans que ses facultés puissent s’opposer à ton approche. Transforme-le en homme de paix, en homme de désir, afin qu’ensuite tu puisses lui ouvrir la porte sainte. » (L’Homme de désir, § 177) [3]

On comprend en conséquence pourquoi Saint-Martin rejeta avec une rare énergie les voies trompeuses découvertes auprès de Martinès de Pasqually, ayant compris le caractère erroné et fallacieux des méthodes théurgiques, n’ayant eu de cesse de prier les âmes sincèrement éprises de la Vérité de se retirer dans le silence des « lumières saintes de l’Esprit Divin » :

« Ainsi s’explique le fait que certains, multipliant les actes et les formes externes, s’imaginant être dans la « voie de Dieu » en sont fort éloignés, alors que d’autres âmes, plus retirées, plus recueillies et silencieuses, sont, par grâce, dans la participation des lumières saintes de l’Esprit Divin :  « Oh ! Combien d’hommes sont dans la voie sans le savoir ! Combien d’autres se croient dans la voie, pendant qu’ils en sont si éloignés ! Attendez en paix et en silence. Retirez-vous dans la caverne d’Elie, jusqu’à ce que la gloire du Seigneur soit passée. Qui de vous serait digne de la contempler ? Ce n’est point à l’homme faible que la gloire du Seigneur est promise ; avant d’en jouir, il faut que la pensée de l’homme ait recouvré son élévation.» (L’Homme de désir, § 202) [4]. »

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

[1] J.-M. Vivenza, L’Esprit du Saint-Martinisme, Louis-Claude de Saint-Martin et la ‘‘Société des Indépendants’’, La Pierre Philosophale, 2020, pp. 390-391.

[2] Ibid., p. 392.

[3] Ibid., p. 393.

[4] Ibid., p. 393-394

Rejet des méthodes théurgiques de la « voie externe » par Saint-Martin

« Combien l’homme court de dangers dès qu’il sort de son centre

et qu’il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)

Dans le livre récemment publié sous le titre « L’Esprit du Saint-Martinisme », Jean-Marc Vivenza revient de nouveau, longuement, sur le rejet par Louis-Claude de Saint-Martin des méthodes théurgiques de Martinès de Pasqually, insistant sur le caractère non compatible des « voies », ceci en fidélité avec les positions clairement affirmées du Philosophe Inconnu qui n’eut de cesse de mettre en garde contre la « voie externe » qualifiée à juste titre « d’initiation selon les formes », puisque dépendante des phénomènes et procédés matériels.

Cette « voie externe », périlleuse à bien des égards car faisant appel à des esprits intermédiaires, fut jugée « inutile et dangereuse » par Saint-Martin, qui ne se priva pas de le faire savoir avec force auprès des élus coëns qui voulaient en rester aux pratiques enseignées par Martinès, leur demandant instamment de rejeter ce qu’ils avaient reçu du thaumaturge bordelais en matière d’initiation. [1]

Ainsi Jean-Marc Vivenza écrit :

« La nécessité de l’intériorité, de la voie purement secrète, silencieuse et invisible, se justifie pour Saint-Martin, en raison de la présente faiblesse constitutive de la créature, de sa désorganisation complète et de son inversion radicale, plongeant de ce fait les êtres dans un milieu infecté, une atmosphère viciée et corrompue, qui guettent chacun de nos pas lorsque nous nous éloignons de notre source et délaissons notre « centre », qui mettent en péril notre esprit lorsque, par imprudence et présomption, nous osons outrepasser les limites des domaines sereins protégés par l’ombre apaisante de la profonde paix du cœur :

 « Aussi à peine l’homme fait-il un pas hors de son intérieur, que ces fruits des ténèbres l’enveloppent et se combinent avec son action spirituelle, comme son haleine, aussitôt qu’elle sort de lui, serait saisie et infestée par des miasmes putrides et corrosifs, s’il respirait un air corrompu. La Sagesse suprême sait si bien que tel est l’état de nos abîmes, qu’elle emploie les plus grandes précautions pour y percer et nous y apporter ses secours ; encore n’est-elle malheureusement que trop souvent contrainte de se replier sur elle-même par l’horrible corruption dont nous imprégnons ses présents […] combien […] l’homme court de dangers dès qu’il sort de son centre et qu’il entre dans les régions extérieures. » (Ecce Homo, § 4.)

L’homme doit donc se persuader qu’il n’a rien à attendre des régions étrangères, il a, bien au contraire, à travailler, à creuser en lui afin d’y découvrir les précieuses lumières enfouies qui attendent depuis l’éternité d’être mises au jour et, enfin, portées à la révélation. Les trésors de l’homme ne sont pas situés dans les lointains horizons inaccessibles, ils sont à ses pieds, ou plus exactement en son cœur ; ils demeurent patiemment dissimulés, ils rayonnent sourdement, effacés et oubliés, sous le bruit permanent de l’agitation frénétique qui porte, dans une invraisemblable et stérile course, les énergies vers les réalités non essentielles et périphériques. Saint-Martin insistera sur ce point avec force :

« Par ses imprudences, l’homme est plongé perpétuellement dans des abîmes de confusion, qui deviennent d’autant plus funestes et plus obscurs, qu’ils engendrent sans cesse de nouvelles régions opposées les unes aux autres et qui  font que l’homme se trouvant placé comme au milieu d’une effroyable multitude de puissances qui le tirent et l’entraînent dans tous les sens, ce serait vraiment un prodige qu’il lui restât dans son cœur un souffle de vie et dans son esprit une étincelle de lumière […] l’œuvre véritable de l’homme se passe loin de tous ces mouvements extérieurs. » (Ecce Homo, § 4).

L’œuvre véritable se passe effectivement loin de l’extérieur car c’est dans l’interne, derrière le second voile du Temple que se déroulent les rites sacrés, qu’ont lieu l’authentique culte spirituel et la liturgie divine célébrés par l’exercice constant de la prière et de l’adoration. » [2]

On ne saurait donc trop insister, pour ceux souhaitant avancer sérieusement dans la « carrière », de prendre très au sérieux les lumières fort heureusement rappelées dans « L’Esprit du Saint-Martinisme », et les encourager à se plonger avec attention dans les pages de ce livre essentiel pour la parfaite compréhension des critères spirituels véritables, afin de ne pas s’égarer dans les vapeurs frelatées et souvent infectées des « voies externes », et s’approcher réellement des régions célestes.

L’Esprit du Saint-Martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin et la « Société des Indépendants »

Commande du livre :

La Pierre Philosophale, 2020, 582 pages.

Notes.

1 – « Toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d’incertitudes et de dangers… ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu’inutile et dangereux, puisqu’il n’y a que le simple de sûr et d’indispensable » (Saint-Martin aux Coëns du Temple de Versailles, Lettre de Salzac, mars 1778)

2 – J.-M. Vivenza, L’Esprit du Saint-Martinisme, Louis-Claude de Saint-Martin et la ‘Société des Indépendants’’, La Pierre Philosophale, 2020, pp. 184-186.

René Guénon et le Rite Écossais Rectifié

Entretien avec Jean-Marc Vivenza :

« Les lumières ignorées par René Guénon

de l’ésotérisme chrétien« 

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Nous reproduisons volontiers, en raison de son grand intérêt théorique et doctrinal, des extraits de l’entretien récemment accordé par Jean-Marc Vivenza à l’occasion de la réédition en 2019, revue et augmentée, du « René Guénon et le Rite Écossais Rectifié« , livre qui avait été publié initialement en 2007, notamment les questions portant sur la question essentielle s’il en est, du statut et de la valeur de l’ésotérisme chrétien dans le cadre de l’initiation occidentale, ésotérisme dont on sait que René Guénon (1886-1951), ignora de nombreux aspects fondamentaux, l’amenant à soutenir des positions singulièrement inexactes et erronées.

*

Question : Quelles sont les caractéristiques et les particularités de cet « ésotérisme chrétien » dont témoignent Martinès, Willermoz et Saint-Martin selon vous ?

Jean-Marc Vivenza : La singularité de l’ésotérisme chrétien, notamment dans les formes qu’il prit au sein des courants de l’illuminisme en Europe au XVIIIe siècle, provient du fait qu’il considère qu’une part secrète de la « Révélation » a été réservée pour certaines âmes choisies, cette part n’ayant pas été entièrement intégrée à l’intérieur de l’institution ecclésiale [1], Jean-Baptiste Willermoz considérant d’ailleurs que depuis le VIe siècle, l’Église a oublié une part non négligeable de l’enseignement dont furent dépositaires les chrétiens des premiers siècles, perte qui touche et concerne l’ensemble des confessions chrétiennes, d’Orient comme d’Occident, qui ont adopté les décisions dogmatiques des sept premiers conciles – et non en particulier l’une d’entre elles, car toutes souscrivent aux positions définies par le deuxième concile de Constantinople (553), et notamment les anathèmes prononcés contre les thèses d’Origène, portant sur la préexistence des âmes, l’état angélique d’Adam avant la prévarication, l’incorporisation d’Adam et sa postérité dans une forme de matière dégradée et impure en conséquence du péché originel, et la dissolution finale des corps et du monde matériel -, qui conservent toute leur force d’application sur le plan théologique et dogmatique [2].

L’idée de ces théosophes, combattue par l’Église, tous issus du courant illuministe, relève d’une intuition principale : l’origine des choses, le principe en son essence, n’est pas une réalité positive mais négative, de ce fait l’enseignement ésotérique considère qu’une « tradition » a été conservée, et qu’il est possible de la retrouver soit par l’effet d’une « illumination intérieure », soit grâce à des transmissions cérémonielles et rituelles.

Par ailleurs, leur conviction commune, était que le christianisme fut avant tout, et demeure, une authentique initiation. Ce discours se répandit auprès de nombreux esprits, et beaucoup adhérèrent à cette conception qui devint une sorte de vision commune pour tous ceux qui aspiraient à une compréhension plus intérieure, plus subtile, de vérités que l’Église imposait par autorité, voire qu’elle avait tout simplement oubliées [3].

C’est ce que soutiendra positivement Jean-Baptiste Willermoz, en des termes extrêmement clairs : « Malheureux sont ceux qui ignorent que les connaissances parfaites nous furent apportées par la Loi spirituelle du christianisme, qui fut une initiation aussi mystérieuse que celle qui l’avait précédée : c’est dans celle-là que se trouve la Science universelle. Cette Loi dévoila de nouveaux mys­tères dans l’homme et dans la nature, elle devint le complé­ment de la science [4]

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La  « Discipline de l’Arcane » où sont perceptibles les fondements d’une métaphysique relativement originale n’a rien à envier aux affirmations les plus avancées des penseurs de la vacuité ontologique et du non-dualisme radical.

La voie initiatique occidentale issue de l’illuminisme mystique, participe donc d’une tradition, se revendiquant de la  « Discipline de l’Arcane » [5], où sont perceptibles les fondements d’une métaphysique relativement originale – qui n’a rien à envier aux affirmations les plus avancées des penseurs de la vacuité ontologique et du non-dualisme radical -, et dont la mise en œuvre fut l’unique possibilité d’accéder en Europe à la connaissance de ce « Néant éternel » qui s’éprouve originellement dans un « désir », une faim de quelque chose, une aspiration à un autre que lui-même que manifeste sa volonté, son «Fiat », désir qui constitue un mouvement intensément dialectique, une action au sein de l’immobilité infinie, faisant passer la Divinité du déterminé à l’indéterminé, produisant en elle de l’obscurité et de l’ombre et qui, pourtant, ne sont point totalement ténébreuses et obscures car ce « désir », cette soif, sont emplies d’une lumière quoique « en négatif », et bien que demeurant, pour l’entendement immédiat et la vision superficielle qui en restent à une vision première, une pure et totale nuit ontologique relevant du « Soleil noir de l’Esprit » [6].

Question : Mais pourquoi alors, René Guénon semble s’être montré quasi indifférent à cette dimension proprement « ésotérique » présente au sein du christianisme, affirmant même que l’ensemble des connaissances sacrées étaient situées en Orient, et que l’Occident avait perdu son lien avec les sources effectives de l’authentique « Tradition » ?

Jean-Marc Vivenza : Le problème de Guénon il est vrai, car problème il y a, c’est que sur divers sujets – en particulier ce qui relève de l’ésotérisme occidental et de la nature du christianisme -, Guénon s’est lourdement trompé, et a commis des erreurs notables, patentes et relativement importantes. Cela n’enlève rien à la valeur de ses contributions en d’autres domaines bien évidemment, mais n’autorise pas pour autant à s’aveugler volontairement sur les limites de son œuvre théorique et de ses analyses historiques qu’il convient de repositionner correctement, de sorte d’éviter de tomber dans des impasses catégoriques.

À cet égard, la profonde méconnaissance de Guénon à l’égard des richesses de l’ésotérisme occidental, alors qu’il ignorait l’allemand et ne s’intéressa jamais aux principaux auteurs de langue germanique, explique peut-être sa conviction s’agissant de la nécessité de s’ouvrir aux « lumières de l’Orient » qu’il identifiait avec l’image qu’il se faisait de la « tradition ésotérique », négligeant, faute des les avoir étudié et approfondi sérieusement, les fondements propres du vénérable héritage théosophique d’Occident passablement écarté de sa réflexion. L’aboutissement de cette ignorance chez Guénon à l’égard des sources, notamment germaniques, de l’ésotérisme occidental, est connu – celle-ci se doublant de la non reconnaissance de la valeur propre des « lumières » originales du christianisme -, soit l’impérative nécessité de s’ouvrir aux enseignements orientaux afin d’accéder aux méthodes capables de nous conférer les « outils de réalisation » dont nous serions dépourvus, ce qui l’amena logiquement à déclarer en 1935 : « L’islam est le seul moyen d’accéder aujourd’hui, pour des Européens, à l’initiation effective (et non plus virtuelle), puisque la Maçonnerie ne possède plus d’enseignement ni de méthode  [7]

C’est pourquoi, on pourrait, sans exagération aucune, parler d’ésotérisme « fantasmatique » chez Guénon tant ses conceptions participent d’une vision relativement imaginée de l’Histoire, et d’une singulière idéalisation de « l’Orient » [8]. Ainsi, en permanence sous sa plume, nous sommes renvoyés à des pactes, des complots, des décisions cachées, des pouvoirs effectifs inconnus de tous, des cénacles dirigeant le cours des choses et maîtrisant le destin des civilisations, se référant inlassablement à une grille d’analyse faisant intervenir une histoire secrète parallèle à l’Histoire visible qui ne serait qu’une sorte de premier plan superficiel sous lequel travailleraient, dans l’ombre évidemment, les initiés mystérieux, les fameux « Rose-Croix retirés en Asie après le Traité de Westphalie en 1548 », possédant le pouvoir véritable sur le monde loin des regards indiscrets.

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Selon Guénon, les maîtres de « l’Agartha » veillent sur le dépôt

de la« Tradition primordiale ».

 

À longueur de page, Guénon insiste sur le caractère non-connu de l’authentique vérité historique et nous entraîne dans des développements parfois délirants où il nous explique, avec un enthousiasme certain mais une efficacité contrastée, comment les événements obéissent à des lois et des jugements pris en « haut lieu », loin de la foule ignorante. Ainsi nous apprenons que dans les coulisses du temps, et ce depuis quasiment les origines, œuvrent  des initiés en possession de la connaissance des mystères, guidant de manière invisible les « prétendus » dirigeants de la planète afin de les engager dans les « voies » préparées depuis longtemps par les maîtres de « l’Agartha » qui veillent sur les dépôt de la« Tradition primordiale » [9].

Il serait facile de multiplier les exemples de ce type de discours présent dans l’œuvre guénonienne, cherchant à nous convaincre de la véracité des thèses exposées [10].

Mais la source, peut-être la plus tenace des positions de Guénon, par-delà sa méconnaissance du domaine théosophique européen, a pour origine  une influence problématique subie dans ses années de formation, qui lui fit tenir des discours ahurissants au sujet du christianisme, et surtout l’empêcha d’accéder à la connaissance des richesses propres de son mysticisme regardé comme du « sentimentalisme passif ».

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Albert de Pouvourville (1861-1939), dit  « Matgioi »

Cette influence provient de celui qu’il qualifiait de « notre Maître » (sic) [11], c’est-à-dire Albert de Pouvourville (1861-1939), dit  « Matgioi », Tau Simon en tant qu’évêque gnostique, versé dans l’ésotérisme taoïste, qui soutenait la thèse d’une « dégénérescence » sentimentale du christianisme, devenu une religion consolante au prétexte qu’ « aimer Dieu est un non-sens », la direction éditoriale de la revue « La Gnose », baptisée « Organe officiel de l’Église gnostique universelle », présentant le premier article publié par Matgioi en 1910 en ces termes : «  La Métaphysique jaune rejette toute intervention du sentiment dans la Doctrine, et proclame l’inanité des dogmes consolants et des religions à forme sentimentale [12]

Et ce que cache l’affirmation absolument invraisemblable, et insoutenable à bien des égards, de Guénon : « le mysticisme proprement dit est quelque chose d’exclusivement occidental et, au fond, de spécifiquement chrétien [13]» – point qui n’a été que très rarement mis en lumière -, c’est en réalité un soubassement apriorique à l’encontre du christianisme provenant directement des thèses de Matgioi, qui confine parfois en certains textes jusqu’au rejet pur et simple, en raison d’une opinion dépréciative résultant de cette influence qui devint ensuite une empreinte durable, et dont Guénon ne parvint jamais à se défaire.

Et voilà comment René Guénon a grandement et singulièrement erré sur des sujets pourtant cruciaux et fondamentaux, puisque touchant à l’essence même de l’ésotérisme chrétien, erreurs profondes signe d’une carence théorique et doctrinale rendant inacceptables ses principales thèses lorsqu’il exprima un jugement à l’égard du Régime Écossais Rectifié, des Élus Coëns ou de la théosophie de Louis-Claude de Saint-Martin.

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« Guénon par ignorance vis-à-vis de la tradition occidentale,  

s’est rendu incapable de pénétrer au cœur de l’ésotérisme chrétien,

n’étant jamais parvenu à en saisir la substance véritable. »

 

C’est donc toute la doxa guénonienne qui est frappée d’illégitimité de par son incapacité à appréhender – faute de posséder les outils adéquats -, les lumières propres de l’initiation chrétienne, et qui, ne voyant rien en elle, et pour cause, juge de façon brutale et péremptoire que, « à bien des égards », on n’y trouve rien d’essentiel. Or, c’est bien plutôt Guénon, malheureusement, par une rupture et une fermeture inexplicables vis-à-vis de la tradition occidentale, qui s’est rendu incapable de pénétrer au cœur de l’ésotérisme chrétien, n’étant jamais parvenu à en saisir la substance véritable, refusant de se donner la peine d’en comprendre la perspective spirituelle, restant dans une ignorance coupable et stupéfiante des plus grands textes de cette tradition [14], regardant un cheminement dont il s’était tragiquement et volontairement coupé, avec une abyssale incompétence qui ne pouvait que le conduire à soutenir des thèses totalement inexactes, en absolue contradiction avec la réalité des faits les plus avérés et les plus assurés.

Que René Guénon, encore possesseur d’une « aura » de science et de connaissance pour un grand nombre d’érudits ou d’initiés, se soit à ce point trompé en ces matières est déjà lourd de conséquences pour la juste compréhension des enjeux initiatiques, mais que l’on puisse encore de nos jours, pour de nombreux et méritants disciples actuels de Jean-Baptiste Willermoz, en rester à ces erreurs manifestes et leur conférer une quelconque autorité, nous semble donc relever d’un aveuglement inexplicable et injustifiable, alors même qu’il importe, pour tout les « cherchants » habités par une droite et sincère intention, de parvenir à pénétrer au centre des circonférences que la Divine Providence leur a permis de découvrir en les plaçant au sein du Régime Rectifié ou dans les assemblées saint-martinistes, d’en comprendre le sens effectif et la valeur précise, de manière à ce qu’ils se rendent aptes d’allumer correctement, c’est-à-dire en ayant conscience de participer à une « opération » bénie de réconciliation, les diverses lumières d’Ordre, de sorte que, par leurs efforts répétés et continus, soit enfin relever l’autel d’or du Temple invisible.

Notes. 

[1] Lors de la publication de son livre, certes remarquable à bien des égards, nous avons signalé en quoi la position de Jean Borella, qui refuse l’idée d’un ésotérisme chrétien extérieur à l’Église, était problématique. (Cf. J.-M. Vivenza, Analyse de « Ésotérisme guénonien et mystère chrétien » de Jean Borella, (Delphica / L’Âge d’Homme, Paris, 1997), in Connaissance des religions, n° 55-56, juillet-décembre 1998, pp. 165-168).

[2] Cette allusion à la perte par l’Église de vérités connues jusqu’au VIe siècle, puis oubliées et même combattues par les clercs, se retrouve dans de nombreuses fois chez Willermoz, notamment dans le « Traité des deux natures », rédigé tardivement, entre 1806 et 1818. (J.-B. Willermoz, Traité des deux natures, 1818, B.M. de Lyon, Fonds Willermoz, ms 5940 n° 5.)

[3] « Oui il y a un corps de doctrine purement ésotérique à l’intérieur du christianisme, c’est certain car il y a eu un énoncé de la bouche même du Christ. Le christianisme n’est pas seulement cette doctrine à coloration sentimentale, destinée à convertir le plus grand nombre d’êtres, mais aussi il renferme en soi, ou du moins il a renfermé en soi à l’origine, tout un énoncé de Connaissance auquel nous n’avons plus accès à l’heure actuelle et qui est tout à fait comparable aux énoncés ésotériques des autres religions ou traditions. Car Dieu lorsqu’il se manifeste, le fait toujours sous les deux aspects ; Il parle aux foules et il donne aussi accès à qui peut l’entendre, aux mystères qui président à la création. » (Cf. Y. Le Cadre, Frère Élie Lemoine et René Guénon, in Il y a cinquante ans René Guénon, Éditions Traditionnelles, 2001, p. 166).

[4] Instruction pour les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, 1784, Bibliothèque Municipale de Lyon, Fonds Willermoz, MS 5921.

[5] Le terme « Discipline de l’Arcane » provient, non du vocabulaire de l’Église antique, mais semble avoir été introduit dans la littérature théologique au XVIIème siècle par Jean Daillé (1594-1670), théologien réformé, puis trouva, sous la plume de Fénelon (1651-1715), qui désigne du nom de « tradition secrète des mystiques » ce à quoi correspond cette «disciplina arcani », ou « gnose », un ardent avocat. Dans le manuscrit intitulé « Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie » (1694) – manuscrit inédit conservé aux Archives de Saint-Sulpice, puis publié pour la première fois, précédé d’une longue introduction, par le R.P. Paul Dudon, s.j., (1859-1941) en 1930 dans la collection des « Études de Théologie Historique » (Paris, Gabriel Beauchesne éditeur) -, Fénelon soutient que le Père grec, canonisé par l’Église (150-215), affirme que « la gnose est fondée sur une tradition secrète », ancienne et authentique qui provient des premiers siècles du christianisme.

[6] « Le Néant a faim du Quelque Chose et la faim est le désir, sous forme du premier «Verbum fiat » ou du premier faire, car le désir n’a rien qu’il puisse faire ou saisir. Il ne fait que se saisir lui-même et se donner à lui-même son empreinte, je veux dire qu’il se coagule, s’éduque en lui-même, et se saisit et passe de l’Indéterminé au Déterminé et projette sur lui-même l’attraction magnétique afin que le Néant se remplisse et pourtant il ne fait que rester le Néant et en fait de propriété n’a que les ténèbres; c’est l’éternelle origine des ténèbres : Car là où il existe une qualité il y a déjà quelque chose et le Quelque Chose n’est pas comme le Néant. Il produit de l’obscurité, à moins d’être rempli de quelque chose d’autre (comme d’un éclat) car alors il devient de la lumière. Et pourtant en tant que propriété il reste une obscurité. » (J. Böhme, Mysterium Magnum, III, 5, trad. N. Berdiaeff, Paris, Aubier Éditions Montaigne, 1945, t. I, p. 63).

[7] R. Guénon, Propos à Jean Reyor, in P. Feydel, Aperçus historiques touchant à la fonction de René Guénon, Arché, 2003, p. 155.

[8] Lorsqu’on se penche sur certains extraits de ses ouvrages, cette idéalisation quasi « naïve » de l’Orient, apparaît de façon évidente ; l’exemple du peuple chinois, dont on a pu apprécier depuis les vertus « pacifiques », notamment au Tibet, est assez éloquent : « Les Chinois sont le peuple le plus profondément pacifique qui existe ; nous disons pacifique et non « pacifiste », car ils n’éprouvent point le besoin de faire là-dessus de grandiloquentes théories humanitaires : la guerre répugne à leur tempérament, et voilà tout. Si c’est là une faiblesse en un certain sens relatif, il y a, dans la nature même de la race chinoise, une force d’un autre ordre qui en compense les effets, et dont la conscience contribue sans doute à rendre possible cet état d’esprit pacifique… » (R. Guénon, Orient et Occident, 1924, 1ère Partie, Ch. IV, « Terreurs chimériques et dangers réels »).

[9] Lire sur le sujet : J.-M. Vivenza, René Guénon et la Tradition primordiale, La Pierre Philosophale, 2017.

[10] Cf. L’Ésotérisme de Dante, le Roi du Monde, Le Règne de la quantité et les signes des temps, Aperçus sur l’initiation, etc.

[11] R. Guénon [« Palingénius »], La Religion et les religions, La Gnose, n°10, septembre-octobre 1910.

[12] Matgioi, L’erreur métaphysique des religions à forme sentimentale, La Gnose, n°9, juillet-août 1910.

[13] R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, op.cit.

[14] Lorsque l’on songe que Guénon se refusa toujours à lire sérieusement les rhénans (Suso, Tauler, Eckhart, etc.), ainsi que les principaux mystiques et docteurs de l’Église dont il n’avait qu’une connaissance superficielle, on s’explique beaucoup mieux certaines prises de positions assurément bien étonnantes.

Image Livre

René Guénon

et le

Régime Écossais Rectifié

La Pierre Philosophale, 2019, 330 pages.